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Maires de communes rurales en terre de mission

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Censée protéger les maires et aider l’engagement dans l’action publique locale, la loi "engagement et proximité" a fait l’objet le 11 décembre dernier d’un accord en commission mixte paritaire parlementaire.
Censée protéger les maires et aider l’engagement dans l’action publique locale, la loi "engagement et proximité" a fait l’objet le 11 décembre dernier d’un accord en commission mixte paritaire parlementaire.
© Maxppp - Vincent Isore

Témoignages. A l’aune des municipales, trois maires de communes rurales se livrent et se racontent. Regards croisés sur leur quotidien, leurs engagements et leurs interrogations. Evolution du métier, aide de l'État, déconnexion des élites, défense de l'environnement, vote Rassemblement national...

Dans la ruralité, le mandat de maire est vécu à la fois comme une passion et un sacerdoce. Malgré des dotations qui baissent, les maires arrivent, avec détermination et ingéniosité, à mener des actions communales. Mais la désengagement inévitable et les ordres déconnectés de Paris continuent à les agacer. Si le vote populiste et contestataire progresse sur leurs territoires, ils doivent aussi répondre aux préoccupations de plus en plus fortes de la population en matière de défense de l’environnement. Regards croisés.

28 min

"Sans moyens certes, mais vous avez le pouvoir de tout"

“J’ai un attachement à ce que les territoires ruraux puissent exister et que des gens puissent souhaiter y vivre correctement. Ces territoires sont souvent oubliés. Apporter un savoir-faire, un réseau, débloquer des situations, aider les gens de manière à ce que du développement puisse exister, qu’on puisse créer… C’est un job magnifique. Vous avez un pouvoir incroyable, sans moyen certes, mais vous avez le pouvoir de tout. Vous marquez votre empreinte.”

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C’est pour ces raisons qu’à 70 ans, Michel Fournier se représente à la mairie des Voivres, dans les Vosges. Une commune d'un peu plus de 300 habitants qu’il connaît bien, puisqu’il y est maire depuis maintenant trente années. Sans étiquette, mais également premier vice-président de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), il défend une approche non partisane de la politique.

J’ai voté alternativement pour des gens qui représentaient ce qu’on appelait traditionnellement la droite et la gauche ; en fonction de leurs programmes, engagements, prétentions… En fait, je me suis toujours fait avoir. Je suis un maire heureux, mais un citoyen cocu.                                                                        
Michel Fournier

S’il souhaite briguer un nouveau mandat municipal, un maire sur deux ne devrait pas se représenter en mars prochain (voir l'infographie en bas de page). C’est le cas de Jean Vogel. Élu pour la première fois maire de Saâles, dans le massif vosgien (Bas-Rhin), en 1995, il confesse être fatigué. 

“Il y a un dicton montagnard qui dit : ‘Il n’y a pas de repousse sous les vieux chênes’. Je crois que si l’on veut avoir une équipe motivée, qui repart sur de bonnes bases, il est important de ne pas trop durer. Et je ne m’en cache pas : il y a de la fatigue. Plus on est loin de la préfecture, plus on est pauvre, plus il faut crier fort.”

Jean Vogel, se promène, le 16 novembre 2000, au milieu des souches et des troncs cassés dans les forêts communales. Un an après la tempête historique de 1999 qui a détruit des sapins noirs des Vosges plus que centenaires.
Jean Vogel, se promène, le 16 novembre 2000, au milieu des souches et des troncs cassés dans les forêts communales. Un an après la tempête historique de 1999 qui a détruit des sapins noirs des Vosges plus que centenaires.
© AFP - Franck Fife

S’il laisse son siège de maire vacant, il publie néanmoins un livre : L’Appel de Saâles, le combat d’un maire pour réveiller la France rurale, (préfacé par Axel Kahn). L’objectif ? Toucher les jeunes et les encourager à s’engager. Une passation de pouvoir… Il y décrit ses vingt-cinq années de maire-paysan, riches mais éreintantes. La sollicitation permanente, tous les jours, toute l’année.

Ce ne sont pas des semaines de 35h, ce sont vraiment des semaines de 80h. On a non seulement la mairie à gérer, son travail de paysan et comme tout le monde : sa famille. Étant producteur de fruits, j’ai la chance de ne pas avoir d’impératif... comme traire mes vaches ou nourrir mes animaux à une heure fixe. Cette souplesse, je l’ai vraiment appréciée. Le matin à la mairie, l’après-midi dans mes champs… Le plus pénible, ce sont les réunions le soir !                                                                          
Jean Vogel

Dans la commune de Vicq-sur-Breuilh, (1 350 habitants, Haute-Vienne), une femme se présente pour un quatrième mandat. Elles sont seulement 16% à être maire en France. Une difficulté d’accéder aux fonctions, parfois une misogynie dont Christine de Neuville dit ne pas avoir été victime, même si ce n’est pas le cas de toutes ses collègues. Pour elle, être maire est un cadeau de la vie.  

