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Maria Callas en cinq rôles : dans le vestiaire d'une diva caméléon

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La Callas dans le rôle de Violetta, dans La Traviata de Verdi, opéra joué à la Scala en 1955
La Callas dans le rôle de Violetta, dans La Traviata de Verdi, opéra joué à la Scala en 1955
- Erio Piccagliani © Teatro alla Scala

Quarante ans après sa mort, il nous reste de la Callas des photos, des enregistrements, des vidéos... et des costumes ! Revisitez cinq des plus grands rôles de la soprano à travers ses robes, reconstituées par des costumiers de la Scala.

Son célèbre profil grec et ses grands yeux tragiques en amande se découpent toujours aujourd'hui sur des photos en noir et blanc, ou des vidéos d'archives. On peut réécouter sa voix grâce à la magie de l'enregistrement. Mais quarante ans tout juste après sa disparition le 16 septembre 1977, c'est à travers les costumes de ses plus grands rôles que Maria Callas est ressuscitée par la Scala de Milan (où elle s'est produite pas moins de 26 fois).

59 min

Une reconstitution de ses robes, plus précisément, réalisée par des élèves du cours de couture de l'Accademia Teatro alla Scala qui ont travaillé à partir des vrais costumes, ou de photos. Cinq de ces robes sont aujourd'hui visibles à l'Institut culturel italien de Paris (7e arrondissement), jusqu'au 4 octobre 2017. On saute sur l'occasion pour nous attarder sur les rôles que la Callas a incarnés en les portant, depuis Elisabeth, dans Don Carlos de Verdi, à Iphigénie, dans l'opéra du même nom de Gluck. Visite guidée avec Chiara Donato, costumière à la Scala, qui nous dépeint la Callas en caméléon :

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Elle avait un charisme impressionnant sur scène. Elle était capable de se transformer comme un caméléon, et elle utilisait la robe comme une deuxième peau. Amina dans "La Somnambule", très timide, très désespérée… ou Violetta dans "La Traviata" : la force, la passion ! Chiara Donato

Cinq reconstitutions de robes portées par la Callas sur la scène de la Scala. Pour (De G. à D.) Anna Bolena, Don Carlos, La Traviata, La Somnambule et Iphigénie en Tauride.
Cinq reconstitutions de robes portées par la Callas sur la scène de la Scala. Pour (De G. à D.) Anna Bolena, Don Carlos, La Traviata, La Somnambule et Iphigénie en Tauride.
- Filippo Toppi

Elisabeth de Valois dans "Don Carlos" : "Le costume devait donner un effet de prison."

La Callas dans le rôle d'Elisabeth de Valois, dans Don Carlos de Verdi, joué à la Scala en 1954
La Callas dans le rôle d'Elisabeth de Valois, dans Don Carlos de Verdi, joué à la Scala en 1954
- Erio Piccagliani © Teatro alla Scala

En 1954, Maria Callas, qui se produit sur scène depuis trois ans, incarne Elisabeth de Valois dans l'opéra Don Carlos, de Giuseppe Verdi. Au cours d'une chasse à Fontainebleau, Elisabeth de Valois rencontre l'infant d'Espagne, Don Carlo. Ils s'éprennent follement l'un de l'autre. Hélas… la jeune princesse se voit finalement contrainte d'épouser Philippe II, le père de Don Carlo, pour des raisons d'Etat. Les événements vont bien sûr virer au drame sur fond d'Inquisition… car n'oublions pas que le livret d'opéra est directement tiré de la pièce de théâtre Don Carlos, de Schiller.

