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Marie-Hélène Parizeau : " Le cycliste vagabond, le paysage et la nature ordinaire"

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Une balade à vélo à Plaisance, Québec, Canada.
Une balade à vélo à Plaisance, Québec, Canada.
© Getty - Jana Kriz

Coronavirus, une conversation mondiale . Rendez-vous au Québec. La philosophe Marie-Hélène Parizeau nous propose de la suivre dans un texte-balade à travers la nature. Mais laquelle ? Celle qui se présente sous toutes ses formes ! La pandémie nous fait changer de regard, profitons-en.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Marie-Hélène Parizeau est professeure à la Faculté de philosophie morale et d'éthique appliquée (bioéthique et éthique de l’environnement) à l’Université Laval, Canada. Elle est présidente sortante de la COMEST (Commission mondiale de l’éthique de la science et de la technologie) de l’UNESCO . Pour cette conversation mondiale, nous suivons son vélo et ses réflexions dans un Québec à l'air libre, où le retour à la nature sonne comme une prise de conscience. 

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Nos yeux se fatiguent

Le campus de l’université Laval à Québec est désert, j’y rencontre plus d’écureuils, de tamias rayés et de marmottes que d’étudiants ! J’ai fait la connaissance d’un très gros insecte bizarre, noir avec de longues antennes, accroché sur le mur dans mon bureau. Nous avons fait connaissance, son petit nom est « longicorne noir ». Il a cheminé dans les conduits d’aération, chassé des plantes exotiques mortes pendant le confinement. Hier, il a laissé près de ma chaise les restes de son festin, des ailes de coccinelles et des bouts de fourmis. Certains professeurs ont découvert des traces de souris – il y a beaucoup de papier à grignoter dans nos bureaux. Notre regard sur la nature se déplace par temps de COVID.  

Il faut dire que je passe tellement de temps concentrée sur l’écran de mon ordinateur entre les cours en ligne et les réunions zoom, que je recherche d’autres horizons. La médiatisation des contacts humains par la technique, en particulier lorsque je donne mes cours en ligne où je vois mes étudiants sans les percevoir, m’est pénible à la longue. C’est un milieu technique sans sensation directe, sans contact corporel avec la matérialité du monde. Nos sens et nos affects s’atrophient. Nos yeux se fatiguent. 

Mon regard se tourne vers la fenêtre. Les gens se promènent dans les rues de mon quartier. Au plus fort du confinement, la rue était pleine de personnes, jeunes, vieux, familles, tout le monde déambulait à distance. Nous, les promeneurs avec nos chiens ou nos enfants découvrions les multiples visages inconnus de notre quartier. Les gens se saluaient en quête de ce lien essentiel – nous existons avec les autres.  

Nous regardions avidement la neige fondre, les fleurs du printemps s’ouvrir. L’air frais sentait bon. La ville était devenue silencieuse, sans les bruits des voitures et des avions, sans le ronronnement des usines. Le temps semblait ralentir pour la majorité d’entre nous, pas pour ceux qui étaient au front dans les hôpitaux et les CHSLD (EHPAD français). 

À bicyclette

En mai, les bicyclettes se sont multipliées faisant la concurrence aux voitures. Celles-ci n’étaient guère bienvenues dans les rues du quartier - elles se sont bien rattrapées depuis. En ces temps de zone rouge et de nouvelles restrictions affectant les liens sociaux et accentuant la précarité économique, le comportement de nombreux automobilistes est devenu plus impatient, plus agressif, la tension monte et les accrochages aussi, dixit les garagistes. 

Il reste que la présence des bicyclettes s’est accrue et maintenue, une nouveauté dans cette ville tracée pour les voitures avec son maillage d’autoroutes des années 1970 – nous sommes en Amérique du Nord…  

Avec l’été et le déconfinement partiel, les Québécois ont pris le chemin des vacances au Québec. Redécouverte de la nature qui nous entoure ? Certes, nombreux sont ceux qui ont loué un chalet au bord d’un lac ou dans la forêt pour se retrouver avec leurs proches, la famille, les amis dans un « beau coin ». Nombreux sont ceux qui ont fait du camping et des randonnées dans les parcs régionaux ou nationaux. Mais avons-nous pour autant changé notre relation à la nature ? 

