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Marie Darrieussecq : "Le féminin, j'ai beaucoup à en écrire, mais rien à en dire"

Par
Marie Darrieussecq en 2005.
Marie Darrieussecq en 2005.
- Paul Cooper / Rex Features

20 ans après. Marie Darrieussecq n'a cessé de publier depuis "Truismes", son tout premier roman sorti en 1996, alors qu'elle avait 27 ans. Rencontre vingt ans plus tard avec celle qui travaille le féminin au corps.

Marie Darrieussecq n’aime pas tellement ressasser. Si elle a accepté spontanément une interview vingt ans après un tout premier passage sur France Culture, dans le cadre de cette série “avant / après”, elle le regrettait un peu une fois la date venue. Aucun piège, et pas tellement d’enjeu, pourtant, pour cette habituée des médias qui, à 47 ans, en est à seize livres déjà publiés, tous chez P.O.L., l’éditeur des débuts qui a grandi avec elle. Simple absence d’envie, et répulsion appuyée à se tourner vers hier - “J’ai réécouté, et beaucoup fait avance rapide. Pas envie de me réentendre, aucun intérêt”, jette-t-elle au sujet de l’archive de 1996, tirée de la série d’été “L’âge des possibles”, que vous pouvez redécouvrir ici :

marie Darrieussecq dans "L'âge des possibles" le 21/08/1996

50 min

Dominique A, Pascale Ferran, Miossec, Cédric Klapisch... tous nos portraits vingt ans plus tard sont à découvrir par ici

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Son œuvre, cependant, ne manque pas de cohérence. En fil conducteur, le féminin, jusque dans son tout dernier livre, Etre ici est une splendeur, une biographie de la jeune peintre méconnue et affranchie Paula Moderson Becker (parue chez P.O.L au printemps 2016). Darrieussecq auteur du féminin ? L’auteure de Truismes tiendrait presque ça pour un lieu commun et que ça “[l’]emmerde un peu” qu’on le dise comme ça :

Oui, je suis un auteur du féminin. J’ai traduit Un lieu à soi, de Virginia Woolf ; j’écris énormément sur le fait que le français est une langue masculine ; j’ai lu assidûment Monique Wittig, Beauvoir, Cixous, Luce Irigaray… toutes. J’écris sur le féminin parce que je suis une femme, et que je suis une intellectuelle, et que j’avais besoin de penser ce qui m’arrivait. Le monde dans lequel j’étais. Mais le féminin, c’est histoire de ma vie, donc c’est tous les livres que j’écris. Je n’ai rien à en dire. Beaucoup à écrire... mais avec des outils.

Car c'est de cela qu'il s'agit, lorsque Marie Darrieussecq se retourne sur ses 27 ans. Ces 27 ans-là sont ceux de la sortie de Truismes, et, juste avant, de cette toute première interview sur France Culture, aujourd'hui sortie des archives, et diffusée à l'époque en direct, trois jours avant la sortie en librairie du livre dont on murmurait qu'il serait un phénomène. Avec les deux décennies de recul, celle qui entre temps est devenue psychanalyste tout en continuant d'écrire estime que ces outils lui ont justement défaut à la sortie de sa phénoménale femme-truie. Rétrospectivement, elle estime que la jeune femme normalienne et agrégée auteur de Truismes était au fond assez démunie pour penser ce qu’elle écrivait :

Je n’avais pas lu Le Deuxième sexe, je n’avais pas lu Judith Butler, je n’avais rien lu du féminisme. Je tâtonnais. Je pense que le livre est aussi très riche de sa pauvreté. Je suis vraiment ce personnage qui est dans une grande ignorance des concepts mais qui accumule une certaine expérience féminine et cette violence qu’est l’expérience d’être une femme dans ce monde… Mais je n’ai pas les outils conceptuels pour la dire, et tant mieux : du coup, j’ai écrit une histoire. Au moment où a lieu l’interview de 1996, j’ai commencé une psychanalyse depuis quelques mois, et j’entends aussi ce qui me manque comme outils analytiques, toutes les dénégations.

