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Marionnettistes occultes ou obscurs VRP : qui sont les lobbyistes ?

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Le Daisy theatre, pièce pour marionnettes de Ronnie Burkett en septembre 2015
Le Daisy theatre, pièce pour marionnettes de Ronnie Burkett en septembre 2015
© Getty - Hiroyuki Ito

Alors que les ONG et la "société civile" ont bonne presse, le lobbying reste une pratique un peu indigne dans l'imaginaire des Français. A Bruxelles pourtant, l'usage est aussi ordinaire que le lien des lobbyistes avec ceux qu'ils tentent d'influencer est familier, presque organique.

En France, le lobbying traîne une réputation confusément transgressive. Il charrie quelque chose d'illégitime alors que sur la scène européenne, c’est une pratique très ordinaire. Ainsi, dans la masse de commentaires concernant Bruxelles, une bonne part a trait aux lobbies, qui intriguent, inquiètent, mais qu'on dissèque peu. Des “lobbyistes” qui peuvent en fait exercer des métiers assez différents et défendre des intérêts très variés, on sait au fond peu de choses. Comme un épouvantail vaguement sulfureux dont on renoncerait vite à faire le tour, le terme a fini par faire écran : rares sont les enquêtes qui s’attardent sur l’origine sociale ou la trajectoire des intéressés qu’on décrit plus volontiers comme de grands marionnettistes occultes qu’on ne les documente.

De fait, pour mieux les connaître et dépasser quelques clichés bien ancrés sur ce monde mal connu, les travaux ethnographiques sont aussi portion congrue. Ainsi, c’est un mémoire de master en sociologie d’une certaine Marie-Ange Faintrenie que le sociologue Sylvain Laurens cite pour esquisser leur parcours universitaire dans un des rares ouvrages sur les lobbyistes européens (Les Courtiers du capitalisme. Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles, paru en 2015 chez Agone).

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Pour la petite histoire, Marie-Ange Faintrenie (son nom de jeune fille), n’est autre que Marie-Ange Magne, aujourd’hui députée LREM en Haute-Vienne. Elle n'est pas devenue sociologue mais c’est elle qui, travaillant en 2010 sur un échantillon de 139 consultants qui avaient en commun d’avoir déposé leur CV sur Linked In et d’être recensés par l’annuaire professionnel Landmarks, tamisait au grain fin cet écosystème au début des années 2010 à travers quelques chiffres :

  • 76,5% des “lobbyistes” enquêtés avaient effectué un cursus universitaire
  • 58,5% avaient au moins un niveau master
  • 16,9% avaient fait un MBA

Le tout dans des cursus “Affaires européennes” (un sur cinq), “Marketing ou commerce” (pratiquement un tiers d’entre eux), “Droit international ou européen” (19%), “Relations publiques ou journalisme” (ensemble, dans la même catégorie, à hauteur de 17%), et seulement à peine un sur dix, à être issu d’une discipline dite “science dure”. Mais le recrutement se durcissait au moment où ces chiffres ont été rassemblés, avec un ticket d’entrée devenu plus coûteux entre-temps : un niveau d’études plus élevé, et des formations plus prestigieuses en guise d’antichambre aux métiers du lobbying.

Il faut lire l’enquête de Sylvain Laurens pour en savoir plus sur la trajectoire des lobbyistes qui travaillent, depuis un bureau bruxellois, pour les fédérations professionnelles où le chercheur a amarré son enquête. Dans ces structures au montage souvent confus, qui représentent les intérêts des milieux patronaux par secteur, les secrétaires généraux y sont massivement issus de quatre pays principaux : Belgique, Allemagne, Grande-Bretagne et France. A titre individuel, les lobbyistes qui lui ont accordé des entretiens sont largement issus de la bourgeoisie économique dans leur pays d’origine : l’un, Bulgare, a un père banquier et une mère travaillant dans une ONG ; l’autre, Français, est fils de propriétaires immobiliers à Paris. “Et les rares chiffres disponibles montrent que les fédérations professionnelles européennes recrutent aujourd’hui d’abord de jeunes hommes issus d’une bourgeoisie européenne au fort capital scolaire et disposant déjà d’un parcours internationalisé”, précise Sylvain Laurens qui souligne que malgré un métier qui se féminise, les femmes restent plus souvent préposées à la communication qu’au poste de secrétaire générale.

Intrigues de courtiers ou petits croupiers ?

Toujours dans Les Courtiers du capitalisme, on apprend aussi que ces consultants qui gravitent sur le pourtour des institutions européennes font bien partie des 10% des salariés les mieux payés en Belgique (au-delà de 44 000 euros imposables en 2007). Mais que la position de lobbyiste est loin de se résumer à un eldorado juteux.

