Publicité

Manifestations anti-confinement : "Cette pandémie constitue un terreau fertile pour les complotistes"

Par
Arrestations musclées, samedi 16 mai à Berlin, de manifestants mobilisés contre les mesures restrictives pour lutter contre le Covid-19 en Allemagne.
Arrestations musclées, samedi 16 mai à Berlin, de manifestants mobilisés contre les mesures restrictives pour lutter contre le Covid-19 en Allemagne.
© AFP - Friedrich Bungert / Geisler-Fotopress / DPA

Allemagne. Les mouvements de contestation contre les mesures restrictives pour lutter contre le Covid-19 ne s'épuisent pas. Ces manifestations hétéroclites, mâtinées de complotisme, "prennent en otage une colère qui peut être légitime", estime Katharine Nocun, spécialiste des théories du complot.

À Berlin, Stuttgart ou Munich, ils étaient des milliers ce samedi encore, comme chaque week-end depuis début avril, pour dénoncer les mesures prises pour limiter la diffusion du coronavirus. Des rassemblements hétéroclites de militants extrémistes, de personnes authentiquement inquiètes d'une limitation de libertés publiques, d'opposants aux vaccins, voire d'antisémites.

Tous se rejoignent pour dénoncer le port du masque dans les magasins ou les restrictions de mouvement qui subsistent après le déconfinement, autour, souvent d'un slogan : "Wir sind das Volk" ("Nous sommes le peuple"), le cri de ralliement des Allemands de l'Est contre la dictature communiste, à l'automne 1989.

Publicité

Manifestations anti-confinement à Berlin. Reportage de Marie-Pierre Vérot et Nicolas Mathias pour France Info

1 min

Ces manifestations "constituent un réservoir dans lequel antisémites, conspirationnistes et négationnistes peuvent se retrouver", met en garde Felix Klein, commissaire du gouvernement pour la lutte contre l'antisémitisme, relayant l'inquiétude des autorités face à un mouvement, soutenu notamment par le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD), qu'elles n'ont pas vu venir.

"Une stratégie classique de l'extrême droite", estime Katharine Nocun, coauteure avec Pia Lamberty d'un ouvrage sur les complotistes (Fake Facts : How Conspiracy Theories Influence our Minds).

Quel est le profil des manifestants qui protestent contre les mesures de confinement en Allemagne  ? 

Tout dépend des villes, mais les foules que l’on a pu voir à Berlin, par exemple, rassemblaient notamment des personnes influencées par les théories du complot. Il y avait, pêle-mêle, des personnes qui ne croient pas en la science mais plutôt dans les esprits, d’autres persuadées que la 5G est utilisée pour contrôler leur cerveau et qui intègrent maintenant le coronavirus dans leurs délires, en disant : "S’ils ne parviennent pas me à contrôler avec la 5G, alors ils me rendent malade avec le Covid-19." Et ce qui est très intéressant dans ces manifestations, c’est de voir à la fois des gens qui pensent que le Covid-19 n’existe pas et d’autres qui disent, à l’inverse, que c’est une arme biologique ; ou qui assurent que c’est une invention de Bill Gates ou de George Soros, quand ce n’est pas une création des marchés.

Les manifestants ne partagent pas une seule et même croyance. Ils ont en commun leur volonté d’aller à rebours de la société.

Ils sont unis contre le gouvernement et les mesures prises pour combattre cette pandémie. C’est ainsi que vous avez des groupes qui vont de l’extrême droite à des tendances plus spiritualistes ou ésotériques.

Quel est le rôle de l’extrême droite dans ces rassemblements  ?

Ici, à Berlin, on peut dire que l’extrême droite a tenté de prendre le contrôle des manifestations. C’est regrettable, car il y avait des manifestants plus "classiques" dirons-nous, et qui, eux, étaient venus protester contre certaines mesures prises par le gouvernement pour lutter contre la pandémie, comme la fermeture des écoles, ou qui, dans certaines villes, venaient crier leur désarroi économique ou social. Certains d’entre eux se sont d’ailleurs peut-être demandés une fois sur place ce qu’ils faisaient là et qui étaient ces gens autour d’eux  !

Le problème est que certains des groupes qui appellent à ces manifestations n’excluent pas l’extrême droite, ils n’en sentent pas la nécessité. Ils disent : "Nous ne sommes pas de droite, nous ne sommes pas de gauche, nous sommes juste libres." Mais ça, c’est une stratégie classique de l’extrême droite, qui, en fait, utilise ces manifestations comme un cheval de Troie pour imposer son agenda à la société tout entière.