Le cours du fleuve Saint-Laurent jusqu'à Québec
Le cours du fleuve Saint-Laurent jusqu'à Québec
© Getty - Duncan1890

Les bateaux à voile glissent sur le fleuve St-Laurent et quelques motomarines chevauchées par de jeunes hommes musclés zigzaguent en fracassant les flots. Les chalets des bords de lac sont toujours plus spacieux et confortables, et la pelouse vaste et bien coupée mène jusqu’à l’eau sans bande riveraine pour protéger l’écosystème naturel des bords du lac. L’internet haute vitesse est devenu accessible dans des coins reculés des Laurentides, car de nombreux montréalais se sont installés en télétravail dans leur résidence secondaire. Au sein de la forêt, les trails des VTT (quad utilitaires) traversent les bois, morcellent le territoire et abiment les dunes comme à Tadoussac. Rien n’a changé. Nous sommes toujours dans cette relation de propriétaire jouissif d’une nature objet. 

L'expérience de la proximité

Et pourtant. En sillonnant les pistes cyclables autour de Québec, le cycliste vagabond explore la diversité du milieu avec l’expérience de sa proximité. Sortir de la ville en longeant les berges du fleuve St-Laurent. Voir au loin la ville de Québec comme une carte postale, découvrir de près les chantiers navals de Lévis avec ses énormes machines, s’arrêter sur une petite plage et entendre le bruit léger des vaguelettes. La marée monte, l’eau salée de l’océan s’engouffre à contre-courant du fleuve. Les habitants y pêchaient l’anguille autrefois. Pourtant, beaucoup plus loin, du côté de Kamouraska dans la région du Bas-du-fleuve, la pêche a repris et l’anguille fumée y est goûteuse. À l’horizon lointain, sur les battures en bordure du fleuve, quand viendra l’automne, les oies blanches par milliers se ravitailleront des rhizomes des scirpes avant leur grand voyage vers le Sud. 

La piste cyclable s’enfonce maintenant dans les rues bien dessinées des banlieues. Que dire de ce mélange de bungalow-gazon-piscine qui côtoie de grosses maisons vaniteuses nouvellement bâties avec leurs immenses fenêtres indiscrètes ? 

Au coin d’une rue, un mélange de légumes parsemé de fleurs, plus loin quelques plants de tomates dans une plate-bande, là-bas, un vrai potager qui s’affirme devant la maison. Jardiner et surtout faire un potager, voilà une occupation estivale pour beaucoup de ceux, jeunes ou vieux, qui sont restés chez eux en ville ou en banlieue. 

Nous verrons l’an prochain si la tendance se maintient, mais elle est de bon augure. Quiconque met la main à la terre, bêche, sème, voit croître ses plants, surveille les insectes trop gourmands, installe des filets pour faire grimper ses pois, sarcle ses pommes de terre et commence à déguster laitue et roquette de son potager, modifie sa relation aux plantes et à la terre. Il en prend soin. 

À la sortie de Québec, sur le Saint-Laurent.
À la sortie de Québec, sur le Saint-Laurent.
© Getty - Chao Photography

La piste cyclable entre maintenant dans la zone industrielle, ici une petite usine de production de tuyaux de béton, là un centre de tri de matière recyclable. Où mettons-nous tous les déchets de nos poubelles et tous les matériaux de notre « bac vert à recyclage » ? C’est le non-dit de notre société de consommation. De ce point de vue, la période de confinement a été un peu paradoxale. D’un côté, les gens ont globalement moins consommé puisque les commerces étaient fermés, hors les magasins d’alimentation. Quiconque travaille en ligne à la maison peut « s’habiller en mou » et s’il faut, pour une réunion zoom, enfilera une veste pour faire « comme si » on maintenait un semblant de code vestimentaire pour le travail. D’un autre côté, nos habitudes de consommation sont tellement ancrées dans notre mode de vie ! J’ai observé dans mon quartier le ballet des camionnettes livrant des colis. Ceux-ci étaient commandés via internet et portés à domicile avec une surabondance d’emballage. L’hydre de la consommation a ressurgi sous une autre forme avec la pandémie. Pour exister dans notre société, faut-il nécessairement surconsommer ?  

Tours et détours

Pédaler pour sortir de cette zone inhospitalière où quelques maigres arbres cachent à peine ce paysage industriel désolé. Nous voilà traversant par une large passerelle l’autoroute 20 qui d’un côté se dirige vers Montréal l’urbaine, de l’autre vers Rivière-du loup sur l’embouchure du fleuve St-Laurent quand celui-ci, presqu’aussi vaste que la mer, n’a plus d’autre rive qu’une ligne à l’horizon. La piste cyclable pénètre maintenant un boisé d’arbres clairsemés pour déboucher ensuite sur une vaste étendue de champs labourés. Quoi ! La campagne était si proche.  

