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Martin Winckler : "Paul Otchakovsky-Laurens était un ami et l'accoucheur qui allait accueillir nos livres"

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Martin Winckler a travaillé pendant 30 ans avec P.O.L
Martin Winckler a travaillé pendant 30 ans avec P.O.L
© Maxppp - Maxppp

L'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens est mort dans un accident de voiture à 73 ans. Grand découvreur de talents, de Marie Darrieussecq à Emmanuel Carrère, P.O.L a aussi conforté le médecin Martin Winckler dans son envie de devenir écrivain. Il y a trente ans, il lui envoyait son premier manuscrit.

Les éditions P.O.L. sont orphelines. Leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, est mort dans un accident de voiture à 73 ans, mardi 2 décembre.  Il a publié de grands noms de la littérature contemporaine française, comme Marie Darrieussecq ou Emmanuel Carrère, ainsi que l'écrivain et médecin Martin Winckler. Notamment La maladie de Sachs, Le Choeur des femmes ou encore, en 2017, Les histoires de Franz. Martin Winckler lui a envoyé son premier manuscrit La Vacation, qui sera ensuite publié en 1989. C'est notamment P.O.L qui l'a conforté dans son envie d'être écrivain.

Comment avez-vous eu l'envie de travailler avec celui que l'on appelle P.O.L. ? 

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J'étais fasciné déjà par Paul Otchakovsky-Laurens parce qu’il avait publié Georges Perec et René Belletto entre autres. Je voulais envoyer mon premier manuscrit, La Vacation, à un tout petit nombre d'éditeurs. Puis j'ai entendu l'émission Le bon plaisir sur France Culture en 1988. Il répondait à Jean Daive, le producteur, à propos du métier d'écrivain et éditeur : "Un écrivain c'est quelqu'un qui permet à la langue de ne pas mourir. Un éditeur c'est quelqu'un qui propose des écrivains au lecteur." Cette exigence et cette modestie disent tout de lui. Je me suis dit qu'il fallait que ce soit à lui que j'envoie mon manuscrit.

Pourquoi vous-a-t-il conforté dans l'envie de devenir écrivain ?

Pendant longtemps, j'ai dit à Paul que je ne comprenais pas pourquoi il me publiait. Et il me répondait simplement : "Pourquoi dites-vous ça ? Tous les écrivains que je publie ont la même valeur pour moi, sinon je ne les publierai pas." C'était une crème d'homme. Il ne publiait que quarante ou quarante-cinq livres par an et c'est toujours le cas, mais le simple fait qu'il décide de publier votre livre signifiait qu'il avait de la valeur pour lui. Qu'on avait de la valeur.

Comment définiriez-vous son travail d'éditeur ?

Ce n'était pas seulement un travail d'éditeur mais aussi un travail de confident, un soutien psychologique et moral. Beaucoup d'auteurs de la maison ont eu des passages difficiles, mais en trente ans il a toujours été là. Il avait une relation personnelle avec les auteurs qui le souhaitaient. Elle consistait à nous faire accoucher du projet sur lequel on était en train de travailler : en nous en faisant parler, il nous faisait avancer. Il disait aussi : "Je publie les livres que j'aurais aimé écrire". Il n'aurait jamais publié quelqu'un parce que c'était un grand nom, d'ailleurs il a publié beaucoup plus d'écrivains extrêmement discrets que d'écrivains à grand succès. On avait envie d'écrire pour Paul, c'était un bonheur et il était notre premier lecteur. Je n'avais qu'une hâte c'était de lui envoyer dix ou vingt chapitres.

Pourquoi cette fidélité particulière entre P.O.L et ses auteurs ?

J'ai entendu parler d'une demi-douzaine d'auteurs avec qui Paul s'est brouillé en trente ans. Mais la fidélité était réciproque. La relation avec Paul n'avait rien de conditionnel. On était l'ami, l'auteur et le collaborateur de Paul, ou on ne l'était pas. Et inversement lui était un ami, un collaborateur et l'accoucheur qui allait accueillir nos livres, et ça c'est irremplaçable. 

Vous avez travaillé avec plusieurs maisons d'édition. Qu'est-ce que P.O.L a de particulier ?

P.O.L a une exigence qui est collective. L'état d'esprit de Paul vis-à-vis des auteurs est le même que ceux de toutes les personnes qui travaillent dans la maison. Il faisait de l'édition personnalisée. Chaque auteur et chaque livre était unique pour lui. Pendant dix ans j'ai été un écrivain inconnu, mais je ne me suis jamais senti moins bien traité que les écrivains les plus célébrés de la maison. Je pouvais débarquer n'importe quel jour de la semaine, j'étais toujours le bienvenu à P.O.L. C'est une famille, qui appartient à tous ceux qui la fondent.

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