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Manger son prochain : pourquoi le cannibalisme nous fascine ?

Par
Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823
Saturne dévorant un de ses fils, 1819-1823
- Francisco de Goya

Un couple russe est soupçonné d’avoir dévoré une trentaine de personnes. Le nombre de réactions à cette information sur les réseaux sociaux confirme que l’anthropophagie fascine. Décryptage d'une curiosité morbide, mâtinée d'appétit sexuel, d'anthropocentrisme et de transgression du religieux.

L’affaire commence début septembre, en Russie, lorsque des ouvriers trouvent un téléphone rempli de photos d’un homme posant avec des restes humains. L’enquête conduira la police sur les traces d’un couple, Dmitry, 35 ans, et Natalia, 42 ans, soupçonnés aujourd’hui d’avoir tué puis dévoré une trentaine de personnes. L’information, sur les réseaux sociaux, engrange un nombre de réactions considérable. Rien de surprenant : c'est le cas de tous les faits divers touchant au cannibalisme.

Pourquoi sommes nous tant fascinés par l’anthropophagie ? Peut-être parce qu’elle suscite tout à la fois répulsion et excitation, et convoque le charnel et le spirituel. Décryptage d’une curiosité morbide pour les histoires de cannibalisme, qui ont irrigué la littérature et continuent de nous faire fantasmer à longueur de films ou de séries_._ Prenez par exemple l'incontournable Hannibal Lecter, un cliché en la matière : d'abord inventé par un romancier en 1981, ce tueur en série deviendra coup sur coup le personnage d'une saga de cinq films, puis le héros d'une série actuellement diffusée en France.

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La transgression d'un tabou religieux

Pourquoi le cannibalisme nous apparaît-il à nous, Occidentaux, comme un crime imprescriptible, qui touche aux frontières de l'inhumanité ? Cette phobie puise par deux fois aux sources de notre civilisation.

D'abord dans la Grèce antique : Zeus lui-même est un rescapé du cannibalisme de son père, Cronos (Saturne, pour les Romains), qui dévorait ses enfants de peur qu'ils le destituent. Les Grecs rejetaient donc l'allélophagie, c'est à dire, le fait de manger des personnes de son propre groupe. C'est ce qu'expliquait Georges Guille-Escuret, chargé de recherche au CNRS et auteur de Sociologie comparée du cannibalisme, sur France Culture en 2010 :

L’origine grecque, c’est une origine plutôt politique. L’allélophagie était le terme qu’ils employaient, et en gros, là où il y a allélophagie, il ne peut pas pas y avoir de cité. Et le mythe grec dit que finalement, la culture naît quand le cannibalisme cesse.

Mais les fondements du christianisme ne sont pas étrangers à notre effroi devant le cannibalisme :

C’est le christianisme, avec cette ambivalence de la chair et le fait que la chair est sacrée parce qu’elle est à l’image de Dieu. Donc c’est plutôt l’anthropophagie que l’allélophagie qui est le moteur de la phobie chrétienne.

Ecoutez Georges Guille-Escuret sur France Culture dans "Le Salon noir" en 2010 :

Des cannibales dans le 'Salon noir' ? 22 décembre 2010

28 min

"Je te mange parce que je t'aime" : quand l'appétit sexuel se confond avec l'appétit tout court

Que penser de l'histoire d'Issei Sagawa, le Japonais rendu tristement célèbre pour avoir tué et consommé en partie une jeune étudiante néerlandaise dont il disait être amoureux, Renée Hartevelt, en 1981 ? Ou encore de celle de cet informaticien allemand, Armin Meiwes, qui en 2001 avait tué et mangé un ingénieur consentant, Bernd Brandes, rencontré sur un site appelé The Cannibal Café ? Cannibalisme gastronomique, rituel, affectif, haineux... Si certains, comme Georges Guille-Escuret, refusent de catégoriser les cannibalismes, d'autres estiment qu'il existe bien une anthropophagie amoureuse à part entière, qui fascine les foules.

"Au-delà de la morale et de la loi, manger ceux qu'on aime, n'est-ce pas sublime ?", demandait sans langue de bois le documentariste Olivier Chaumelle au psychiatre Arnaud Martorell en 2011, sur France Culture. Réponse :

Manger ce que l’on a tué volontairement et encore davantage pour des raisons érotiques, c’est de l’ordre de l’insoutenable.

Je vous aime, je vous mange_Sur les docks, 9 octobre 2009

53 min

Une convocation de notre imaginaire exotique

Scène interprétée comme un repas rituel anthropophage aztèque
Scène interprétée comme un repas rituel anthropophage aztèque
- Wikimedia Commons

Toute la question est de savoir si l'on peut comparer le cannibalisme dans nos sociétés occidentales, aujourd'hui, avec le cannibalisme rituel qu'on a pu découvrir dans les civilisations africaines ou précolombiennes. Quelle différence entre le couple de Russes cannibales pathologiques arrêté ce mois de septembre, et les Aztèques qui sacrifiaient puis mangeaient les guerriers capturés sur le champ de bataille ?

1h 00

Dans nos esprits d'Occidentaux campés sur l'éternelle opposition nature/culture, l'anthropophagie reste une pratique bestiale... teintée d'exotisme. La littérature de la fin du XIXe siècle-début du XXe siècle, qui promouvait la colonisation du "bon sauvage" pour le faire entrer dans la civilisation, regorge de scènes de cannibalisme.

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Ainsi, en Afrique, le vaincu était consommé dans une logique d'assimilation à la tribu, de domination, qui n'est pas compatible avec notre civilisation, analysait Georges Guille-Escuret pour Le Monde en 2012. "Il renvoie aux pratiques ancestrales de sociétés primitives et lointaines", précisait-il dans Les Inrocks, toujours en 2012 :

La fascination vient de ce que pour nous, le cannibalisme représente la préhistoire. Les civilisés fantasment à travers un retour imaginaire sur le passé. Le phénomène rassure en même temps qu’il inquiète : nous sommes civilisés donc nous échappons à ça, mais il y a aussi l’idée que nous portons quelque chose au fond de nous, qui remonte du fond des âges.