Des fermes imposantes avec leurs silos à grain se succèdent pendant des kilomètres. Ici on cultive la terre sur de grandes surfaces, blé, maïs, soja, canola. Les énormes moissonneuses-batteuses sillonnent les champs à l’automne pour y récolter les grains. Les tracteurs avec des réservoirs remplis de purin y déversent cet engrais parfois jusqu’à saturation des sols et au risque de la pollution de la nappe phréatique et des cours d’eau. Le cycliste découvre ici la production agricole intensive. 

D’autres pistes cyclables m’ont menée à des fermes d’élevage de porcs, de poulets et de vaches. 

Les vaches couchées ou debout, souvent en groupe, sont placides mais curieuses ; elles regardent les vélos défiler. Savent-elles distinguer les trois grandes catégories de cyclistes ? Il y a ceux qui, sur leur vélo de course, enfilent les kilomètres à toute vitesse sans prêter attention au paysage, ils ne font que passer, - ils sont jeunes et pleins d’énergie ou alors dans la cinquantaine et veulent se prouver qu’ils sont encore jeunes. Viennent ensuite la catégorie des familles, celles-ci s’arrêtent immanquablement pour que les enfants parlent aux vaches à défaut de les toucher. La dernière catégorie regroupe les joyeux retraités qui bavardent, prennent le temps de saluer les vaches et de repartir pleins d’entrain en pédalant sur leur vélo électrique.

Vous pensez que j’exagère ? À peine. Prendre les pistes cyclables, c’est rencontrer le monde ordinaire, pas celui qui se pavane sur Facebook en mimant la vie des riches. 

Une pause vers Gatineau, Québec.
Une pause vers Gatineau, Québec.
© Getty - Jana Kriz

La piste cyclable traverse maintenant des forêts, ici ce sont des érablières. Ces érables forts au feuillage dense donnent au printemps leur sève dont on fera du sirop d’érable. Le rituel du printemps que ce soit par l’école, en famille ou entre amis, consiste à « aller aux sucres », c’est-à-dire visiter une érablière et ses installations où l’eau d’érable est bouillie. L’odeur de la vapeur d’eau sucrée envahit tout l’espace. Partager un repas dans une cabane à sucre alors que dehors, après un long et froid hiver, la neige commence à fondre, cela nous donne l’espoir du printemps avec le goût des douceurs sucrées (Ah ! la tire d’érable sur la neige, elle colle aux dents…). Cette pause collective si coutumière d’une de nos traditions québécoises, n’a pas eu lieu avec le confinement du COVID. N’avons-nous pas besoin de ces moments joyeux et de ces lieux du lien collectif ? 

Sur des rails

Nous reprenons le vélo après une pause à Saint-Anselme bordée par la grande rivière Etchemin, nous sortons du village. Tout à coup, nous sommes assaillis par une odeur âcre et un pépiement continu d’oiseaux. Nous levons la tête, un grand filet, des remorques avec des centaines de poulet entassés qui attendent, et un peu plus loin, une usine. Pas besoin de dessin, c’est une usine d’abatage et de transformation de poulets. Malaise. Quel terrible décalage entre le poulet dans notre assiette et la fin de vie de ces animaux ! 

La production industrielle animale a révélé une autre facette pendant la pandémie car plusieurs usines d’abattage d’animaux ont été le foyer d’infection du COVID. Pourquoi ? Cette industrie, et elle n’est pas la seule, utilise comme main d’œuvre des travailleurs immigrés plus ou moins temporaires qui vivent entassés dans des conditions sanitaires indignes. La pandémie a révélé des vulnérabilités sociales cachées, ce que collectivement nous ne voulons pas voir. 