L’écart se creuse par exemple avec les fonctionnaires européens à mesure que les consultants “juniors” passent “seniors”... souvent sans perspective d’évolution salariale faramineuse passés 35 ans. Et à 40 ans, un fonctionnaire européen qui aurait fait les mêmes études mais travaillerait à la Commission européenne peut gagner jusqu’à trois fois le salaire d’un ancien camarade de promo dont le métier consistera à représenter les intérêts privés auprès des institutions communautaires : les courbes de salaire qui avaient cours en tout début de carrière s’inversent.

Ainsi, derrière les titres volontiers ronflants sur les cartes de visite, se cachent souvent de toutes petites structures d’un ou deux salariés (13% seulement des fédérations patronales à Bruxelles comptent plus de dix salariés). Et en guise de grands manitous, on croise aussi des salariés qui doivent souvent s’échiner à convaincre ceux qui les payent de l'utilité de leur expertise européenne. S’ils sont bien ces hommes-lige d’un patronat qui n’entend pas se soumettre sans jouer des coudes, ils demeurent souvent de petits croupiers qui sont loin de rafler la mise, qu’elle soit financière ou symbolique.

Une partie de l’activité de ces représentants consiste certes bien à tenter d’influencer la loi en train de se faire. Par exemple pour qu’une façon de faire ou des standards qui correspondraient à ceux du secteur qu’ils représentent fassent office de norme à l’échelle communautaire : pour les entreprises dont ils sont la tête de pont à Bruxelles, avoir gain de cause impliquera à la fois moins de contorsions à venir pour coller aux normes futures, et aussi de meilleurs débouchés économiques en ligne de mire. Pour ça, les lobbyistes nourrissent et à entretiennent un réseau à même de leur fournir des informations sur les réglementations en cours d’élaboration du côté de la Commission européenne (grosso modo, le gouvernement de l’UE, qui est à l’initiative des textes). Plus leur carnet d’adresses sera charnu, et meilleures seront leurs chances d’obtenir un document de travail dans des délais suffisamment intéressants pour permettre à ceux dont ils représentent les intérêts d’affiner leur position, et de peser dans le processus législatif - souvent en jouant les administrations les unes contre les autres.

Ni Cheval de Troie, ni bernard-l'hermite

L’image d’Epinal du lobbyiste qui prend un café avec un contact privilégié issu d’une des 43 directions générales de la Commission européenne n’a rien du fantasme : la scène est quotidienne aux abords des métros Maelbeek ou Schuman, qui desservent la rue de la Loi, épicentre bien nommé du quartier européen. Mais cela fait-il pour autant des lobbyistes un cheval de Troie ultralibéral qui enfoncerait la citadelle d'institutions communautaires virginales ? Si l’Union penche à droite depuis ses fondements, y voir surtout la marque d’une exsudation idéologique ou d’un noyautage par les lobbies serait en effet un peu courte vue.... pour la bonne raison que l’Europe ne les a pas attendus !

En 1979 puis en 1984, c’est certes le groupe socialiste qui se classe en tête des deux premières élections (au suffrage universel) au Parlement européen, mais l’hémicyle, dans les deux cas, est dominé par un bloc de droite si l’on additionne les différents groupes : “Parti populaire européen”, “Démocrates et libéraux”, etc. Au-delà des suffrages, l’histoire même de la construction européenne embarque d’emblée celle d’un marché commun, où dès l’origine, la circulation sans entraves des biens et services dans une zone de libre-échange a été largement plébiscitée. Au premières loges des partisans de cette Europe-là : les patronats nationaux, qui d’emblée ont l’oreille de leurs dirigeants politiques tandis que se construit une union un peu politique, et très économique. Ainsi, à travers le lobbying qui a aujourd’hui pignon sur rue, le monde de l’entreprise a plutôt rationalisé une voix qui a très tôt porté dans les cercles européens.

Toute l’introduction du livre socio-historique de Sylvain Laurens consiste d’ailleurs à souligner combien il n’y a pas, d’un côté, des institutions européennes qui auraient peu à voir avec le capitalisme, et, de l’autre, un monde des affaires et du commerce qui ferait pression sur les fonctionnaires européens à leur corps défendant. Les lobbyistes ne sont pas, pour les arcanes de l'UE, ce bernard-l’hermite exotique, accroché à son rocher mais étranger à lui. Sylvain Laurens écrit : “La structuration de groupes d’intérêt à taille “européenne” [entre guillemets car il faudrait dire “communautaire”] n’est pas spontanée et suppose un travail de construction auquel les agents administratifs de la Commission ont participé directement dès les années 60.”

