Manon Garcia : "L'expérience d'être une femme, c'est l'expérience de se soumettre aux hommes"

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Manon Garcia : "L'expérience d'être une femme, c'est l'expérience de se soumettre aux hommes"

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Place de la République à Paris le 29 octobre 2017 : une manifestation dans le sillage du mouvement Me Too
Place de la République à Paris le 29 octobre 2017 : une manifestation dans le sillage du mouvement Me Too
© AFP - Bertrand Guay

Entretien. Un an après le début des mouvements Me Too et Balance ton Porc, Manon Garcia publie un essai philosophique : "On ne naît pas soumise, on le devient". Une réflexion sur les ressorts de la domination masculine qui perdure : l'auteure analyse les causes qui font se soumettre les femmes.

Manon Garcia est philosophe, enseignante et chercheuse à l'université de Chicago, diplômée de l'Ecole normale supérieure. Elle vient de publier "On ne naît pas soumise, on le devient", un essai philosophique qui tente de comprendre la situation de soumission des femmes au patriarcat, malgré les progrès de la loi et des usages. Nous l'avons rencontrée à l'occasion d'un "Hashtag" sur le premier anniversaire du mouvement Me Too.

"L'expérience d'être une femme, c'est l'expérience de se soumettre aux hommes", interview intégrale avec Manon Garcia, philosophe

27 min

Pourquoi avoir écrit ce livre ? 

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J’essaye de montrer qu'il est important de réfléchir à ce que signifie se soumettre aux hommes quand on est une femme : comprendre que la soumission n’est pas un phénomène hors du commun réservé à certaines femmes différentes de nous. 

En fait, l’expérience d’être une femme, c’est l’expérience de se soumettre aux hommes. Dans l’histoire de la philosophie, ce concept n’existe pas : on parle de domination, de pouvoir, mais il n’y a pas de concept de soumission. 

Ma contribution consiste à construire ce concept de soumission en disant qu'on pense toujours le pouvoir du point de vue de ceux qui l’ont. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est de penser le pouvoir du point de vue de celles qui ne l’ont pas. C’est-à-dire des femmes dans leur relation aux hommes. 

Il faut comprendre que les femmes participent à la domination masculine, ce qui ne veut pas dire que c’est de leur faute. C’est pour cette raison que le travail philosophique est important : un travail de nuance, qui est de dire 'oui, les femmes sont complices mais il s'agit du principe même de toute domination de susciter des complicités'. Cela ne veut pas dire qu’elles sont moralement responsables de ce qui leur arrive mais cela ne veut pas dire non plus qu’elles sont juste des victimes, passives, qui ne font rien. 

Pour moi, il est très important de distinguer la domination de la soumission. Ce que Me Too dénonce vise beaucoup plus la domination masculine que la soumission féminine ; c’est le principe même des agressions sexuelles : il n'y a aucune complicité de la part de la femme. Quant à la soumission, je la définis comme recouvrant tous les cas où l'on a pas de résistance active à la domination des hommes : cela peut prendre beaucoup de formes, d’une vraie complicité - se soumettre sans que l’autre le demande, jusqu’au cas où l'on laisse l’autre dominer sans rien faire pour aller contre. Pour moi, quand on est une femme, le comportement soumis est le comportement qui nous est prescrit et par conséquent, c’est le comportement pour lequel on est le moins puni socialement. En réalité, une femme qui ne se soumet pas, qui n’essaye pas de rentrer dans une taille 36, qui ne sourit pas en expliquant aux hommes à quel point ils sont extraordinaires, cette femme sera punie socialement parce qu’elle ira à l'encontre des normes sociales qui lui prescrivent la soumission. 

La soumission des femmes est un angle mort, un impensé du mouvement féministe ?

Oui, car les féministes ont face à elles des antiféministes qui adorent l’idée de la soumission féminine : ces antiféministes mettent ça sur le compte d’une nature des femmes : "Vous voyez bien, les femmes s'occupent naturellement des enfants, elles font la cuisine, elles sont faites pour ça, etc." Les féministes font donc très attention avec cette idée de la soumission parce que, souvent, des hommes disent "Vous voyez bien, vous êtes d’accord avec nous, les femmes ne demandent que ça." 

La philosophie est primordiale pour avoir une vision nuancée mais j’essaie de montrer que cela ne veut pas dire que les femmes sont responsables et que par ailleurs, cette soumission n’est pas naturelle. C'est l'éducation des petites filles et des petits garçons qui provoque des comportements très genrés, qui font que des femmes se soumettent et que des hommes dominent. 

La philosophe Manon Garcia analyse le concept de soumission féminine
La philosophe Manon Garcia analyse le concept de soumission féminine
- Claire Simon

Mais une femme qui revendique de mettre des talons haut, une minijupe, vous dites qu’elle se soumet en quelque sorte ? 

J’essaie de montrer que la soumission procure de très grands plaisirs. D'une certaine manière, on peut considérer que la domination masculine nous met dans une situation d’échec, d’infériorité ; et tant qu’à faire, on peut décider d'essayer de retourner les stigmates et d’en faire quelque chose qui nous donne une sentiment de puissance, d'énergie... Donc je ne dis pas du tout que ces femmes là se trompent complètement. Je pense que l'on fait ce qu’on peut avec le fait que la soumission est le comportement qui nous est prescrit

On a un échantillon de possibilités, on peut décider de ne rien faire comme on nous prescrit, mais le coût est très grand. On peut aussi décider de faire exactement comme on nous dit, mais en y croyant pas du tout. Pour moi, c’est le sens de voir Beyoncé comme une icône féministe. Elle joue exactement le jeu mais au final elle fait des textes très engagés, elle défend les femmes, elle engrange des sommes faramineuses dont elle se sert pour défendre les Africains américains et les femmes. Je ne dis pas du tout qu'elle se trompe et que Beyoncé est soumise. D’une certaine manière, on peut la voir comme quelqu’un qui comprend très bien les règles du jeu et le meilleur moyen d’être puissante, c’est de faire croire à tout le monde qu’elle suit ce qui lui est prescrit.

