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Marguerite Duras : "Je ne sais pas les choses avant de les écrire"

Marguerite Duras assiste à l'émission télévisée "Apostrophes" à Paris, le 28 septembre 1984.
Marguerite Duras assiste à l'émission télévisée "Apostrophes" à Paris, le 28 septembre 1984.
© AFP - Platiau

1986. Marguerite Duras est l'invitée d'Alain Veinstein pour la sortie de son roman "Les Yeux bleus, cheveux noirs" deux ans après son Prix Goncourt pour "L'Amant". L'occasion de revenir sur son enfance tiraillée, son écriture qu'elle veut illimitée, le succès de "L'Amant" et le thème du désir amoureux.

Au micro d'Alain Veinstein en 1986 dans "La nuit sur un plateau", Marguerite Duras se laisse aller à raconter des souvenirs d'enfance qui surgissent pendant qu'elle écrit, la jouissance physique très jeune, la mort aussi très tôt : "Peut-être que la jouissance avait pour moi une autre couleur, une autre couleur de peau."

[La mort], je l'ai vue mais est-ce que j'en ai pris conscience ? C'était un état différent, terriblement différent et inoubliablement différent mais je ne nommais rien.

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Marguerite Duras au micro d'Alain Veinstein dans "La nuit sur un plateau" sur France Culture le 24/11/1986.

1h 23

"Ce n'est pas la guerre, le trauma pour moi, c'est le massacre des Juifs", affirme Marguerite Duras dans la suite de l'entretien.

Je dors et puis tout d'un coup c'est Auschwitz, je me réveille c'est Auschwitz, ou plutôt c'est Auschwitz qui me réveille. Et je vois, et j'entends, et je deviens intelligente. Je vois qu'on tue des Juifs, je vois que c'est les Juifs qu'on tue, je vois que je ne comprends pas. Et j'en suis là, toujours, bien sûr.

Marguerite Duras raconte qu'elle lisait beaucoup dans son enfance "mais il n'y avait pas de livres "alors elle relisait "toujours les mêmes livres": "Les Misérables je les ais lus tout le temps. Je l'ai lu pendant des années ce livre-là." Elle revendique une lecture illimitée, celle "du roman sans fin, sans conclusion" et affirme de même, "je suis persuadée qu'entre un livre et l'autre, l'écriture continue en moi. Il n'y a pas de créneaux".

Jusqu'à la dernière ligne, enfin l'avant-dernière fois où l'on écrit, on n'est pas sûr qu'on ne va pas jeter le livre. Jamais on est sûr de ça. Jamais. Alors on est soulagé de l'avoir terminé. Et puis on rentre dans une vacance plus ou moins difficile à supporter mais qui est naturelle. 

Au sujet du succès de L'Amant, "le Goncourt, c'est un détail" confie Marguerite Duras et ça ne change pas sa vie. Un autre roman est sorti Les yeux bleus, cheveux noirs et "L'Amant est mort", "il a été brûlé" par ce nouveau livre.

"Je ne sais pas les choses avant de les écrire" reconnaît l'écrivaine et s'en explique.

Je fais aussi des livres quand c'est trop obscur pour moi de déchiffrer ce qui m'arrive à moi même, je fais un livre. On fait toujours un livre sur soi, c'est pas vrai leurs histoires... l'histoire inventée c'est pas vrai.

A la fin de l'entretien, Marguerite Duras aborde le sujet de l'homosexualité : "Il y a une nature qu'il faut trouver, une nature de l'homosexualité qui est commune à tous, aux hétérosexuels et aux homosexuels, et qu'on a toujours négligé de voir." Elle insiste sur la place essentielle du désir qui est "la raison d'être de l'amour", ce désir qui est "fugace" mais qui "envahit tout", "tout y baigne".

On ne pense pas que c'est le désir. Je crois que c'est là qu'il est vécu, avec l'invivable. [...] C'est là que l'invivable de l'amour est vécu. L'invivable on le vit, nous, d'habitude dans le fait du divorce entre aimer et en jouir. C'est comme ça que l'amour va mourir, va au tombeau.

  • "La nuit sur un plateau" 
  • Première diffusion le 24/11/1986
  • Production  : Alain Veinstein
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France
  • Archive INA - Radio France