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"Make America great again" sur la Lune !

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Le 11 décembre, Donald Trump lors de la signature de la "Space Policy Directive 1"
Le 11 décembre, Donald Trump lors de la signature de la "Space Policy Directive 1"
© AFP - Saul Loeb

Les États-Unis seront de retour sur la Lune d'ici 2024 a promis le vice-président Mike Pence le 26 mars 2019, lors d'un déplacement dans l'Alabama. Contre l'URSS hier, contre la Chine aujourd'hui, le programme spatial américain a toujours consisté à démontrer la supériorité du modèle américain.

"Sur ordre du président, la politique officielle de cette administration et des États-Unis d'Amérique est de faire revenir des astronautes américains sur la Lune d'ici cinq ans", a déclaré Mike Pence , qui préside le Conseil national de l'espace, une instance de la Maison Blanche sortie des limbes par Donald Trump après son arrivée au pouvoir. "La première femme et le prochain homme sur la Lune seront des astronautes américains, lancés par des fusées américaines depuis le sol américain", a ajouté le vice président lors de son déplacement à Huntsville dans l'Alabama, "Rocket City", où sont construites les fusées américaines depuis les années 60.

Cette annonce fait suite à la volonté affichée très tôt par Donald Trump de retourner sur la Lune. Le 11 décembre 2017, le Président américain avait signé la "Space Policy Directive 1" (directive de la politique spatiale). Cette directive vise à renvoyer des astronautes américains sur la Lune, pour ensuite préparer une mission sur Mars. Aucun homme n’a posé un pied sur la Lune depuis le 11 décembre 1972. "Cette fois, a martelé Donald Trump, il ne s’agira pas seulement de planter notre drapeau et de laisser notre empreinte. Nous établirons une base pour une mission vers Mars et peut-être un jour au-delà." 

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Charge désormais à la NASA d'organiser ce retour plus rapide que prévu, sous pression de la Chine. Car Pékin multiplie les exploits dans le domaine spatial : en janvier 2019, le robot Chang'e 4 a réussi une première en atterrissant sur la face cachée de la Lune. Prochaine étape : envoyer un équipage humain et installer une base pérenne d'ici les années 2030. Aux États-Unis, la reconquête spatiale impliquera la NASA mais aussi les acteurs privés - Boeing, SpaceX -, désormais incontournables. Mais comme dans les années 50 et 60, l'espace demeure un outil politique et patriotique, censé démontrer que le modèle américain reste le meilleur de tous les systèmes, hier face à l'URSS, aujourd'hui face à la Chine.

"Course au prestige politique"

Tout au long de l’année 1957, en pleine guerre froide, les États-Unis et l’URSS mènent une course contre la montre : réussir à mettre en orbite un satellite. Le 4 octobre 1957, les Soviétiques ouvrent la première page de l’ère spatiale en envoyant Spoutnik, le tout premier satellite artificiel de la Terre. En pleine rivalité politique et idéologique entre l’Est et l’Ouest, Spoutnik est vécu comme une humiliation par les Américains. 

Pour essuyer cet affront, ils décident d’investir davantage dans le spatial militaire, mais aussi dans le spatial civil. En juillet 1958, le Président Eisenhower crée la NASA, qui permet aux États-Unis de se lancer pleinement dans la course à l’espace. Objectif Lune, avec la mission Apollo 11. Le 20 juillet 1969, pour la première fois, des hommes marchent sur la Lune.

L’activité spatiale américaine est née d’une mobilisation exceptionnelle, explique Xavier Pasco, spécialiste de la politique spatiale américaine, directeur de la fondation pour la recherche stratégique. Mobilisation humaine d’abord, avec 180 000 personnes employées pour le seul programme Apollo, et financière, avec près de 0,8% du produit national brut américain consacré à l’espace au maximum de l’effort, en 1965.

L’exploration spatiale est donc "d’abord une histoire de course au prestige politique", explique le chercheur. 

