Marcel Gauchet, Mireille Delmas-Marty, Nicolas Mathieu… Nous, au cœur de la crise

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Marcel Gauchet, Mireille Delmas-Marty, Nicolas Mathieu… Nous, au cœur de la crise

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Ici à Paris comme partout en France, chaque soir à 20h, les habitants applaudissent les personnels soignants.
Ici à Paris comme partout en France, chaque soir à 20h, les habitants applaudissent les personnels soignants.
© AFP - Martin BUREAU

La Revue de presse des idées . Une crise sanitaire mondiale met à mal à la fois les individus et les institutions. Écrivains, philosophes, historiens, neuroscientifiques et juristes proposent des réponses face aux tensions qui naissent entre volontés individuelles et obligations collectives.

Deux écrivains pour commencer cette revue des idées du jour. L’un de France et l’autre d’Italie mais qui utilisent une même figure de style rendue célèbre par un ancien Président français, l’anaphore . 

« JE » d'écrivains : Nicolas Mathieu et Ottavia Casagrande

Dans l’hebdomadaire Le Un consacré à l’hôpital, le prix Goncourt 2018**, Nicolas Mathieu,** dresse avec amertume le constat ancien de la distorsion territoriale en matière de santé publique et écrit: « J’ai vu des urgentistes en grève bosser pour que des gens ne crèvent pas à leur porte. J’ai vu des médecins adresser des maladies chroniques aux urgences pour contourner le manque de lits. J’ai vu des généralistes retarder l’heure du départ parce qu’ils ne trouvaient pas de successeur. ». Il en tire une leçon: « En province, beaucoup de médecins ne prennent même plus de nouveaux patients. À Paris, j’ai fait le test, on obtient un rendez-vous dans les deux jours... Les ruptures d’égalité sont patentes. » Et d’ajouter : « Le coronavirus agit aujourd’hui comme un révélateur. Dans la chambre noire de l’épidémie, nous voyons paraître ce grand corps décharné, celui de nos solidarités. Nous prenons cruellement conscience du besoin que nous en avons. » 

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Cette figure de style sert également, dans l’Obs, à l’écrivaine italienne Ottavia Casagrande qui, depuis le vif de la crise, décline avec optimisme et un certain panache nombre de « Choses vues » dans son pays. « J’ai vu des parterres de spectateurs qui, déployant le hashtag #iononchiedoilrimborso (#jenedemandepasleremboursement), ont renoncé au remboursement de billets. J’ai vu des politiques, des bureaucrates et des fonctionnaires au-delà de tout soupçon admettre que le néolibéralisme et l’austérité ne constituent pas la seule réponse possible. (…) J’ai vu aussi de l’imagination, un esprit d’adaptation inventif et enviable. J’ai vu des professeurs de piano donner des leçons à distance sur Skype. J’ai vu des personal trainers entraîner des gens par le biais des écrans. J’ai vu des théâtres offrir des spectacles en streaming ; des bibliothèques, des cinémathèques, des éditeurs mettre leur catalogue en ligne gratuitement; des musées, leurs chefs-d’œuvre. J’ai vu souffler sur les bougies d’anniversaire en réunion virtuelle. (…) J’ai vu des médecins et des infirmières soigner des patients sans protections adéquates. J’ai vu des jeunes apporter leurs courses aux personnes âgées. J’ai vu des réseaux d’amis prendre soin à distance des personnes seules, enfermées à la maison depuis des semaines au risque d’une dépression nerveuse. J’ai vu les Italiens danser, chanter et applaudir à leurs balcons alors que dans d’autres endroits de la planète certains faisaient la queue pour acheter des armes. (… ) J’ai vu, je vois et je verrai bien d’autres choses. Il y a deux choses que je voudrais voir encore. Trois, plutôt. Et pas forcément dans cet ordre. 1) Je voudrais voir les Italiens applaudir de leur balcon les mères, les épouses, les femmes qui depuis maintenant un mois font tourner ces maisons, dernier rempart contre le virus. 2) Je voudrais voir les Italiens, toujours de leur balcon, observer une minute de silence pour les morts. 3) Je voudrais voir le vaccin. Je voudrais le voir au plus vite. Et gratuit pour tous. Bien sûr, j’ai vu tout cela en étant enfermée à la maison. J’ai simplement choisi où regarder. » 

