Publicité

Mani Soleymanlou, une quête identitaire en trois spectacles

Par
Trois
Trois
- Jérémie Battaglia

Immigration, exil, laïcité : dans un triptyque théâtral qui joue volontiers avec les clichés identitaires, le metteur en scène Mani Soleymanlou dessine, avec humour et dérision, un portrait de la France actuelle.

Sur le plateau, quarante comédiens, amateurs et professionnels, d'origines diverses. Dans ce spectacle Trois - récemment joué au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, avant d'arriver au Théâtre National de Chaillot (18 au 22 avril 2017) puis au Tarmac (25 au 29 avril) à Paris - tous ensemble, ils se posent la question de l'identité, de l'origine, de l'acceptation de l'autre dans la société française actuelle**.**

Rencontre avec le metteur en scène et auteur Mani Soleymanlou pour décrypter ce processus de création, à l'occasion de la journée spéciale : Identité, laïcité, citoyenneté : quel avenir pour le modèle républicain ?

Publicité

Monologue, dialogue et quête identitaire

Tout commence par une quête identitaire, celle du metteur en scène Mani Soleymanlou. Après avoir fui l’Iran avec ses parents dans les années 1980, il a grandi à Paris avant d’arriver au Canada, à Ottawa puis à Montréal. A l'occasion d'une carte blanche organisée par le théâtre de Quatre’sous de Montréal, ayant pour thème “découvrir un artiste québécois issu d’un milieu culturel”, il décide de parler de l'Iran. En parler, certes, mais comment ? Et qu'en dire, pour lui qui a grandi hors de son pays de naissance ? C'est ainsi qu'a été conçu Un, ce monologue des origines, dont il amorça l'écriture en 2009, et dont il dit : "J’ai parlé de moi et de mon pays de naissance un soir, et j’ai fini par parler d’immigration et d’identité 150 soirs, jusqu’au Yukan, le grand nord."

Comment définir l'identité : est-ce l'endroit où l'on vit ou celui où l'on est né ? Il pose ainsi la situation dans le spectacle :

“Je résume.

L’Iran, on me l’a arraché.

En France, j’étais Iranien.

À Toronto, j’étais pendant quelque temps un Français-Iranien ensuite Canadien that quickly became Canadian.

À Ottawa, j’étais un Torontois-Français-Iranien.

À Montréal, je suis un Torontois-Arabe-Iranien qui a vécu en France et Ottawa…et

Aujourd’hui on me dit : "eille mon gars t’es QUÉBÉCOIS !!!"

Je ne le sais plus.” (Extrait du spectacle)

En 2013, alors que Un est présenté au Théâtre National de Chaillot et au Tarmac, il amorce un deuxième volet. Avec la création de Deux vient le temps du dialogue. Mani Soleymanlou discute avec un ami québécois, Emmanuel Schwartz. Lui n’appréhende pas du tout de la même manière que lui cette question identitaire et ne se sent pas traversé par cette interrogation. De ces échanges naît un second volet, entre dialogue et incompréhension, sorte d'antithèse du premier volet.

Emmanuel Schwartz et Mani Soleymanlou, répétitions
Emmanuel Schwartz et Mani Soleymanlou, répétitions
- Jérôme Battaglia

Trois, multitude et miroir de la société

Après le monologue et le dialogue, le champ s'élargit jusqu'au choeur avec la création de Trois en 2014 à Montréal. Avec à présent quarante interprètes sur le plateau, au moment où surgit une vive polémique au Canada., car le gouvernement a décidé d'instaurer une Charte de la laïcité. Il y avait, nous explique le metteur en scène, "une volonté de mettre sur le tapis les questions de laïcité, alors qu’il n’y avait pas réellement de problème."

Mani Soleymanlou raconte alors comment les programmateurs français commandent une déclinaison hexagonale de ce troisième volet du triptyque. Jusqu'aux premières répétitions en avril 2016 à Paris, deux années vont s'écouler, durant lesquelles le terrorisme a fait irruption en France, rendant la question identitaire de plus en plus épineuse.