Christine de Neuville : "Ce sont plus souvent des femmes qui s'y collent que des hommes"

2 min

"Quand vous êtes petit et pauvre, vous devez tout faire vous-même"

“Le Bas-Rhin illustre bien les inégalités. Un jour en lisant le journal, je me suis rendu compte que l’argent dont je disposais à la commune pour l’investissement de l’année était l’équivalent du budget fleurissement dans une commune du bas de la vallée. On en est là. Dire qu’on va mettre 200 000 euros dans un club house pour une association sportive, c’est la lune. On n’arrive même pas à les trouver pour faire du logement social ! Quand vous êtes petit et pauvre, vous devez tout faire vous-même. Nous sommes de véritables chefs d’entreprise.”

Une fois encore, l’Etat est fautif selon lui.

“Vous pouvez avoir des communes qui ont 5 à 10 fois plus de capacité d’investissement que d’autres car elles ont eu, ou ont toujours des entreprises ; alors l’Etat compense la suppression de la taxe professionnelle et ça c’est proprement inadmissible. Pire, cela sanctionne les pauvres. C’est la double-peine. Il est inadmissible qu’un ouvrier avec une vieille maison, dans un village en bord de route, avec un millier de camions, soit imposé 2 000 euros en taxe foncière... alors que celui qui possède un appartement à Neuilly, qui vaut dix à vingt fois plus cher que cette maison-là, va payer 800 euros. Sur cette injustice fiscale, tout le monde joue la politique de l’autruche.”

55 min

"On a créé une couveuse d’entreprise (aux Voivres)"

Néanmoins, des politiques communales ambitieuses sont menées avec détermination, comme aux Voivres. Michel Fournier a notamment mis en place des locations ventes pour des familles en difficulté, qui leur permettaient d’être propriétaires de maisons rénovées que la commune avait modernisées avec des chantiers d’insertion.

Bilan sur 330 habitants : 27 logements sociaux communaux et plus de 600 personnes embauchées depuis son premier mandat. Mercredi 18 avril 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, s’est même rendu sur place pour inaugurer une autre réussite locale : une pépinière de start-up.

Emmanuel Macron guidé par Michel Fournier, à gauche, lors de sa visite en avril 2018. Il découvre un vélo en bois fabriqué sur place.
Emmanuel Macron guidé par Michel Fournier, à gauche, lors de sa visite en avril 2018. Il découvre un vélo en bois fabriqué sur place.
© AFP - Vincent Kessler

“On a créé une couveuse d’entreprise, qui fait en sorte que des étudiants en fin de cursus scolaire puissent développer leurs capacités pour créer leur propre entreprise. On renverse les habitudes de penser que tout doit être centré, au même lieu, en ville. L’entreprise In’bo, qui fabrique des lunettes avec des montures bois et des vélos en bambou, emploie par exemple une quinzaine de personnes dans ma commune.”

Dans la commune de Christine de Neuville, à Vicq-sur-Breuilh, un café-épicerie-librairie en coopérative a vu le jour il y a trois ans.

A l’initiative municipale, on a commencé par mettre en place une boulangerie, puis un restaurant. Nous avons après créé un musée qui amène 10 000 personnes payantes par an. J’ai reçu ensuite une demande de bar, un endroit à la sortie du musée où se poser. On m’a demandé aussi une épicerie de dépannage. N’ayant pas trouvé de porteur de projet, l’idée au conseil municipal fut une ouverture à la population. Les parts sont à 25 euros et nous avons 70 personnes qui se sont lancées dans l’aventure de ce nouveau commerce.                                                        
Christine de Neuville 

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38 min

"A un moment donné, nos territoires seront perçus comme des alternatives à [la] métropolisation"

Les maires ruraux le disent tous : ils se sentent dévalorisés et pas pris au sérieux par le pouvoir central. Christine de Neuville fait partie de l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Elle s’interroge.

Nous avons fait des propositions à l’Etat. C’est parfois difficile pour nous d’être entendus alors que nous sommes 20 à 30% de la population française. Je ne suis pas sûre qu’à la tête de l’Etat il n’y ait ne serait-ce que 20% de personnes avec une réelle appréhension du monde rural. Comment faire pour être pris en compte ? Je suis persuadée qu’à un moment donné nos territoires seront perçus comme des alternatives à une métropolisation qui se développe terriblement.                                                      
Christine de Neuville

Pour Michel Fournier, ce qui a changé depuis son premier mandat, c’est la fonction d’élu local et notamment la place grandissante des intercommunalités, qui ne ressemble plus du tout à celle d’il y a trente ans. "Auparavant, la commune était l’interlocutrice, on travaillait peu à l’extérieur, explique-t-il_. N’étaient présents que les besoins communaux qui pouvaient être exercés. Aujourd’hui, on est dans un système complètement différent puisque l’intercommunalité est passée par là, obligeant à travailler sur des territoires plus grands."_

Serait-ce pour autant pire maintenant ?

Dans certains domaines comme les services, ça l’est. Effectivement on a complètement déshabillé les services... ne parlons pas de La Poste, des banques, du commerce même ! On a créé des zones très difficiles. Aujourd’hui, on les reconstruit, à taille humaine. J’ai espoir que ces services créés par des gens sur place auront une réponse autre que la réponse vocale. C’est à l’humain qu’il faut revenir.                                                      
Michel Fournier

Le maire des Voivres est très critique vis-à-vis des élites françaises, pour lui déconnectées d’une réalité de terrain. Il ne croit donc pas au "nouveau monde" prôné par Emmanuel Macron.