Du « Je » au « Nous »

Comment choisir où regarder quand on est assailli par des sentiments et des faits contradictoires, comme le note le neuroscientifique Grégoire Borst dans le journal du CNRS ? « Il est difficile pour les individus de comprendre des problématiques de santé publique qui se jouent à un niveau collectif, alors qu’ils passent leur temps à faire des choix individuels pour leur santé. À cela s’ajoute un phénomène bien connu en psychologie qui est le phénomène de dilution de la responsabilité : plus un groupe est large, plus la responsabilité est partagée, plus les individus ont tendance à transférer leur responsabilité individuelle aux autres membres du groupe. C’est exactement ce qui se passe avec le confinement. Les individus attendent des autres qu’ils se confinent et ils ne pensent pas que leur responsabilité individuelle est engagée. Aujourd’hui, il faut passer du « je » au « nous », car chaque action individuelle a une conséquence collective, et inversement. »

C’est ce que notent, de manière différente, ces intellectuels qui signent une tribune dans Le Monde pour « combattre cette barbarie insidieuse qui porte à s’imaginer que les plus vieux seraient moins à défendre ». Ou bien le sociologue états-unien Erik Klinenberg qui rappelle dans Libération que « nous avons besoin de solidarité sociale, qu’"aucun homme n’est une île", comme disait le poète John Donne, et que nous sommes massivement interdépendants. »

Comment maintenir le lien ?

Une philosophe, un historien et une juriste tentent d’y répondre aujourd’hui.

Dans l’Obs, la philosophe Catherine Audard affronte une question qui apparaît scandaleuse : celle du possible tri entre patients dans un contexte de pénurie. 

Elle s’attache à comprendre ce dilemme par le prisme de la philosophie utilitariste: « Dans les moments de catastrophe comme celui que nous sommes peut-être en train de vivre, les canons habituels de la justice sont suspendus, tout simplement parce que les ressources sont trop rares pour être équitablement réparties. (…) Quand la situation se dégrade à ce point, les sociétés basculent dans un régime éthique différent. Les décisions sont guidées par des principes différents, plus rudimentaires, visant avant tout la survie de la société, et la justice comme l’équité deviennent un luxe. D’où les terribles dilemmes moraux des soignants. Nous le voyons aujourd’hui : nous raisonnons davantage en termes de coûts-bénéfices; le calcul utilitariste imprègne tous nos débats alors que ce n’est pas une éthique acceptable pour beaucoup ! C’est de l’éthique de guerre, si vous me permettez cette comparaison malheureusement à la mode. » 

Dans ce long et passionnant entretien, Catherine Audard va même plus loin: « L’utilitarisme a un fond liberticide. C’est une morale technocratique, de savants, de surplomb. Le philosophe anglais Henry Sidgwick disait que c’est une morale de gouvernants car elle va à l’encontre du sens commun. Elle raisonne sur un collectif, sur des agrégats. C’est ce qui explique, d’ailleurs, qu’elle soit si prégnante dans le monde médical. (…) Il en découle un décalage entre les attendus issus de la maximisation des préférences ou du bien-être et les comportements individuels : une personne peut estimer que son intérêt n’est pas celui du plus grand nombre. (…) Comment mettre au diapason ces vies quotidiennes, individuelles, avec l’intérêt collectif ? C’est l’une des difficultés de l’utilitarisme qui nous apparaît éclatante en cette période de confinement. Les réponses sont doubles et reflètent l’action du gouvernement : on peut insister sur la pédagogie ou prendre des mesures autoritaires. Là réside la tentation liberticide de l’utilitarisme… Mais dans le cas d’espèce, l’utilitariste « classique » dira plutôt qu’il faut réserver en priorité les masques aux soignants car cela évite des contaminations multiples et assure la continuité des soins. Contrairement à l’image que l’on en donne souvent, l’utilitarisme n’est pas une morale « insensible » : au contraire, dans ces fondements il y a cette idée très rousseauiste que l’homme est capable d’empathie et qu’il cherche à minimiser les souffrances. »