Nixon et l’enjeu politique de la navette spatiale

 Neil A. Armstrong, Michael Collins,  et Edwin E. Aldrin, Jr., sont en quarantaine après leur mission réussie sur la Lune en juillet 69, souriants au Président Nixon.
Neil A. Armstrong, Michael Collins, et Edwin E. Aldrin, Jr., sont en quarantaine après leur mission réussie sur la Lune en juillet 69, souriants au Président Nixon.
© AFP - Nasa

Une fois le vol sur la Lune réalisé, les missions de la NASA sont compromises, car l’objectif pour les États-Unis est atteint. Selon Xavier Pasco : 

L’agence spatiale a alors dû se battre pour conserver le vol habité, ce qui faisait partie de son identité. C’est ce qui a donné par exemple la navette spatiale. C’était un sous-produit d’une stratégie de survie de la NASA pour continuer à exister comme une agence de mission. La navette spatiale a vu le jour grâce à un intense lobbying politique de la part d’industriels qui s’étaient construits par le vol habité des années 1960, des industriels qui avaient une grande empreinte sur l’électorat dans des États clés comme le Texas ou la Californie. 

Le projet de navette spatiale devient alors un enjeu politique : Richard Nixon va jusqu’à mener des sondages pour mesurer l’impact sur les électeurs de l’abandon du programme. "Il s’est rendu compte que s’il arrêtait, beaucoup d’électeurs ne voteraient pas pour les Républicains. Le 5 janvier 1972, Nixon prend donc la décision de lancer le programme de navette, strictement pour des raisons de politiques internes", raconte le chercheur.

Spatial militaire

En parallèle, les Américains lancent leur premier programme de satellites de reconnaissance dans les années 1960 jusqu’au début des années 1970 : le programme Corona. Ces satellites permettent aux États-Unis de prendre des images d’une résolution d’une douzaine de mètres. En douze ans, une photo est prise toutes les dix minutes et l’ensemble des images obtenues couvre 88 fois la surface de l’URSS. 

Au-delà des statistiques et des performances, rapportait Jacques Villain, historien de la conquête spatiale, Corona permit aux américains en 1961, de montrer que l’avance des Soviétiques en matière de missiles intercontinentaux n’étaient pas aussi importante que ce que l’on supposait, mais aussi de localiser tous les sites de missiles balistiques soviétiques, sites de missiles antimissiles, et toutes les bases navales et sous-marines, militaires et industriels, inconnus jusque-là. Grâce à ses satellites, les États-Unis ont pu identifier avec fiabilité la force militaire de l’adversaire.

Les archives concernant le programme Corona ont été déclassifiées sous Clinton. Voici un reportage de la CIA, sur l'histoire de Corona (en anglais). 

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Libre entreprise et espace, dans les années 1980

La navette spatiale, même si Nixon a décidé de maintenir le projet, est durant sa mandature réduite à sa portion congrue. L’idée d’en faire une base a été abandonnée car trop coûteuse. Abandonné aussi le projet de faire une station avec un équipage de quelques personnes. "Ils ont gardé la simple navette, explique le spécialiste de la politique spatiale américaine. Cette navette qui est alors un taxi pour nulle part. Elle fait la navette entre la Terre et rien ! Il a fallu attendre Ronald Reagan, qui a relancé l’idée de station, qui correspondait encore une fois à un désir politique de son administration : montrer que le modèle américain pourrait conduire à installer des hommes dans l’espace sur l’initiative de libre entreprise. Il voulait créer des produits en orbite pour les commercialiser, tout cela autour d’un discours très libéral. Mais il faudra attendre des années et des années pour voir cette station construite. Il y a eu des batailles politiques. Et le projet de station a pu être lancé à un vote près au Congrès dans les années 1980." (La navette spatiale américaine a volé pour la première fois en 1981, et son dernier vol date de 2011.)

Tous les pouvoirs qui se sont succédé ont connu la même difficulté et ont dû justifier leur volonté d'envoyer des hommes dans l’espace. Parmi les premiers à contester ces choix, les scientifiques eux-mêmes. Selon Xavier Pasco, "ils ont toujours considéré que tous ces milliards pouvaient être investis autrement, dans des laboratoires sur Terre, etc."

Une image restera aussi des années 80 et de l'aventure spatiale américaine : celle de Bruce McCandless, première personne à avoir effectué une sortie dans l'espace sans attache. L'astronaute entré dans l'histoire le 7 février 1984 en quittant le vaisseau Challenger est mort jeudi dernier, à l'âge de 80 ans.

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L’espace et les Américains

L’identité américaine s’est en partie construite sur la notion de frontières et la "destinée manifeste". "La notion de frontières est très chère à l’image collective que les Américains ont d’eux-mêmes, explique le chercheur. Il faut toujours être sur la frontière, on the edge. Tous les présidents ont d’ailleurs utilisé cette image-là". La "destinée manifeste" s’exprime dans le fait que les Américains ont toujours voulu guider l’humanité. "Quand les deux notions se mêlent, l’espace devient alors un bon vecteur, d’une identité symbolique". 