Entre 1953 et 1954, Maria Callas, de constitution plutôt robuste, perd une trentaine de kilos suite à un régime. Sa nouvelle silhouette, digne d'un mannequin, attire l'intérêt de nombreux grands couturiers. La robe d'Elisabeth de Valois est l’œuvre du décorateur Nikolaï Benoi. C'est sans doute la plus sophistiquée des cinq que nous allons vous présenter ici. Pour la confectionner, Benoi, s'était inspiré des portraits des grandes lignées royales espagnoles, explique Chiara Donato :

C’est le costume de la magnificence, la splendeur de la cour. Celui qu’elle va mettre pour la fête officielle. Alors il est très riche… Dans le portrait d’Elisabeth, on voit que c’était une époque où tout était très rigide. C’était les cols, les corsets en métal… On ne voyait pas les lignes souples… C’était des formes très géométriques pour bien serrer les corps, et n’en rien laisser paraître. Le costume devait donner un effet de prison en imposant une silhouette rigide, et peu de possibilités de mouvement. Parce que le personnage est magnifique, mais désespéré. Chiara Donato

Un costume historiquement fidèle… à un petit écart près : la présence d'un décolleté, permettant à la Callas de respirer. En réalité, ce décolleté n’existait pas en Espagne : "C’était très fermé, très serré… Et les interprètes masculins, eux, étaient obligés de supporter la fraise."

Amina, dans "La Somnambule" : "Pendant la nuit, elle entre sans le savoir dans la chambre d’un vieux monsieur, au village…"

La Callas incarne Amina dans La Somnambule de Bellini, opéra joué à la Scala en 1955
La Callas incarne Amina dans La Somnambule de Bellini, opéra joué à la Scala en 1955
- Erio Piccagliani © Teatro alla Scala

En 1955, Maria Callas prête sa voix et ses traits au personnage d'Amina, dans l'opéra La Somnambule, de Bellini. La mise en scène est de Lucino Visconti. Un spectacle resté dans l'histoire, car Visconti apporte rigueur et simplicité, à une époque où la dramaturgie est un peu poussiéreuse, fait de décors et de gestuelles très chargés.

La robe du premier acte est celle d'une jeune fiancée. Car Maria Callas est Amina, jeune orpheline qui s'apprête à épouser Elvino, un séduisant rentier. Malheureusement, "pendant la nuit, alors qu’elle est somnambule, elle entre sans le savoir dans la chambre d’un vieux monsieur [le comte Rodolfo, NDLR] dans une auberge du village", poursuit Chiara Donato. La voilà compromise, et au désespoir, car son promis ne veut plus l'épouser. Il se venge en se laissant séduire par l'aubergiste et rivale d'Amina… Heureusement cette fois, pas de tragédie, mais une "happy end". La costumière poursuit :

Ce costume est très connu, parce qu’on a plusieurs photos de la Callas, assise sur une banquette, avec son bouquet, des petites fleurs sur la tête, et avec toutes les copines du village rassemblées autour d'elle, habillées en couleur claire.

Ce costume est bien plus léger que celui d'Elisabeth II… ce qui n'a pas rendu les choses plus faciles pour autant pour les costumiers, témoigne Chiara Donato : “Je vous assure que c’est plus difficile à faire, lorsque la forme est très propre, très simple, ça doit être impeccable dans les coutures…" Pour reconstituer le costume, les élèves ont notamment compté le nombre de petites pierres en navette cousues sur la robe initiale, créée par Piero Tosi et conservée dans les stocks de la Scala : pas moins de 500 !

En octobre 1981, l'émission Semaine titre, sur France Culture, s'intéressait de près à cette mise en scène de La Somnambule par Luchino Visconti : "C'est la complexité formelle de l'opéra qui l'intéresse avant tout, la mise au rythme de la musique , du jeu de l'acteur - et qui pourrait douter que Maria Callas était la plus grande actrice de théâtre lyrique -, mais aussi la mise au rythme de la musique de la moindre image scénique, du moindre mouvement de voile dans le décor", analysait à l'époque le producteur de l'émission, Francis Rousseau. Ecoutez Visconti évoquer la Callas dans cette émission de 1981:

Elle était extraordinaire, extraordinaire… Mais vous voyez, le chant, la façon de chanter de Maria, sa voix, son style.. et surtout la musique qui déjà existait, qui était déjà écrite, était pour elle une aide extraordinaire pour développer ses qualités de tragédienne et de comédienne. Peut être, sans cette aide, Maria se trouve un tout petit peu désemparée… Luchino Visconti sur France Culture en 1981

Visconti et sa mise en scène de La Somnambule de Bellini, dans l'émission "Semaine titre", octobre 1981

8 min

Violetta, dans "La Traviata" : "À un certain moment elle faisait voler une chaussure !"

