Publicité

Marie Chouinard : "L'amoureuse, la gravitation et son rire"

Par
Marie Chouinard aurait dû être avec sa compagnie au Théâtre de la Ville à Paris à partir du 25 mai
Marie Chouinard aurait dû être avec sa compagnie au Théâtre de la Ville à Paris à partir du 25 mai
- Sylvie-Ann Paré

Coronavirus, une conversation mondiale. La chorégraphe québécoise et sa compagnie étaient en tournée en Europe lorsque la pandémie et le confinement les ont renvoyées précipitamment à Montréal. Nous avions proposé à Marie Chouinard de réfléchir à ce que cette période d'arrêt forcé faisait au corps. Voici son intime réponse.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le  regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

Publicité

Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici

Aujourd'hui, la chorégraphe québécoise Marie Chouinard, directrice de la compagnie qui porte son nom, présidente fondatrice du prix de la danse de Montréal et directrice de la danse à la Biennale de Venise nous propose sa réponse originale et personnelle à la question que nous lui avions posé : que fait au corps ce moment d'arrêt forcé ? Un texte d'une forme très libre, très différent de ceux publiés jusque-là dans la Conversation mondiale.

ces temps de retraite mondiale me ramènent à la tranquillité

me redonnent du temps pour marcher longtemps le matin 

très tôt, dehors

-

et remonte ce désir d’être consacrée à dieu

-

je me couche dans le tapis de feuilles mortes sur le Mont-Royal

les oiseaux, fous de joie ce matin

-

puis m’envahit la sensation amoureuse et pressante de la gravitation

c’est quoi Cela qui me colle à la terre?

-

cette étreinte immémoriale m’est le plus grand mystère 

et là j’ai tout mon temps,  je m’abandonne 

à ce contact

à cet amour

-

je me souviens

à Percé, j’avais dix-sept ans

seule au monde

couchée sur le bord de la route qui monte vers l’arrière-pays

couchée contre cette courbure

je sentais la courbure de la planète

je me sentais tourner avec la planète

-

je venais de refuser un petit sachet de mescaline

et je souriais, pressentant 

que ma drogue serait d’être en vie

-

l’amour existe chez nous les humains

chez les animaux, les plantes

l’amour existait déjà bien avant nous

dans les étoiles, dans les atomes

-

à cause d’une attraction

une particule se met à graviter autour d’une autre particule 

qui ne la lâchera plus

cette attraction-là

c’est déjà de l’amour, l'origine de l’amour

-

de là jusqu’à nous 

jusqu’à notre amour à nous les humains 

c’est une longue histoire

-

« l’amour existe aussi chez nous! »  

me crient les pierres en souriant

-

ce que j’aime 

moi, danseuse

par-dessus tout 

c’est, à part ce qui existe entre la gravité et la lumière : 

la lumière

et la gravité

-

la lumière me touche

de la façon la plus subtile

la gravité me touche 

de la façon la plus puissante

-

le temps d’un saut, le temps de la suspension tout au bout de l’envolée de la balançoire, le temps du vertige tout le long de la descente de la grande côte à Baie Saint-Paul dans la voiture que conduisait mon père, le temps d’un rêve où je vole, le temps du tournoiement de la danse :

-

le temps d’un rire 

celui de la gravité

-

absence joyeuse de quelques instants 

puis la gravité et moi on se recolle vite l’une à l’autre 

l’amour est concret

                                 ***

je suis assise sur la chaise, j’écris

le contact de mon corps contre la chaise est si intense 

soudainement si intense

que c’en est presque insupportable

-

je ressens la peau, les muscles, les os 

ils encaissent la féroce pression du contact 

-

je continue d’écrire

collée à la chaise

collée à l’amour de la planète qui monte en moi

dans un baiser éternel 

-

je suis toujours arrivée à me tenir hors la folie

mais la ligne est mince

-

adolescente, j’ai choisi d’être une humaine

pleinement

sans déraper

-

j’écris Cela devient insupportable

et je cours m’allonger sur le sol

-

maintenant que mon corps est étalé  

la pression est répartie tout au long

-

mais Cela se mêle bientôt de s’intensifier encore

-

folle de dieu

je pourrais sombrer

                             ***

c’est quoi Cela qui me colle à la terre?

pour mon intellect aussi l’attraction terrestre 

est une obsession joyeuse et terrible

-

les grands astrophysiciens ne comprennent pas la gravitation

ne se l’expliquent pas

-

mystère des mystères

-

comme dieu

                              ***

une pierre se tient en elle-même

se colle à elle-même 

dans le bonheur d’exister 

elle se tient bien serrée sur elle-même 

recroquevillée sur la jouissance d’exister 

-

exultation des pierres 

amoncellement des étreintes 

-

que la matière existe 

que la matière persiste 

c’est déjà un signe d’amour

un talisman d’amour

Marie Chouinard, Montréal , 9 mai 2020

La compagnie Marie Chouinard était à Bilbao avec le spectacle "Radicale Vitalité", début mars, lorsque la pandémie a stoppé la tournée. Les dates suivantes étaient prévues à Mulhouse, Budapest puis Paris, où le spectacle était à l'affiche du Théâtre de la Ville du 25 mai au 5 juin. Danseurs et techniciens sont actuellement au chômage technique. 

Marie Chouinard est l'auteure des livres "Chantier des extases" et "Zéro douze" publiés aux éditions du Passage. 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale