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Manoocher Deghati : "J'ai formé de jeunes photographes dans au moins 50 pays"

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L'exposition Eyewitnessed est un parcours dans la ville de Bayeux et propose une sélection du travail de Manoocher Deghati
L'exposition Eyewitnessed est un parcours dans la ville de Bayeux et propose une sélection du travail de Manoocher Deghati
© Radio France - Fiona Moghaddam

Entretien. Le photojournaliste préside le 28e prix Bayeux des correspondants de guerre. Manoocher Deghati souhaite cette année mettre en lumière les conflits oubliés, notamment en Afrique. Durant sa carrière, il a parcouru de nombreux pays et a formé de jeunes photographes partout où il le pouvait.

Dans les rues de Bayeux jusqu'à la fin octobre, l'exposition Eyewitnessed retrace une partie du travail de Manoocher Deghati. Le photojournaliste franco-iranien est le président du 28e prix Bayeux des correspondants de guerre. Il a parcouru plus de 100 pays, couvert plus de 40 conflits, mais a consacré sa carrière à former la relève. Entretien.

Manoocher Deghati est le président de la 28e édition du prix Bayeux.
Manoocher Deghati est le président de la 28e édition du prix Bayeux.
© Radio France - Fiona Moghaddam

En tant que président du jury du prix Bayeux cette année, comment comptez-vous le marquer ?

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C’est déjà un immense plaisir et un honneur d'avoir cette responsabilité. J'espère que je pourrai transmettre mes expériences accumulées pendant près d'un demi-siècle au jury. Il y a cette année des reportages très importants dans tous les domaines. Et surtout des jeunes reporters. Ils sont très courageux, même avec peu de moyens, ils produisent des sujets incroyables. Je voudrais les encourager dans cette voie-là. Et j’aimerais cette année mettre en lumière les conflits et les sujets oubliés. Ceux dont on parle peu, comme le Yémen. Ce conflit dure depuis des années, a fait des milliers de morts. Aujourd’hui encore, des centaines d’enfants meurent du manque de nourriture et de médicaments. Dans toute l’Afrique, il existe des conflits oubliés. Car le Moyen-Orient, l’Afghanistan occupent l’actualité internationale.

Pensez-vous que le travail des jeunes journalistes est très différent du vôtre à l’époque ?

Non, pas vraiment. Notre mission est de raconter des histoires, pas seulement des conflits d’ailleurs. Mais ces jeunes reporters ont beaucoup moins de moyens que nous à notre époque. Parfois, ils partent en reportage avec leurs propres sous, et ils sortent des histoires très importantes. 

Les médias engagent moins de moyens pour couvrir ce type de sujets ?

Malheureusement, oui. Ma génération était celle de l'âge d'or du journalisme, du photojournalisme. Nous étions souvent sollicités, bien payés pour aller faire notre travail. Aujourd’hui, ce n'est plus pareil. Les journaux et magazines ne payent plus. J’ai été responsable d'Associated Press, en tant que directeur de photo, pendant le Printemps arabe. Des dizaines de jeunes m’appelaient de Syrie, d'Irak, etc. Mais malheureusement, je n'avais pas le budget.... Beaucoup évoquent des raisons économiques. Mais je n'y crois pas parce qu'ils ont du budget pour d'autres sujets, comme ceux proposés par des paparazzis. Je pense que ce n'est qu'une question éditoriale, et qu'il n'y a plus les mêmes budgets pour le vrai journalisme. 

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Vous connaissez bien l’Afghanistan, combien de temps y avez-vous passé et dans quel objectif ?

En 2001, après la chute de talibans, je suis allé en Afghanistan. Avec mon frère Reza, nous avons fondé une ONG, Aïna, pour former des journalistes, une école de photojournalisme. J'ai formé les cinq premières femmes photojournalistes en Afghanistan et dix autres jeunes hommes qui n'avaient jamais touché un appareil photo. Je suis resté environ trois ans. Ensuite, certains sont devenus des photographes très célèbres. Massoud Hosseini, un de mes élèves, a eu le prix Pulitzer, le World Press Photo. Farzana Wahidi est devenue une photographe connue dans le monde entier, elle présente des expositions partout dans le monde. En Afghanistan, ce n'était pas facile de photographier les femmes. Seules les femmes afghanes pouvaient le faire. Alors, après avoir été formées, elles ont pu photographier la vie des femmes qu'on ne connaissait pas jusqu'alors. 