C’est comme la prise en otage d’une colère qui peut être légitime. Les citoyens ont une légitimité à manifester pour leurs droits, à protester contre la manière dont cette pandémie est gérée ou pour [promouvoir] une meilleure façon de le faire. Je suis moi-même critique à l'égard de certaines mesures prises. Je pense que nous devrions pouvoir parler de la liberté de manifester, de la réouverture des écoles, de l’aide à apporter aux plus fragiles, mais je ne souhaiterais pas participer à une manifestation en ignorant si les gens autour de moi défendent ou non la démocratie. 

L’extrême droite profite de la pandémie  ? 

Cette pandémie constitue en tout cas un terreau fertile pour les complotistes. Les études de psychologie montrent bien que les gens sombrent plus facilement dans les théories du complot lorsqu’ils sont anxieux, lorsqu’ils se sentent impuissants, quand ils ont le sentiment de ne pas avoir de prise sur leur vie ou sur leur situation.

Pour Katharine Nocun,  "les gens sombrent plus facilement dans les théories du complot lorsqu’ils ont le sentiment de ne pas avoir de prise sur leur vie ou sur leur situation".
Pour Katharine Nocun, "les gens sombrent plus facilement dans les théories du complot lorsqu’ils ont le sentiment de ne pas avoir de prise sur leur vie ou sur leur situation".
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Or la pandémie questionne tout le monde ; même les scientifiques avouent leur ignorance. Il est difficile d’avoir des certitudes. Nous ne pouvons pas nous projeter de façon certaine dans l’avenir. C’est ainsi que peuvent se propager plus facilement ces théories du complot qui fournissent une réponse, une grille de lecture structurée, là où il n’y a que désordre et confusion.

9 min

C’est un phénomène nouveau  ? 

Pas du tout. Les groupes sensibles aux théories du complot qui sont descendus dans la rue à Berlin existent depuis plusieurs années. Ils ont leurs partisans sur Youtube, Instagram ou Telegram… 

En Allemagne, comme en France, nous avons des complotistes, des personnes qui pensent qu’une conspiration se cache derrière les vaccins ou encore croient dans les Illuminati. Cela n’est, bien sûr, pas nouveau, mais je crains que certaines des personnes aujourd’hui dans l’incertitude, qui souffrent de ne pas avoir prise sur leur vie, qui sont donc plus susceptibles d’aller sur ces sites internet, ne continuent à suivre ces théoriciens du complot, même une fois que la pandémie sera terminée. Parce qu'il y aura alors encore des difficultés économiques et sociales.  

N’y a-t-il pas un paradoxe à voir ces manifestations anti-confinement prendre de l’ampleur alors même que le gouvernement assouplit les restrictions  ?

En fait, il n’y a pas forcément de lien permettant d’assurer que les mesures de déconfinement vont entraîner une décrue des manifestations. Car si vous êtes convaincu que le virus n’existe pas, retirer un masque ou rouvrir les restaurants ne vous suffira pas. Si vous croyez que Bill Gates est derrière tout ça, alors vous pourrez être convaincu qu’il a des intérêts dans un nouveau vaccin et vous irez encore manifester contre le vaccin… Il est donc très difficile de dire comment les choses vont évoluer.

Ces mouvements menacent-ils la démocratie allemande  ? 

Nous assistons à une polarisation de la société, mais elle est encore le fait de petits groupes. Nous parlons de quelques centaines de manifestants à Berlin. Peut-être, néanmoins, ces manifestations contre les mesures prises pour endiguer l’épidémie ne sont-elles que la partie émergée de l’iceberg. Car nous voyons bien chaque jour de plus en plus de gens se raccrocher à cette théorie du complot, qui dénoncent la collusion entre les médias, les politiques, et maintenant les scientifiques.  

C’est un phénomène inquiétant car cela signifie que les gens se détournent des partis politiques pour changer la société, ils "démissionnent" en quelque sorte de la société et du système démocratique, et cela, c’est un vrai danger à plus long terme.

Comment le gouvernement et la société allemande réagissent-ils  ? 

Le gouvernement est très attentif, parce que ces derniers mois l'Allemagne a essuyé plusieurs attaques venues de l’extrême droite, auxquelles participaient des adeptes des théories du complot.

La police et les services de renseignement savent que des groupuscules d’extrême droite utilisent ces théories du complot dans une stratégie de légitimation de la violence.

Dans une situation de crise, ces groupuscules peuvent en appeler au peuple pour arrêter un prétendu coup d’État, ou quoi que ce soit d’autre. C’est pourquoi nous devons les observer de près, voir comment ils se développent, parce que tout cela peut dégénérer en violence et la cohésion de la société est en danger. 

Jusqu’à présent, l'existence de ces groupes ne nous avait pas posé de problème alors même que nous savions que la plupart des attaques de l’extrême droite l’année dernière ont été perpétrées par des adeptes des théories du complot !

Cela change maintenant et c’est heureux, car nous avons besoin d’avoir ce débat.