Michel Fournier : "Macron arrive premier dans un concours de circonstances"

2 min

"Avec ces votes (pour le Rassemblement national), le milieu rural se tire une balle dans le pied"

Le sentiment d’abandon et d’enclavement a de fortes conséquences électorales, notamment la progression du vote pour le Rassemblement national (RN).

Aux dernières élections européennes, les 273 inscrits de la commune des Voivres ont voté à 35,92% pour le candidat du RN, Jordan Bardella. Ce qui est une constante ici, puisqu’au premier tour de la présidentielle 2017, Marine Le Pen est arrivée en tête avec 38,14%. Et au deuxième tour… elle l'a, dans cette commune, emportée face à Emmanuel Macron. Au grand désespoir de Michel Fournier…

L’explication du vote Rassemblement national est simple. Comme disait Coluche, 'ce n’est pas l’arabe du coin… il n’est pas là'. C’est un problème de confiance, le rejet des familles politiques dites “classiques” [par les citoyens]. Quand vous ajoutez à cela le sentiment d’être oublié, car les publicités à la télévision leur disent que pour 10 euros, ils peuvent avoir tel ou tel service. Mais le gars, chez lui, se dit : “Je n’ai pas de réseau, j’ai rien… ils se foutent de moi ?”

Selon le maire des Voivres, le pire est ce que ces votes montrent aux yeux du grand public. “Les gens sont un peu cons car avec ce vote-là, où ils veulent dire quelque chose, démontrer leur mal être… mais qu’est-ce qu’ils font vraiment ?, s'interroge Michel Fournier_. Qu’est-ce que les médias font ressortir ? ‘Les extrêmes sont souvent dans ces territoires ruraux. Forcément, parce que ces gens-là ne sont pas ouverts, manquent de culture…’ ça entretient le fait qu’on est des ‘bœufs’… Avec ces votes, le milieu rural se tire une balle dans le pied.”_

Le maire de Saâles, Jean Vogel, prône lui le dialogue entre citoyens pour éviter le vote extrémiste, et participer au bien commun et défend les héros anonymes "qui permettent que la ruralité existe encore" : "capitaine de pompiers", "boucher charcutier traiteur", "petit paysan", "volontaire d'association".

Jean Vogel : "Dans la ruralité, il y a des gens extraordinaires"

2 min

Pour Christine de Neuville, le vote Rassemblement national est dû à la géographie et aux conditions sociales de la vie en ruralité. L’accession à la propriété y étant plus accessible que dans les métropoles, de nombreux néo-ruraux se sont installés dans ces communes. Ce vote exprime donc des inquiétudes, des détresses et des interrogations profondes. 

La difficulté est que, souvent, ils ont besoin de deux voitures, deux allers-retours et des frais supplémentaires. Ils font aussi face à beaucoup de solitude, car ces personnes, en achetant 1 000 m2 sur la commune, se sont isolées. Créer un environnement social n’est pas toujours simple. On s’aperçoit également que, statistiquement, une partie de la détresse du monde urbain et surtout les familles monoparentales viennent s’installer dans nos secteurs périphériques. Enfin, on a de la détresse agricole.                                                
Christine de Neuville

Un souci croissant de l'environnement

Parallèlement, ces communes vivent l’émergence d’une forte préoccupation environnementaliste (comme partout en France). De toutes petites communes comme La Roque-Sainte Marguerite (Aveyron, 155 habitants) et Moustier-en-Fagne (Nord, 60 habitants) ont pris des arrêtés pour interdire les pesticides dans leur commune.

Jean Vogel a vécu le 26 septembre 1999 la tempête Lothar de l’intérieur. Il parle d’un traumatisme formateur pour ses administrés.

De chez moi, j’ai vu des milliers d’arbres se coucher. Pendant plus de trois jours, nous avons été coupés du monde, en plein hiver, avec trente centimètres de neige. On a perdu plus de 20 000 m2 de bois. Des routes avec un empilement de 4 à 5 mètres de haut. Véritable traumatisme, ça nous a incité à nous orienter vers une politique de développement durable, qui a débouché sur la création d’une chaufferie urbaine. Avec une particularité, on vend 60 % de l’énergie produite.                                              
Jean Vogel

Depuis 2008, la maire de Vicq-sur-Breuilh, Christine de Neuville, s’est engagée pour éduquer les enfants mais aussi les parents, pour tous les accompagner ce changement climatique, anxiogène auprès de ses concitoyens… mais aussi dans l’investissement communal.

Nous avons investi avec la commune dans un chauffage géothermique à la crèche, le musée et les écoles en chauffage bois… une salle des fêtes chauffée elle avec du photovoltaïque. Nous avons un jardin potager également… C’est venu d’une conscience d’élu. Être élu, ce n’est pas seulement s’occuper des trottoirs… c’est écouter ce que le monde nous dit…                                              
Christine de Neuville

52 min
© Visactu