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Est-ce que Violetta fut son plus grand rôle ? En tout cas, il déchaîna les passions. En 1955 toujours, Maria Callas devient Violetta à Milan (elle l'avait déjà interprétée, mais pas sur la scène de la Scala), dans la très célèbre Traviata de Verdi. La mise en scène est à nouveau signée Visconti, qui décide de transposer le récit, directement inspiré de La Dame aux camélias, d'Alexandre Dumas (1848), à la fin du XIXe siècle.

Quid de l'histoire, justement ? Maria Callas interprète le rôle de Violetta, une courtisane qui, entretenue par un riche baron, vit dans une fête perpétuelle. Mais elle décide d'abandonner cette vie dissolue lorsqu'elle rencontre le jeune Alfredo, au cours d'une de ces fêtes, et fait le projet d'aller s'installer avec lui à la campagne. C'est sans compter sur la famille d'Alfredo, qui ne voit pas d'un bon œil cette liaison du jeune homme avec une femme aux mœurs si légères ! Et cette fois, le dénouement est tragique…

Le costume du premier acte est une belle robe noire, piquetée de nombreux bijoux, créée par Lila de Nobili. En dessous, un jupon lui donne du volume : "L'histoire se passe vers 1870-1880, c'est quand même très sensuel comme époque", souligne Chiara Donato.

Visconti avait décidé que la Callas serait la seule habillée en noir. Toutes les autres dames étaient en blanc. Avec ce contraste, c’est déjà son destin qu’on voit… dramatique. Comme avec sa robe rouge, au troisième acte : la couleur du sacrifice… Chiara Donato.

Reconstitution de la robe portée au premier acte par La Callas dans La Traviata
Reconstitution de la robe portée au premier acte par La Callas dans La Traviata
- Filippo Toppi

Des légendes circulent sur les robes portées par la Callas pour La Traviata, raconte encore la costumière. Car celles-ci ont disparu. Et quelques mauvaises langues prétendent que La Callas les aurait brûlées elle-même, après sa prestation à la Scala, afin de s'assurer que personne ne les porterait après elle : "En réalité, on a des documents prouvant qu’elle avait les costumes à son arrivée à Vienne et que là, ils ont disparu. Sans doute volés…", temporise Chiara Donato. Volés par quelque mélomane pris de folle passion ?

Notons enfin que la mise en scène était proprement scandaleuse pour l’époque. “Il y avait des moments où elle jouait avec le public, se tournait sur la scène, restait de dos. Et puis lorsqu’elle chantait "Sempre libera", à un certain moment elle faisait voler une chaussure. Pour le public traditionnel, vous imaginez !, souligne encore la costumière.

En octobre 1981 toujours, l'émission Semaine titre sur France Culture se penchait en deuxième partie sur cette Traviata mise en scène par Visconti. La chroniqueuse musicale Martine Cadieu sur France Culture en 1981décrivait ainsi la rencontre entre Verdi et Visconti :

Un luxe évanescent, un tournoiement qui soudain se fige, l'amour frappé de stupeur, la mort sous le pale visage blanc, derrière les tentures, dans les fleurs à l'odeur morbide et douce. Visconti dit la fin de quelque chose. Il la suggère plutôt. Il y a une fatalité interne dans les personnages de Visconti, qui trouve ici sa réponse. L'homme, la femme, ne mesurent leur relation au monde que par l'écho souvent douloureux, fatal, de leurs actes. […] La rencontre Verdi-Visconti se fait en profondeur sous des dehors éblouissants : la danse, et une certaine folie.

Visconti et sa mise en scène de La Traviata de Verdi, dans l'émission "Semaine titre", octobre 1981

43 min

Anna Bolena, dans l'opéra du même nom : "Un costume de velours avec des perles, du même type, a été découpé par un fanatique."