Dans le sens inverse, l’étude fine des trajectoires des lobbyistes, et de nombreux entretiens, permet aussi au chercheur de montrer qu'ils ne sont pas les ultralibéraux pourfendeurs d’une bureaucratie dont ils se vivraient comme les adversaires. Si leur travail consiste largement à tenter de peser sur le fonctionnement de cette administration, se faire embaucher dans quelque service de la Commission européenne reste un horizon enviable, voire un objectif. Plutôt qu'une guerre des mondes, on découvre plutôt deux univers qui barbotent dans un même bain idéologique.

Oui, les intérêts économiques ont bien leurs représentants à Bruxelles (et dans une moindre mesure, partout où l’Union européenne compte des antennes) mais au fond ils jouent moins contre qu’avec l’administration. Et d’autant moins contre qu’une connaissance fine des rouages de la bureaucratie européenne et, souvent aussi, des stages de part et d’autre ou un même cursus étudiant, ont pu peaufiner un langage commun, des codes et même des attentes partagés. Dans les entretiens retranscrits dans Les Courtiers du capitalisme. Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles, ils sont ainsi plusieurs à dire explicitement combien ce premier ou deuxième emploi comme lobbyiste est d’abord une manière de “se faire les dents” (sic) avant, espèrent-ils, “passer de l’autre côté de la barrière” : on comprend en les lisant que la bureaucratie n’est pas l’adversaire mais carrément être un objectif personnel.

Gros méchants contre gentilles ONG ?

Une autre idée reçue s’émousse en plongeant dans les travaux sur le monde du lobbying à Bruxelles : il y a quelque chose de naïf à continuer à se représenter, d’un côté, les méchants lobbyistes qui font valoir les intérêts du monde de l’industrie et des affaires (même si c'est vrai) et, de l’autre, la société civile, qui serait forcément désintéressée et vertueuse. En France, l’expression “société civile” a encore une connotation largement positive : la “société civile” incarnerait la volonté de damer le pion à “la politique politicienne”, de redistribuer la parole et quelques leviers d’action au commun des mortels. Alors que le terme “lobbying” reste marqué de l’aura un peu indigne d’une pratique qu’il conviendrait encore de dissimuler. Or sous les termes “ONG” et “société civile” nichent aussi des acteurs en quête d'influence.  Qui pratiquent à l’occasion une forme de lobbying, que la cause soit vertueuse… ou pas.

Derrière certains noms d'ONG désormais, on trouve même carrément des faux-nez du patronat et des causes qui n'ont pas grand chose de désintéressé : c’est le cas lorsque des firmes créent de toute pièce des mobilisations qui prennent la forme d’une ONG, ressemblent à une ONG… mais qui sont en réalité financées par des fonds privés dans le seul but de servir leurs intérêts commerciaux. Une manœuvre, un bidonnage en somme.

Cette pratique découverte sur le tard par le grand public s’appelle "l’astroturfing", en référence au gazon artificiel, hors sol et, dans le fond, sans racines malgré sa couleur et parfois son apparence plus vraie que nature. Concrètement, ça consiste par exemple pour un secteur industriel à singer un mouvement d’opinion, une prise de parole citoyenne, avec une mobilisation, des pétitions, des “fans” affiliés sur les réseaux sociaux… le tout pour faire émerger, hors sol et sans aucune réalité, l’illusion d’une participation citoyenne en faveur d’une cause. Laquelle se révèle (surprise !) servir in fine un seul et même acteur : l’industriel en question.

L’astroturfing existe de longue date et n’est pas propre aux arcanes de l’Union européenne : en mai 2012, à l’occasion d’un Grenelle de l’Environnement, Médiapart avait épinglé la fausse ONG “Equilibre des énergies” créée de toutes pièces par EDF pour porter ses intérêts sous le déguisement d’une bonne cause : l’article s’intitulait “Attention, un lobby électrique se cache derrière cette association «écolo»”.

Mais c’est à Bruxelles qu’on a vu fleurir de très nombreuses astroturfs ces quinze dernières, notamment parce que la Commission européenne, souvent décriée dans les Etats-membres pour son déficit démocratique, a fini par miser sur l’opinion publique comme on se rachète une virginité. De longue date décomplexés à l’idée de faire valoir leurs intérêts, les milieux économiques se sont tout simplement engouffrés dans la brèche. Confiant parfois au passage les vraies-fausses nouvelles campagnes à leurs cabinets d’influence historiques. Aux lobbyistes, finalement, de se mettre à l’astroturfing comme une carte supplémentaire à jouer dans le jeu bruxellois.