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Marie-Ève Lecavalier : Mode et COVID-19 ou la possibilité de redevenir des "petites mains"

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Image issue de la collection Low Res
Image issue de la collection Low Res
- DR

Coronavirus, une conversation mondiale. Cette crise n'épargne aucun secteur. Et la mode dans tout ça ? Marie-Ève Lecavalier, jeune styliste canadienne et nouveau talent de cette industrie voit dans la pandémie l'occasion d'une réappropriation du temps et des valeurs de la création.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu  en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant   les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains  du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en  ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le  regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous  traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Marie-Ève Lecavalier est originaire de Montréal et styliste. Diplômée de l'UQAM et de la Haute École d’Art et de Design de Genève, elle a été récompensée du Prix Chloé et de la mention spéciale du jury lors de la 33ème édition du Festival de Mode et de Photographie d'Hyères pour sa collection Come Get Trippy With Us, constituée de pièces écoresponsables avec des tricots de cuir recyclé, et d’imprimés psychédéliques. Pour la conversation mondiale, elle réfléchit à l'avenir de la mode avec son regard de jeune créatrice. 

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Il ne fallait pas attendre une pandémie pour savoir que l’industrie de la mode était pleine de failles et de contradictions. Cependant, ce moment d’arrêt a permis de pointer du doigt deux enjeux fondamentaux, des enjeux de société aussi, qui raisonnent particulièrement dans ce milieu : la question du rythme et du commerce.  

Si l’on considère la mode comme l’amour du vêtement, alors, il est urgent de repenser notre rythme de travail et la consommation des produits que nous façonnons. Avec tous ces magasins fermés, la difficulté de s’approvisionner en matériaux mais aussi de vendre nos pièces, à quoi bon s’entêter à produire davantage pour rattraper le temps perdu ? Alors que les saisons ne signifient plus grand chose avec le réchauffement climatique, pourquoi suivre cette temporalité effrénée qui nous pousse à produire sans relâche ?  

Le confinement nous a rappelé que nous faisions d’abord un travail d’artisan. Un travail fait à la main, au plus proche des matériaux. Un travail de sensation et de sentiments.

Notre génération de jeunes créateurs, celle du « do-it-yourself », peut facilement s’adapter à la situation actuelle. Nous pouvons reprendre la main sur notre circuit, et nous concentrer sur la création. À ce titre, la crise de la COVID-19 nous oblige, comme tout exercice créatif, à transformer les contraintes en occasions. La possibilité de ralentir en somme, de redevenir des « petites mains ».  

Une manière d'être conscient

Les manifestations pour un temps suspendues, nous devons apprendre à ruser pour rendre nos collections à nouveau visibles. Le numérique a été un bon allié dans cette démarche. Cependant, questionner la fonction première du vêtement, c’est-à-dire « être porté », peut nous guider tout autant dans la quête d’une nouvelle ligne de conduite. Être porté, cela signifie pour longtemps, avec une qualité de tissus et une coupe parfaite pour que le vêtement ne subisse pas les âges. Cela signifie aussi de lui laisser la chance d’être retravaillé, recyclé, détourné. Lui laisser l’occasion de vivre, de ne pas être rendu obsolète par la tyrannie des saisons ou du flux de production. Si l’on conserve cet amour du vêtement bien fait, nous pouvons envisager de dépasser le superflu car sa durée de vie sera bien supérieure aux autres. C’est aussi une manière d’être conscient, que de regarder sa garde-robe avec le temps.  

Dans notre industrie, il serait possible d’analyser la pandémie sous deux aspects. D’abord, à travers le retour à l’artistique et aux sens. Une forme de nécessité esthétique, un besoin d’expression et de liberté. Le confinement a peut-être éveillé un besoin de faire passer des messages, de révéler sa personnalité et de communiquer. L’autre versant de cette analyse, c’est aussi la possibilité d’un retour à la neutralité, d’un retour à la sobriété, d’un besoin de ne garder finalement que « l’essentiel » puisque tout est si vulnérable.  

La pandémie arrive à un moment délicat pour la mode. Son industrie était en plein changement. Des questionnements éthiques, responsables, inclusifs se faisaient pressants. Il y avait aussi de nombreuses réflexions sur la consommation et la réalité de la demande face à l’abondance. De mon côté, ce moment m’a permis de confirmer une volonté : travailler à mon rythme, sortir des calendriers imposés et ne plus réfléchir qu’en termes de saisons. Choisir le rythme artistique plutôt que le rythme commercial. Dans tous ces malheurs cette crise aura peut-être une chose de positif : elle a accéléré un besoin de réappropriation du temps. Un besoin d’une nouvelle éthique, aussi. 

Souvent lorsqu’il s’agit de mode, on se tourne vers les grosses entreprises pour écouter leur vision. En cette période, il est aussi important de demander aux petites structures leur réalité : nous n’avons pas de liquidités, d’infrastructures et nous dépendons uniquement des magasins. Pouvons-nous demander de l’aide ? Des subventions pour les entreprises voire pour les artistes ? On ne sait rien. Nous n’avons pas de plan B ni C. Il nous faudra trouver des solutions rapidement car pour nous l’avenir n’est pas si certain. Il s’agira peut-être d’une contrainte supplémentaire pour que vive la mode, alors, restons créatifs.

Les créations Marie-Ève Lecavalier sont disponibles en ligne au www.lecavalier.studio.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.