La Callas incarne Anna Bolena dans l'opéra de Donizetti mis en scène var Visconti à la Scala de Milan en 1957
La Callas incarne Anna Bolena dans l'opéra de Donizetti mis en scène var Visconti à la Scala de Milan en 1957
- Erio Piccagliani © Teatro alla Scala

Encore un rôle dramatique pour Maria Callas, en 1957 : celui d'Anna Bolena, la reine Anne. Elle est mariée au roi d'Angleterre Henri VIII, mais celui-ci est amoureux d'une autre femme, une demoiselle d'honneur. Afin d'inventer une accusation d'adultère, le roi fait venir à la cour l'ancien fiancé de la reine… avant de les faire tous deux condamner à mort.

Sombre destin, sombre couleur : une robe bleu profond, découpée dans une étoffe qui rappelle le velours. Un décolleté à l'italienne et des manches gonflées confèrent au personnage "une silhouette un peu carrée", tandis qu'un jupon structuré à l'intérieur donne une forme conique à la robe. Malgré tout, le costume est "trop simple naturellement pour madame Callas ! En regardant les photos, on voit toujours des bijoux énormes. Des bagues à ses doigts…", note Chiara Donato, amusée.

Si on regarde la photo de Madame Callas avec ce costume, on voit la coupe des années 1950. Avec sur la poitrine, une pince horizontale pour bien la faire ressortir. Que l’on n’a pas reproduite, par souci historique. Chiara Donato

Iphigénie en Tauride : “La force dramatique, si on voit les photos, est aussi donnée par le manteau, qui se tord, qui tourne, qui enveloppe…

La Callas dans Iphigénie en Tauride, de Gluck, joué à la Scala en 1957 dans une mise en scène de Visconti
La Callas dans Iphigénie en Tauride, de Gluck, joué à la Scala en 1957 dans une mise en scène de Visconti
- Erio Piccagliani © Teatro alla Scala

Enfin, la même année, 1957, Maria Callas joue Iphigénie, dans Iphigénie en Tauride, de Gluck, mis en scène par Visconti, encore. Iphigénie, prêtresse d'Artémis, doit tuer tout étranger qui s'approchera des rivages de Tauride pour obéir à l'oracle de Delphes. Hélas c'est son frère, Oreste, qu'elle croyait mort, qui finira par accoster.

La robe, très travaillée, très drapée, cousue de deux broches accentuant le jeu des plis, avait été créée par Nikolaï Benois (comme celle d'Elisabeth de Valois et d'Anna Bolena). Pour Chiara Donato, le créateur de costumes s'était ici inspiré des fresque de Giambattista Tiepolo : “Il y a des personnages que Tiepolo a peints, comme Cléopâtre par exemple, qui ont des costumes bien drapés, avec les mains dessus.

La force dramatique, si on voit les photos, est aussi donnée par le manteau, qui se tord, qui tourne, qui enveloppe… Il faut savoir bien jouer avec. Callas, c’est l’idéal. Le metteur en scène lui donnait des indications. Ou peut être allait-elle regarder des tableaux pour s’en inspirer.” Chiara Donato

Lorsqu'elles ne sont pas exposées, ces robes reconstituées sont aujourd'hui portées par des élèves de la Scala. Les costumes originaux, eux, ont parfois mal vécu : ainsi, un fanatique s'en est pris un jour à un costume de velours perlé porté par la soprano. Il en avait carrément arraché un morceau, raconte encore la costumière :

La Callas avait ses fanatiques. Elle était soit très très aimée, soit pas trop car elle était la rivale de La Tebaldi, la chanteuse qui chantait à peu près les mêmes rôles, avec une autre voix, très aimée par les puristes. Mais certains tombaient amoureux de la présence sur scène de La Callas : elle avait une voix plus forte, plus dramatique. Si vous voyez le même aria chanté par la Callas, et par la Tebaldi, on voit la différence. C’était deux reines totales. Chiara Donato