Cette notion de destinée est régulièrement reprise par les hommes politiques. Donald Trump l’a invoquée lors de la signature du décret mi-décembre. Avant lui, d’autres l’ont fait comme Bush père et fils, souhaitant eux-aussi renvoyer des hommes sur la Lune et promettant un voyage sur Mars. D’ailleurs, le discours de Trump ressemblait fortement à celui de Georges Bush, le 20 juillet 1989, quand celui-ci a lancé l’initiative d’exploration spatiale. L’actuel président y a rajouté son slogan, America first. A noter que, pour une fois, Donald Trump ne s’évertue pas à détricoter ce qu’a fait son prédécesseur. Barack Obama avait en effet fixé pour objectif 2030 pour envoyer des humains en orbite autour de Mars.

Concurrence du New Space

Si les paroles et les volontés se ressemblent, la situation est différente d’il y a 15-20 ans. Donald Trump doit composer avec le développement des acteurs privés qui concurrencent la NASA et la force ainsi à se replacer dans la course à l’espace. Le New Space regroupe des centaines d’entreprises privées, américaines pour la plupart. 

L’une des plus connues est Space X, avec à sa tête l’entrepreneur Elon Musk (créateur de Paypal et Tesla), qui a fixé la colonisation sur Mars à 2024. Autant dire demain ! L’autre est Jeff Bezos, patron milliardaire d’Amazon, qui a créé sa société spatiale Blue-Origin. Tous deux ont rencontré plusieurs conseillers de Trump après son élection. 

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Le Président américain semble conscient de l’importance de ces acteurs privés, et semble en tenir compte. Il est ainsi inscrit sur la "Space Policy Directive 1" : "faire appel à des partenaires commerciaux et internationaux", sans plus de précisions. Une donnée qu'avait intégrée Barack Obama à l'époque : 

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Mars, objectif atteignable ?

Pour autant, le locataire actuel de la Maison Blanche pourrait-il atteindre son objectif Mars, là où Bush et Obama ont échoué ? Il faut 3 jours pour atteindre la Lune, six mois pour Mars. Dans la directive, aucun calendrier n’est mentionné, ni de budget spécifique alloué à cette mission. En août dernier, un responsable de la NASA avouait que cela était impossible avec le budget actuel, qui représente 19 milliards de dollars, soit 0,4% du budget américain. Il était de 4% à la grande époque de la conquête de la Lune. Des experts estiment que pour aller sur la Lune, il faudrait le multiplier par deux voire trois. 

Depuis 2011, et le dernier vol de la navette spatiale, les Américains sont totalement dépendant des Russes, seuls capables avec Soyouz d'envoyer des hommes dans l'espace, sur la Station Spatiale internationale, fruit d'une coopération entre seize pays. La NASA y participe financièrement, mais le partenariat pourrait être remis en cause, après la signature du décret. La NASA travaille en effet sur le programme Orion, dont la première mission inhabitée est prévue en décembre 2019, avant une mission habitée en 2023. 

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Space Control

Si le budget de la NASA reste faible (mais tout de même beaucoup plus important que le budget européen ou russe), celui consacré au spatial militaire est énorme. Les Américains restent les plus gros détenteurs de satellites permettant de surveiller toute la planète, environ 200, soit la moitié des satellites de ce type. Des centaines et des centaines de données sensibles transitent au dessus de nos têtes. 

L’espace est désormais intégré, analyse Xavier Pasco, au sein même des appareils de défense et de renseignement. Aujourd’hui, sans espace, les Américains ne font plus fonctionner leurs appareils. Cela implique donc une certaine vulnérabilité car les adversaires des États-Unis, voient les satellites comme des cibles potentielles. 

Ou du moins, les Américains le croient. Pour se prémunir d’une "guerre des étoiles", l’armée américaine a même commencé à préparer ses soldats. Une unité spéciale a été créé par l’US Air Force : les Space aggressors. 

L’espace perd son caractère de sanctuaire. Cette évolution lente vers un espace sécurisé tend les relations diplomatiques internationales. Nous avons du mal à avoir un regard serein aujourd’hui entre Américains, Chinois, Russes sur les relations spatiales militaires. Ce qui empêche d’aboutir à un traité, un code de conduite qui pourrait réguler ces relations.