Pour faire ce "portrait de ceux qui forment la France”, Mani Soleymanlou a sélectionné trente-huit interprètes, de diverses origines. Le metteur en scène a ensuite envoyé à chaque interprète un "questionnaire identitaire" : Où habitez-vous ? Où êtes-vous né ? Pratiquez-vous une religion ? Comment imaginez-vous une VIe République ? Pendant trois semaines, six jours sur sept, huit heures par jour, ils ont répété pour écrire ce spectacle. Sur la base de leurs réponses, des improvisations en répétitions, il a écrit et conçu la dramaturgie de la pièce : avec eux, avec leurs questionnements sur la société dans laquelle ils évoluent quotidiennement, de la condition des femmes à la radicalisation de l'Islam ou encore à la solitude de chacun face à son smartphone pour scruter l'actualité au lendemain des attentats et tenter de comprendre.

Dans ce collectif, les individualités se dessinent peu à peu, chacun avec ses blessures identitaires propres. L'un est arrivé en France dès son plus jeune âge, se sent Français mais, continuellement ramené à ses origines tunisiennes, raconte les difficultés de l'école dans l'enfance. Une autre est née dans le 19e arrondissement de Paris, y a toujours vécue, et tandis qu'on lui demande si elle est d'origine maghrébine, elle revendique les racines corses de sa mère. Celui-ci se demande s'il est "assez jaune" pour être Chinois, tandis que celle-là se sent "trop blanche" et n'est pas sûre que son histoire mérite d'être racontée. Mani Soleymanlou revient sur ce long processus de gestation :

Pour mettre en scène toute la société française, il en fallait de toutes les couleurs. On est un peu tombé dans la catégorisation : "il me faudrait des Français d’origine maghrébine, des Français de souche, il nous fallait la représentation d’Afrique centrale, etc". On ne pouvait pas faire un spectacle qui parle d’identité, de l’autre, de l’immigration avec une scène blanche. Et on ne pouvait pas non plus faire abstraction du fait qu’il y a quand même des blancs. Il fallait trouver cet espèce d’équilibre pour que ça représente le plus possible la société.

Aujourd'hui, debout sur le plateau, les quarante interprètes font face à la salle comme une sorte de miroir de la société française actuelle et de sa diversité. "Prenons le temps de nous regarder avant de sauter sur les mines", affirme le metteur en scène. Même si ces paroles prennent source dans le récit de chacun, Mani Soleymanlou souligne qu’il ne s’agit ni d’autobiographie ni de théâtre documentaire. On est plutôt dans le registre de l’autofiction. On est au théâtre, répète-t-il.

Trois
Trois
- Jérémie Battaglia

L'identité en question

D'où venons-nous, et de quelle histoire héritons-nous ? De côté du spectateur, le spectacle invite chacun, par effet de miroir, à s'interroger sur ses propres origines. Alors les métaphores végétales se multiplient. Untel est québécois "de souche", lui est "déraciné" d'Iran, elle a "pris racine" en France après l'exil de ses parents... L'arbre généalogique et les métaphores végétales se sont installés dans notre manière de formuler le questionnement identitaire.

Dans cette dynamique où la parole parfois se coupe, où la cacophonie vient dire la multitude, l'humour est aussi le moyen de dédramatiser les questions identitaires vertigineuses. Et Mani Soleymanlou dit d'ailleurs qu'il a eu besoin d'une part d'autodérision pour écrire ce texte. Cette distanciation par le rire passe également par la figure d'un dramaturge d'origine togolaise qui égrène une série de proverbes africains tout au long de la pièce. C'est pour l'auteur le moyen d'insister sur la dimension politique de la diversité :

Soudainement la diversité culturelle est devenue un plus dans les subventions, dans l’importance que le gouvernement porte à une vision artistique d’un lieu, d’une compagnie, quand soudainement, la scène est colorée. Il y a comme un espèce de souci qui est “à la mode”, sans que ce soit péjoratif, mais qui est d’actualité.

Si l'acceptation contemporaine du terme "identité" nous fait spontanément penser à la singularité de chaque individu, il n'y a qu'à retourner à l'histoire étymologique pour mettre cette vision en perspective. La première définition du terme "identité" renvoie en effet à la similarité, à ce qui est "identique". A cette interrogation, Mani Soleymanlou répond en ces termes :

Au fond, ce qui nous rend tous identiques, c'est notre différence.

De 2009 à 2017, à côté du "je", Mani Soleymanlou a en tout cas fait émerger un "nous" fort qui traverse son collectif.