Vos anciens élèves sont toujours en Afghanistan aujourd’hui ?

Depuis l'avancée des talibans, même avant, car m’informant régulièrement de la situation, je pressentais que ce qui est arrivé - avant la chute de Kaboul donc, j'ai aidé plusieurs photojournalistes à quitter l'Afghanistan. Ils sont maintenant dans des camps de réfugiés en Hollande, en France, en Turquie, ou ailleurs. Mais malheureusement, la moitié d'entre eux est toujours coincée là-bas. Ceux qui sont restés vivent dans la clandestinité,  en attendant de pouvoir sortir et s'échapper des mains des talibans.

Ils sont en grand danger ? 

Tout à fait, tout à fait. Parce que pour le moment, les talibans jouent les policiers gentils, mais quand ils se seront complètement appropriés le pouvoir, ils vont commencer à massacrer tout le monde !

L'école que vous aviez fondée est restée ouverte plusieurs années, jusqu'à récemment ?

Oui et ce sont mes élèves qui ont formé deux générations de photographes. Ils ont continué à enseigner, une fois formés. L'arbre que j'avais planté est devenu grand, cela me fait plaisir à voir. Mais malheureusement, pour le moment, avec ce qui se passe, ce n’est plus possible et je crains que cela ne finisse mal… 

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La transmission, c'est important pour vous ? 

Dès le début de ma carrière, peu importe l’endroit du monde où je me trouvais, j’ai formé des jeunes comme photographe. Dans au moins 50 pays du monde ! C'était ma vocation de transmettre mes expériences parce que je crois que les habitants d'un pays peuvent mieux raconter leur histoire que nous qui venons de l'extérieur. C'était le cas par exemple en Afghanistan. Les photos qu'on a vues ces dernières années faites par mes élèves étaient assez différentes, avec plus de profondeur parce qu'ils connaissent leur culture, ils connaissent leur histoire. Ils peuvent mieux raconter leur pays qu' un étranger qui vient faire un reportage pour une semaine. Je disais souvent : "Il faut voir l’Afghanistan avec l’œil afghan". 

Cette année à Bayeux sont inscrits sur la stèle 2021 du mémorial des reporters de guerre les noms de 53 journalistes tués dans l’exercice de leur métier...  

Aujourd'hui, on est beaucoup plus ciblé en tant que journaliste. Par exemple, en Iran, le journaliste Rouhollah Zam a été exécuté. C'était un journaliste célèbre, basé à Paris. Il est parti en Irak puis a été capturé par les autorités iraniennes. Transféré en Iran, il a été exécuté. 

Il y a deux dangers pour les journalistes : celui du conflit, avec les explosions, les balles, etc., mais pour moi, le plus grand danger, ce sont les autorités de ces pays dictatoriaux. Je me suis échappé de mon pays, l’Iran, à cause de cela. Si j’étais resté là-bas, je ne serai sans doute pas vivant aujourd’hui, emprisonné, torturé ou exécuté. Les autorités de ces pays sont nos pires ennemis. L’Iran n’est pas un pays ami des journalistes. Dès 1979 et le début de la révolution islamique, une centaine de journalistes a été emprisonnée, torturée ou exécutée. L’Iran est la plus importante prison de journalistes. Puis il y a la Chine, la Turquie… 

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En tant que journaliste, on raconte la vérité. Nous devons révéler des secrets, des régimes dictatoriaux, de la mafia. Ils ne veulent pas que l’on parle. Je vis aujourd’hui en Italie, des collègues doivent y vivre clandestinement, sous protection de la police ! Parce qu’ils ont écrit des articles au sujet de la mafia. 

Nous devons sensibiliser la population à travers le monde, montrer la vérité, en espérant que l’opinion publique puisse faire pression sur les politiciens pour que les choses changent. C’est important, c’est notre but d’informer.

C’est possible ?

Regardez la guerre du Vietnam. Des photos, dont celle de la petite fille brûlée qui courait nue sur la route, ont entraîné d’importantes manifestations, pas seulement aux États-Unis mais dans toute l’Europe, partout. Les politiciens et l’armée ont fini par mettre fin à cette guerre. 

Dernièrement, après les photos (et vidéos) de George Floyd, tué par la police américaine, des milliers de gens sont sortis dans les rues pour protester contre ces violences policières. Si je pensais que ce que je fais n’a pas de conséquences, je ne ferais pas ce métier. On le fait dans l’espoir d’un changement et d’une amélioration de la situation de la société.

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