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Manu Dibango: le baobab de l’afro-jazz emporté par le Covid-19

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Légende : Manu Dibango joue du saxo le 22 septembre 2007 à Craonne, dans l'est de la France,pour une commémoration de la bataille du Chemin des Dames
Légende : Manu Dibango joue du saxo le 22 septembre 2007 à Craonne, dans l'est de la France,pour une commémoration de la bataille du Chemin des Dames
© AFP - FRANCOIS NASCIMBENI

Le saxophoniste et chanteur franco-camerounais Manu Dibango, figure emblématique de l’afro-jazz, est décédé ce mardi 23 mars 2020 des suites du Covid-19.

Manu Dibango, saxophoniste et chanteur franco-camerounais, auteur du légendaire "Soul Makossa" (1972), devient la première célébrité mondiale à décéder des suites d’une contamination au coronavirus. Il est mort ce mardi 23 mars à 86 ans, dans un hôpital de la région parisienne. 

Le 1er février 2020, dans le cadre de sa tournée mondiale pour fêter ses 60 ans de carrière, Manu Dibango donnait un concert à guichet fermé à l'Opéra Berlioz de Montpellier. Son spectacle "Safari Symphonique" réunissait sur scène deux grands orchestres : le "Soul Makossa Gang", sa formation, et l’Orchestre national Montpellier Occitanie. Sur scène, celui qu’on appelle affectueusement Le Grand, Papa, ou l’éléphant de Douala, est en excellente forme. Compte-rendu du show par le journaliste de la Depêche du Midi : 

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L’Opéra  Berlioz est plein comme un œuf, et à l’entrée on s’arrache les dernières places. C’est la ruée, un succès rare. Les ovations finales, debout, où l’on claque des mains, chante et même danse, sont intenses, et après l’enchaînement des bis, quand Manu vient tout seul, malgré l’extinction des feux, jouer "Que reste-t-il de nos amours"… le public ne veut plus partir et se masse longuement au pied du plateau. Une manif pour Manu : "Il faut qu’il  revienne !". 

Un "musicien du bal planétaire"

Manu Dibango aura voyagé partout dans le monde et dans toutes les musiques du monde: du jazz au twist en passant par le reggae, l’afro-beat, les musiques latines et la rumba congolaise, la pop mondiale et la variété française, mettant en valeur les racines africaines du rock et du funk. Et enfin, au bout d’une longue carrière, il mêla avec le même succès ses grooves à la musique classique symphonique. "Je suis un musicien du bal planétaire" aimait-il à dire, une manière intelligente d’éviter la formule controversée de "World Musique", que les distributeurs de disques ont inventée pour vendre les musiques des artistes nés dans les pays du Sud.

Emmanuel  N’Djoké Dibango, dit Manu Dibango est né à Douala, au Cameroun le 12 décembre 1933. Fils unique élevé dans une famille protestante, le jeune Manu s’initiera à la musique avec sa mère  couturière qui dirige la chorale du temple. En 1949, à l’âge de 15 ans,  Manu Dibango quitte le Cameroun sous mandat français pour faire des  études en France. Il traverse la mer et l’Hexagone en deux semaines pour rejoindre dans le Nord de la France sa famille d’accueil installée à Saint-Calais (Sarthe). Dans ses bagages il y a trois kilos de café qui paieront son premier mois de pension, comme il le racontera plus tard dans sa première autobiographie, écrite en collaboration avec Danielle Rouard :Trois kilos de café ( Lieu Commun, 1989). 

L'élection du saxophone comme instrument fétiche

Ses années Lycée à Chartres seront placées sous le signe du jazz qui faisait swinguait la France depuis la  fin de la guerre. Manu Dibango s’initiera au piano puis au saxophone qui deviendra son instrument fétiche. Avec son compatriote Francis Bebey (1929-2001), rencontré en colonie de vacances, ils écoutent du jazz américain et créent ensemble un trio dans lequel Dibango tient mandoline et piano pour faire des reprises de standards jazz américains. C’est dans la diaspora africaine de Bruxelles que Manu  Dibango va peu à peu "africaniser" son jazz. En Belgique, Manu Dibango  fera deux rencontres essentielles : celle de Coco, qui deviendra sa femme, et du musicien-compositeur Joseph Kabasélé Tshamala, dit Grand Kalle (1930-1982), qui l’engagera dans son orchestre  pour lancer "la rumba" congolaise. Les disques enregistrés font un tabac dans toute l’Afrique et Manu Dibango est reçu en roi à Kinshasa. Il y ouvre le premier night-club où les  jeunes Africains, portés par l’euphorie des indépendance, se trémoussent à  la rumba et au twist. Néanmoins en 1967, Manu Dibango préfère revenir en France et se produire à la tête de son premier Big Band. Il accompagne Dick Rivers ou Nino Ferrer, pour lequel il joue de l’orgue Hammond, puis du saxophone avant de diriger  son orchestre.

En 1972, il enregistre la face B d’un 45 tours "Soul Makossa",  qui sera samplé sur "Wanna be Starting Something" de Michael Jackson  et "Please don’t stop the music" de Rihanna. Le morceau et son imparable gimmick "Mama-koo Mama-sa Maku-Maku-sa" n’étaient au départ que la face B d’un 45 tours dédié à l’équipe de foot du Cameroun à l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations. Repris par des  DJs new-yorkais, le morceau connaîtra plusieurs versions, plusieurs remixes, et autant de vies. Manu Dibango avait dû intenter un procès au dieu de la pop des années 80-90, Michael Jackson, pour plagiat. Un accord financier avait finalement été trouvé.

Le retour en Afrique du "grand Manu"

Retour en Afrique en 1975, celui qu’on appelle déjà la grand Manu va diriger jusqu’en 1979 l’Orchestre de la Radio-Télévision ivoirienne. Toujours à l’affût des musiques nouvelles, Manu Dibango sera un des premiers musiciens à voyager en Jamaïque où il mêlera le souffle de son  saxophone à la section rythmiques de reggae de Sly Dunbar. A cheval aussi entre plusieurs instruments, le piano, le saxophone, l’orgue, le vibraphone, Manu Dibango se produit avec son orchestre et collabore avec des artistes comme Serge Gainsbourg dans les années 80. 

En savoir plus : Manu Dibango
44 min

La décennie d’après, celui qu’on considère désormais comme le père des musiques modernes africaines, accepte d’enregistrer, comme le lui suggère Yves Bigot, un album de reprises des plus grands tubes africains. "Wakafrica" parait en 1992 avec "ls featurings" de Youssou N’Dour, Salif Keita, Papa Wemba, Angélique Kidjo, Peter Gabriel, Manu Katché… Les dernières années, Manu Dibango enchaîna  enregistrements et concerts, se produisant avec sa formation ou aux côtés de quelques amis de longue date comme Ray Lema. Il a composé en outre quelques musiques de films dont celle Kirikou et les bêtes sauvages en 2005. 

Manu Dibango devait se produire à Lyon le 25 mai prochain pour un grand show organisé dans le cadre de la journée mondiale de l’Afrique. "Les obsèques auront lieu dans la stricte intimité familiale, et un hommage lui sera rendu ultérieurement dès que possible", peut-on lire aujourd’hui sur la page Facebook de l’artiste, tenue par son entourage.