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Malek Chebel : "L'islam, à mes yeux, est une auberge espagnole"

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Malek Chebel, en 2010.
Malek Chebel, en 2010.
© AFP - ULF ANDERSEN / Aurimages

Décès. L'anthropologue des religions et philosophe Malek Chebel, défenseur d'un "islam des Lumières", est mort ce samedi.

L'anthropologue des religions et philosophe Malek Chebel est décédé ce 12 novembre, à l'âge de 63 ans, à Paris. Spécialiste de l'islam, défenseur de la liberté politique comme de la liberté de pensée, il défendait un "islam des lumières".

Né en 1953 en Algérie, Malek Chebel, anthropologue et psychanalyste, était l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la question de l'islam, dont des ouvrages didactiques, comme Le Coran pour les nuls ou L'Islam pour les nuls. Défenseur d'un "islam des lumières", il avait donné de nombreuses conférences à travers le monde et avait à cœur d'expliquer ce qu'était l'islam au plus grand nombre.

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Egalement philosophe, il était venu discuter avec Adèle Van Reeth, en juin 2014, dans les Nouveaux Chemins de la connaissance, de son ouvrage " Psychanalyse des Mille et Une Nuits", où il donnait sa conception de la féminité au sein de l'islam : "On a là une sorte d'antithèse, d'antidote à la société classique arabe de l'époque, qui était indexée au seul livre valable, qui est le livre sacré, le Coran. Or le Coran c'est la main gantée des hommes, des théologiens masculins. Le prophète est un homme, les théologiens sont des hommes et ils ont produit le Coran avec la faveur très gracieuse d'Allah le tout puissant. […] Les 'Mille et Une nuits' viennent trois siècles après le Coran, pour réinventer le monde : les femmes n'ayant pas le monde réel elles ont du réinventer le monde onirique. Elles ont du réinventer le monde en inventant les 'Mille et une nuits", qui est le texte féminin par excellence, en venant contrebalancer le Coran."

Réécoutez l'émission "Le génie des Mille et une nuits : Les sortilèges de Shéhérazade".

"Pour moi Shéhérazade est une femme pré-moderne, qui fonctionne dans un environnement assez féodal, assez misogyne, assez patriarcal, tenu par la règle d'or qui est celle de l'homme comme identifiant de l'autorité principale. Elle est révolutionnaire dans le sens où elle va contrevenir aux règles sociétales."

Partisan d'un islam moderne, Malek Chebel a écrit de nombreux ouvrages sur le corps, l'amour et la sexualité en terre d'islam et défendait une relecture féministe des textes sacrés, comme dans l'émission Tout un monde, en mars 2013 :

Réécoutez l'émission "Tout un Monde : Musulmanes et féministes".

"Je dis toujours que les femmes musulmanes devraient haïr le IXe siècle, parce que c'est durant le IXe siècle que tout le code s'est refermé sur elle et, depuis, elles végètent un peu, à l'ombre de l'homme. En réalité, le Coran ne parle que rarement des femmes et des hommes. Il parle des croyants et croyantes. Il faut vraiment qu'elles prennent cette perspective là de la croyance, de la foi, qui donne des droits à la femme autant qu'à l'homme, et qui leur permettra à terme de se dégager de tout le carcan vieillot, patriarcal, ancien, bédouin."

Après les attentats de janvier 2015, Malek Chebel avait été invité à plusieurs reprises sur France Culture, pour raconter sa vision de l'islam. Dans un long entretien avec Laure Adler, pour Hors Champs, il revenait sur sa découverte et sa conception de la religion :

"Dans mon enfance j'ai étudié le Coran, je l'ai même appris en partie, parce qu'il fallait combler le vide de l'école. En 62, quand on est un jeune algérien, à 9 ans, on a rien à faire parce qu'il n'y avait pas d'école. L'école était anéantie totalement. Donc nos parents nous ont mis dans une école coranique du coin, pour apprendre le Coran. C'était un apprentissage plutôt subi que voulu."

Malek Chebel redécouvre le Coran vingt ans plus tard, dont il fait la traduction en 2009 : "Le Coran et l'islam se sont imposés à moi, quelques années avant le 11 septembre, lorsque j'ai compris que l'une des clés de compréhension de l'imaginaire arabo-musulman et de l'imaginaire de l'immigration, ici, en France, allaient notamment devoir passer par l'islam. Les thèses sociologisantes étaient insuffisantes pour traduire le réel des musulmans de France. Je voyais comment les gens vivaient leur religion dans l'anonymat le plus complet."

Réécoutez l'entretien de Malek Chebel avec Laure Adler dans Hors Champs.

"Le Coran c'est à la fois la porte d'entrée et la porte de sortie de toute la crise. Si nous arrivons à interpréter le Coran correctement, on est sauvé… "

Egalement invité de la Grande Table le 23 janvier 2015, Malek Chebel y défendait sa vision de l'islam des lumières, un "i_slam de la civilisation, c'est une idéologie de progrès, c'est l'islam qui est compatible avec le respect des identités, le respect des femmes, le respect des minorités, le respect de la science au sens large, le respect de l'innovation_".

Réécoutez l'émission de "La Grande Table : L’Islam des Lumières est-il l’antidote ?"

"L'islam, à mes yeux, est une auberge espagnole. Vous venez et vous y prélevez ce que vous y voulez, selon vos intentions. Si elles sont bonnes vous trouverez les bonnes choses que l'islam propose au monde et à la civilisation. Si vos intentions sont mauvaises vous lalez précisément y prélever des choses qui sont très circonstancielles et très précises, et tout à fait évidentes, dans le Coran et la sourate. Vous voyez ça n'est pas tellement l'islam lui-même : l'islam est un référent, même exogène, même lointain. L'islam, c'est un référent qui joue un rôle de symbolisation et qui mobilise des jeunes. En revanche ce qui m'intéresse c'est l'intention préalable de ceux qui utilisent l'islam à des fins mortelles ou dégénérées."