De 1996, qui “ne [l’]intéresse pas beaucoup”, on l’aura compris, la romancière conserve un souvenir ambigu. Celui d’avoir trouvé là “la chance de sa vie”, qui “fondera un nom, aimable ou pas aimable, peu importe” et qui lui octroiera la liberté d’une vie d’écriture. Mais aussi le souvenir, plus rétrospectif, d’être “désarmée” dans une année “assez folle” “traversée comme un mur de feu”:

A vingt ans de distance, c’est presque une autre personne. Je me rends compte que cette personne ne m’intéresse pas tellement. Je garde beaucoup d’affection pour Truismes mais pour la personne qui l’a écrit, je ne sais pas…

Dans cette toute première interview, Marie Darrieussecq disait regarder la littérature comme un outil pour “abattre les clichés”. A commencer par ceux sur les femmes. Pour commencer, elle s’était donc attelée à la question du corps, un corps féminin “poussé jusqu’à la monstruosité”, disait en 1996 Marie Darrieussecq. Jusqu’à la monstruosité, “parce qu’il y a un aspect, peut-être mal assumé chez un certain nombre de femmes, du corps féminin comme un monstre, précisait-elle. Alors que finalement, en face, le corps de l’homme est peut-être, au fond  beaucoup plus apprivoisé, beaucoup plus connu. Quelque chose de plus lisse, de plus musclé.

En 2016, la romancière n'a plus envie de s'épuiser à énumérer les clichés du moment - "Vous les connaissez très bien, non ?". Son analyse est en revanche optimiste, convaincue d'une amélioration notable de la place des femmes dans la société. Le jour de notre rencontre, l'affaire Denis Baupin tient le haut de l'actualité :

Ca a énormément progressé. Un mieux énorme sur le harcèlement. C''était très difficile de se plaindre. De faire comprendre au mec qui vous suivait dans la rue depuis une demie-heure, en vous sifflant, en vous appelant "Mademoiselle!" et en voulait boire un café qu'il devait vous foutre la paix. A partir du moment où il y a le mot "harcèlement", on peut mieux se défendre. Ca a énormément progressé : on peut dire : "Un peu de tenue, quand même !"

Découvrez tous nos portraits Avant / Après à vingt ans d'écart et la série d'archives "L'âge des possibles diffusée en 1996

Archive INA - Radio France

Biographie de Marie Darrieussecq

par Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France :

Marie Darrieussecq est née le 3 janvier 1969 à Bayonne au Pays basque. Après des études de lettres, l’Ecole normale supérieure et une agrégation de lettres modernes, elle enseigne à l’université de Lille avant de se consacrer à l’écriture. En 1988, elle reçoit le prix du jeune écrivain de langue française pour sa nouvelle La Randonneuse.

En 1996, parait son premier roman Truismes : il raconte l’histoire saugrenue et kafkaïenne d’une esthéticienne boulimique qui se transforme progressivement en truie. Provocant et plein d’humour, il remporte immense succès médiatique : plus d’un million d’exemplaires vendus, traduit dans une quarantaine de langues. Suivront Naissance des fantômes, Le Bébé, Le Pays, Tom est mort ; Il faut beaucoup aimer les hommes (qui lui a valu le Prix Médicis en 2013)…, tous édités chez P.O.L. Tous traversés par un questionnement féminin et féministe autour du corps : « Mon corps s’est souvenu sans moi » dit-elle dans Naissance des fantômes. La maternité (subie, attendue ou sublimée…), les relations mère-fille, la domination masculine et patriarcale sont des thèmes fréquemment abordés dans ses romans. Accusée de plagiat « psychique » à deux reprises, par Marie N’Diaye en 1998 puis par Camille Laurens en 2007, Marie Darrieussecq s’en défend dans Rapport de police paru en 2010.

Entretemps, elle est devenue psychanalyste - une autre façon pour elle d’appréhender la réalité ; elle a écrit une pièce de théâtre, Le musée de la mer traduite en islandais par Sjon, le parolier de Björk, et jouée à Reykjavik ; et a traduit Les Tristes d’Ovide. Son dernier roman, Etre ici est une splendeur, paru en 2016, évoque la vie de la Paula Modersohn-Becker, une artiste résolument indépendante et moderne (elle est la première femme peintre à se peindre nue), morte en couches à 31 ans. Marie Darrieussecq signe également le catalogue de la première exposition française consacrée à cette artiste.

Bibliographie (sélection) :

  • Etre ici est une splendeur : vie de Paula Modersohn-Becker (2016)
  • Il faut beaucoup aimer les hommes (2013)
  • Clèves (2011)
  • Tom est mort (2007)
  • Le Bébé (2002)
  • Naissance des fantômes (1998)
  • Truismes (1995)