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Marguerite Duras : "A 12 ans j'ai vu l'injustice, et puis à 16 ans je l'ai jugée"

Marguerite Duras lors du tournage de son film "Détruire, dit-elle" dans le parc du château de Mesnil-sur-Opton à Boutigny-Prouais le 01/06/1969.
Marguerite Duras lors du tournage de son film "Détruire, dit-elle" dans le parc du château de Mesnil-sur-Opton à Boutigny-Prouais le 01/06/1969.
© AFP - Michel Lioret / Ina

1967. Marguerite Duras est l'invitée d'"Au cours de ces instants" en 1967. Elle raconte son enfance au Vietnam, son arrivée en France, la pauvreté qui la suivait partout et à travers ses œuvres elle parle de la sensation de chaleur, du sentiment d'injustice et de la brièveté de la passion.

Dans cet entretien de 1967, "Au cours de ces instants", Marguerite Duras revient sur son enfance indochinoise endeuillée par la mort de son père quand elle avait 6 ans et raconte sa famille ruinée quelques années après. Elle a connu la honte "d'être pauvre chez les Blancs".

J'ai vécu entre 8 ans et 16 ans, des années qui comptent, dans les rizières et la plaine des oiseaux. Je suis née là, alors la chaleur... je n'ai su que tard que j'avais vécu dans la chaleur. Il n'y avait pas de saison et pour moi l'Europe c'était la neige, j'attendais la neige. Quand je suis arrivée à Paris j'avais 17 ans, je n'avais jamais mis une paire de bas, ni de chaussettes.

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Dehors c'est le danger, l'extérieur est dangereux, le soleil est dangereux. Surtout les Européens, on vit à l'ombre, on vit derrière des épaisseurs de stores ou de rideaux pour se protéger de la chaleur. C'est une dimension que je ne retrouverai pas ici, jamais, en aucun cas. [Une dimension] d'envahissement... d'envahissement de l'être.

"Au cours de ces instants" avec Marguerite Duras le 19/03/1967 sur France Culture.

51 min

Marguerite Duras assène sans s'étendre que "les aventures de la misère sont nombreuses". Dès l'âge de 12 ans elle écrivait des poèmes, notamment sur l'hiver, qu'elle n'avait jamais vu. Puis elle passe rapidement sur la période la guerre et son engagement au PCF. Devenue écrivaine à temps plein à 38 ans, sur son style elle dit, "je cherchais à être claire".

La passion n'existe pas à l'état endémique, c'est un passage, il n'y a que ça qui m'intéresse. [...] Qu'est-ce-qui finit vraiment dans la vie ? C'est fini ça, c'est Balzac qui finissait ses livres, mais Proust a commencé à les ouvrir au contraire. C'est une bonne leçon dont on profite.

Marguerite Duras évoque le souvenir poignant de son voyage en Inde, à Calcutta, comment elle a voulu à tout prix "éviter l'exotisme" dans son roman Le Vice-Consul . "Je ne peux pas supporter qu'on en parle avec complaisance" confie-t-elle.

Je me suis arrêtée à Calcutta une fois. C'était très luxueux. Le quartier Blanc était plus isolé, ça m'a terriblement frappée. Les grands barrages existaient, c'était contre les requins j'en ai fait des barrages contre la mendicité, c'était pareil. Vous aviez le quartier anglais qui était vraiment comme une île dans la tempête, le long des cours de tennis il y avait de la lèpre... l'étanchéité était parfaite. C'est inoubliable vous savez quand on l'a vu une fois. Mais je crois que les gens n'ont rien vu pendant des siècles et des siècles. L'injustice était tellement coutumière, tellement là tout le temps, tout le temps... Ça fait vraiment partie de la structure de l'individu.

  • "Au cours de ces instants" 
  • Première diffusion le 19/03/1967
  • Production et réalisation : José Pivin
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France
  • Archive INA - Radio France