Plusieurs villages souvent distants d’une quinzaine de kilomètres accueillent les cyclistes curieux d’histoire. Au cœur de ces fiers villages se nichent l’église à clocher pointu, son presbytère attenant, quelques « maisons ancestrales » et une rivière. Construits autour de Québec entre le XIXe siècle et le début du XXe siècle, ces villages ont essaimé au sein de la vallée fertile du St-Laurent jusqu’aux pieds des collines et des montagnes boisées. La forêt a été défrichée par les colons d’origine française pour laisser la place aux champs, à l’exploitation forestière et aux industries locales. Ce dynamisme industriel et moderne – le canadien français a souvent été caricaturé comme un paysan catholique fermé sur sa communauté – a bénéficié du déploiement du chemin de fer dès la fin du XIXe siècle. Celui-ci a constitué le moteur économique et social de ces régions périphériques et ce, jusque dans les années 1960.  

Ainsi, du côté de la rivière Chaudière, à Ste-Hélène de Breakeyville, la piste cyclable empruntée par de nombreux piétons rappelle l’histoire locale d’une famille anglo-irlandaise qui a bâti sa fortune sur des moulins à bois au milieu du XIXe siècle. Pendant un siècle, au printemps, dirigés par les draveurs canadiens-français, les troncs d’arbres coupés en Beauce flottaient sur l’eau, cheminant à travers 100 km sur la rivière Chaudière jusqu’aux moulins. Ce sont d’abord des madriers qui ont été taillés pour être ensuite exportés sur des grands voiliers pour la marine britannique. Ensuite, vers 1870, ce sont des planches dont l’Angleterre a besoin. Après la 1ère guerre mondiale, le marché s’ouvre vers les États-Unis qui a besoin de pâte de papier, la dynastie Breakey modernise ses moulins en continuant d’utiliser sa voie ferrée privée construite en 1883. Après la 2e guerre mondiale, le contexte de la production forestière se transforme ainsi que les modes de transport et la compagnie cesse ses activités en 1981. L’actuelle piste cyclable contourne aujourd’hui les ruines des moulins, les maisons du domaine Breakey et l’usine de désencrage de papiers recyclés qui longent la rivière Chaudière. 

Des deux côtés des rives du fleuve St-Laurent, ce sont les bateaux qui ont joué ce rôle essentiel de transport des gens et des marchandises. Mais, le transport par bateau et par train a fait long feu dans ces régions et ailleurs au Québec. La voiture individuelle et le camionnage couplé à l’exode rural au tournant des années 1950-60 ont transformé les paysages et les métiers. Les rails ont été abandonnés. Les emprises ferroviaires ont été rachetés par le gouvernement du Québec dans les années 1980-1990 qui, avec une vision d’avenir exceptionnelle, a mis en place progressivement un immense réseau de cyclo-route à travers le Québec. 

La forêt impénétrable

La piste cyclable grimpe maintenant pour déboucher sur un rideau d’arbres et le grondement sourd de cascade d’eau parvient à nos oreilles. 

À pied nous prenons un petit chemin entre les broussailles et l’écran des arbres. Quelle surprise ! Celui-ci nous mène à un véritable cayon de rochers dans lesquels tourbillonnent les eaux impétueuses de la rivière Etchemin. C’est spectaculaire et assourdissant. Beaucoup plus loin, lors d’une autre randonnée en vélo, les chutes de la rivière Armagh s’enfoncent dans une vallée et la piste cyclable pénètre dans les bois à flanc de collines, ici débutent les montagnes de la chaine des Appalaches. La forêt est impénétrable sur des kilomètres et des kilomètres. L’odeur des pins gris, des fougères, des mousses et des champignons imprègne l’air. Beaucoup d’oiseaux croisent notre chemin. Dans les profondeurs, porc-épic, raton laveur, castor, ours et coyote vaquent à leurs occupations en toute discrétion. Oui, c’est davantage la nature sauvage ici. Cette nature-là nous enveloppe, elle nous est moins familière et elle peut devenir redoutable en hiver. La pandémie de la COVID semble bien loin vue de là-haut. 

Un village finit toujours par apparaître au détour de la piste cyclable, des champs bien soignés se dessinent à l’horizon. C’est le lieu des camerises et des bleuets, des champs de courges, de choux, de citrouilles. Les légumes et les fruits sont vendus dans les marchés locaux les fins de semaine. Les paniers fermiers ont tous été réservés dès le mois d’avril par les citadins soucieux de recevoir des produits frais tout l’été et de soutenir l’économie locale par temps de COVID.  