Mais choisir cette voie présente des risques ?

Les femmes qui se disent 'je suis très puissante parce que je suis en minijupe et que je mets des haut talons' savent très bien qu'à 40 ans, dans le regard des hommes, elles sont à jeter à la poubelle. Il faut en être consciente : les normes de la féminité sont corrélées avec l’idée que les femmes vieilles ne servent plus à rien. On peut continuer de jouer ce jeu d’être très sexy, mais on s’expose à perdre absolument tout son pouvoir ; et les hommes sont extrêmement cruels avec ces femmes d'un certain âge qui minaudent par exemple. 

C’est toujours ambigu : avoir l’impression d’être flattée, d’être un objet sexuel désirable dans les bras d’un homme procure un plaisir infini mais le problème est qu'ensuite, on se retrouve souvent traitée comme un objet sexuel plaisant. Et il existe une espèce d’aliénation pour la femme entre le fait qu’elle prend plaisir à se présenter comme un objet et qu’ensuite, elle souffre d’être traitée comme un objet, et pas comme un sujet. Je ne dis pas du tout qu’il faut renoncer à l’objectification sexuelle, bien au contraire, mais je pense que lorsque l'on comprend ce qui se passe, on s’émancipe. C’est mon espoir.

Le mouvement Me Too a nourri votre réflexion dans ce livre ?

Le mouvement 'Me Too' s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus long d'événements qui n’ont pas donné lieu à cette espèce de révolution qu’a été Me Too. Mais d’une certaine manière, 'Me too' n'était pas surprenant pour moi. C’était un soulagement de voir qu’il y avait une prise de conscience politique mais pour les gens qui travaillent sur ces sujets là, on sait qu’un nombre incroyable de femmes ont été agressées sexuellement, violées, harcelées au cours de leur vie. Donc la réalité que le mouvement Me Too a mis en lumière ne m'a pas étonnée. 

L'attention que l'on accorde à ces sujets a changé en revanche. Quand j’ai commencé à travailler sur ma thèse, j’étais sûre que la question de la soumission des femmes était fondamentale mais je pensais que cela n’intéresserait jamais personne. Et là, tout d’un coup, ce n'est plus tabou d'être féministe, même s'il y a toujours chez la vieille génération des Catherine Millet, etc., un souci de dire 'on est toujours disponibles sexuellement donc pensez à nous'. Chez les jeunes générations, il y a vraiment une importance du féminisme. D'ailleurs, j’ai dédié mon livre à mes trois sœurs, qui sont beaucoup plus jeunes que moi et qui sont beaucoup plus féministes que je ne l’étais à leur âge. 

Vous avez cité l’exemple de cette fameuse tribune sur la liberté d’importuner : un exemple de soumission volontaire des femmes ? 

Alors moi, j’étais ravie ! J’ai trouvé cette tribune consternante à beaucoup d’égards mais elle montre vraiment ce que je décris de la soumission féminine. Au fond, cette tribune a pour fonction, pour beaucoup de femmes qui l’ont signée, de dire aux hommes, 'ne vous inquiétez pas, on peut encore coucher ensemble'. Mais c’est comme si justement, c’était les mêmes femmes qui s’étaient dit pendant longtemps, 'ok, il y a de la domination masculine mais on va porter des minijupes, coucher avec les hommes, porter des hauts talons et leur montrer que même si on est des objets sexuels, on est aussi des sujets'. Or, elles sont arrivées à un âge où elles sont de moins en moins désirées - et c'est aussi ça, la soumission féminine : subir le désintérêt des hommes passé 40 ans. En même temps, il est passionnant d'observer que ces femmes là, quand on leur dit qu’elles sont des exemples de soumission, cela les rend dingues. Pourtant, chaque ligne de cette tribune est un manifeste pour la soumission féminine. 

Votre livre vise à une prise de conscience des femmes sur leurs propres actions. Est-ce que vous parlez aussi aux hommes ? 

En exergue de mon livre, j’ai mis une citation d’une philosophe française très peu connue qui s’appelle Michèle Le Dœuff. Elle dit : "en pensant que le Deuxième sexe, écrit par Simone de Beauvoir, est un livre de femmes, les hommes se privent de la moitié de la littérature et de la pensée mondiale ainsi que de solides lectures". Je ne pense pas du tout que la philosophie féministe s’adresse uniquement aux femmes. Et je pense que pour les hommes, comprendre les mécanismes de la soumission féminine est un moyen d’être des alliés, de voir dans leurs propres comportements comment ils attendent une soumission des femmes avec lesquelles ils vivent et avec lesquelles ils travaillent, etc. Il y a beaucoup d’hommes de mon entourage qui ont vraiment trouvé dans ce livre des façons de repenser leur propre comportement. Il faut arrêter de penser que quand on parle de l’égalité des sexes, cela ne concerne que les femmes

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