Le philosophe et historien Marcel Gauchet note lui aussi cette tension entre collectif et individuel dans l ’entretien qu’il a accordé à Alexandre Devecchio pour le Figaro

« La qualité de la vie dépend plus du niveau des équipements collectifs que des revenus individuels. Le système de santé et le système d’éducation sont ce que nous avons ensemble de plus précieux. C’est à eux que doit aller la priorité, (…) qui doit être donnée à la cohésion collective, telle qu’elle est garantie par la dimension politique, par rapport au tout-économique. Arrêtons une bonne fois avec les âneries sur le postnational. Les marchés ne font pas le travail. » Mais l’auteur de L’avènement de la démocratie se dit surtout surpris par une fracture que révèle cette crise, la fracture générationnelle entre jeunes et vieux: « Elle s’est manifestée en grand au travers des attitudes de défi, presque, vis-à-vis des règles de protection qu’on a observées dans un premier temps. Sans que rien ne soit dit trop ouvertement, il était visible qu’une population jeune se sentait peu concernée par le sort de la population âgée, victime prioritaire de la maladie, pour le dire poliment. Les jeunes savent bien qu’ils seront vieux un jour. En attendant, ils voient un système social qui fonctionne massivement à l’avantage des seniors, sans qu’eux-mêmes soient assurés d’en bénéficier à l’avenir. Il y a là un décalage dans les perspectives existentielles qu’il va falloir prendre très au sérieux. »

Dernier regard sur ces tensions entre le « je » et le « nous » dans une société bouleversée par le confinement, celui de la juriste Mireille Delmas-Marty qui donne un entretien au magazine Le Point.

Elle affirme d’emblée que « construire un raisonnement juridique capable de prendre en compte, à la fois, les libertés individuelles et la sécurité sanitaire paraît très difficile » dans le contexte que nous connaissons. Car il faudrait sans doute « expliquer la complexité de la prise de décision et l'adaptation nécessaire à ce type de situation très évolutive qui nous met face à de nombreuses contradictions. Tocqueville parlait de «despotisme doux» à propos des démocraties et décrivait une sorte d'infantilisation dans la manière dont on s'adresse au peuple... En tout cas, quand tout cela sera terminé, il faudra inventer et pratiquer une pédagogie de la complexité pour éviter ce qu'on pourrait appeler la démagogie de la simplicité. » Mais ce qui est vrai en France l’est encore plus, selon Mireille Delmas-Marty, entre les États. « Ce qui est inédit, dans cette crise, c’est sa dimension mondiale. Nous nous trouvons face à ce que Marcel Mauss appelait un «fait total», qui se trouve être aussi un fait mondial. Du coup, on se retrouve face à une situation dans laquelle le droit est mal à l'aise: le fait est global, mais les réponses juridiques apportées sont nationales et diffèrent selon la culture, la nation considérée, son système politique... On se trouve écartelé entre la nécessaire souveraineté des États, qui ne doit connaître aucune limite dans ces périodes de tensions extrêmes, et la dimension mondiale des défis qui se posent à eux, et qui risquent, à terme, d'aboutir à un chaos global. Cette pandémie est la démonstration saisissante du caractère inévitable, inéluctable, de l'interdépendance entre les humains et entre les États. Mais on se trouve face à des pratiques divergentes, voire opposées, qu'il faudrait parvenir à rendre compatibles, au sein d'une communauté mondiale qui reste à inventer. »