Un enfant se fraie un chemin au milieu des arbres, non loin de Québec.
Un enfant se fraie un chemin au milieu des arbres, non loin de Québec.
© Getty - Cavan Images

Nos vélos roulent maintenant dans une belle allée d’arbres où une multitude de gros oiseaux – des jaseurs des cèdres- s’envolent bruyamment. À droite, s’étendent plus de 3500 plants de camerise. Cette petite baie allongée et bleutée est le fruit d’un arbuste encore appelé, « chèvrefeuille bleu », qui pousse dans les terres humides des forêts boréales nordiques. Frais ou transformés en confiture, gelé, sirop, le goût acidulé des camerises agrémente l’été. Le couple qui cultive ce fruit depuis huit ans, nous explique comment lors de la récolte cet été, ils ont été envahis par des vacanciers confinés au Québec, venus pour l’auto-cueillette. Leur culture de camerise n’est pas bio mais ils ont diminué progressivement la quantité d’herbicide utilisé à la demande soutenue de leurs clients. Cette année, une machine à vapeur leur permet de se passer de pesticide, elle ébouillante les mauvaises herbes autour des plants. Ils ont changé leur pratique agricole, même si au départ cela coûte plus cher que d’utiliser le trop fameux Round Up ! Nous sommes repartis vers Québec avec du sirop de camerise et une belle tarte dans le panier de mon vélo.

Une conception de la nature

Ainsi s’achève, l’histoire du cycliste vagabond qui découvrit cet été, à cause de la pandémie, une partie du milieu dans lequel s’insère sa ville. Mon fils de 18 ans qui m’accompagnait tout l’été dans ces explorations à bicyclette, pourrait raconter encore mille et une anecdotes ! Le chant des grillons, le goût des framboises sauvages ou le pneu crevé. Qu’il me soit permis pour terminer cette petite histoire, une dernière réflexion plus directement philosophique sur les liens entre la nature et la pandémie de la COVID. 

Changer notre conception de la nature dans nos pays modernes et occidentaux n’est pas une trajectoire simple mais se présente davantage comme un processus de ruptures et de continuité. Au Québec, l’histoire des chemins de fer abandonnés transformés un immense réseau de pistes cyclables en est un exemple étonnant. Même si on l’aurait souhaité, la pandémie de la COVID à elle seule ne suffira pas à modifier fondamentalement les comportements quotidiens des gens ordinaires vis-à-vis l’environnement. 

Cette pandémie nous a permis de vivre, souvent douloureusement et difficilement, certaines limites individuelles et sociales. Le système économique qui nous enserre, a révélé nos vulnérabilités collectives et trop souvent notre incapacité politique à les affronter. Le système technique qui soutient l’économie, en particulier les techniques du numérique, donne l’illusion que nous pouvons continuer à travailler, à étudier, à vivre comme si cela circonscrivait les effets de la pandémie. Cette stratégie de la solution technique se fait au prix fort du lien social et de notre expérience du réel – cette capacité d’éprouver la matérialité du monde par tous nos sens.  

En même temps, d’autres pans de la connaissance et de la technique nous ouvrent des voies vers de nouveaux vaccins, tests et médicaments pour sortir collectivement de cette crise mondiale. Que dire de toutes celles et ceux qui soignent des personnes malades de la COVID ou plus simplement qui prennent soin des autres plus vulnérables ? N’y-a-t-il pas là, un modèle du prendre soin, du care, qui devrait davantage nous inspirer dans les transformations sociales à venir ? Prendre soin des autres humains – sa famille, ses amis, ses voisins, ses concitoyens mais avoir aussi le souci des autres humains de la terre-, des animaux et de l’environnement. S’engager en élargissant le cercle d’une nouvelle forme de responsabilité. 

Pour dire autrement, la crise du confinement a provoqué des échappées et des ouvertures vers d’autres possibles. J’ai essayé de montrer qu’une simple balade à bicyclette au dehors ouvre sur la diversité du milieu que nous habitons et qu’elle peut ainsi changer notre compréhension du monde, voire notre façon d’agir.  

Au gré des pistes cyclables, j’ai croisé les milieux urbain, industriel, agricole intensif, agricole local, naturel, sauvage. Au sein de chaque milieu, des problèmes environnementaux ayant souvent des racines socio-historiques peuvent être identifiés par le baladeur curieux. Parfois, il peut voir émerger des solutions élaborées par les acteurs du milieu. La COVID change et ne change pas notre relation à la nature. Pourrions-nous accueillir une nature plus ordinaire, plus familière qui nous interroge directement sur notre façon d’habiter la planète terre ? 

Marie-Hélène Parizeau

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.