Mary Lou Williams, prodige du jazz

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Mary Lou Williams, la "première dame du clavier jazz"

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Pianiste prodige, dotée de l’oreille absolue, Mary Lou Williams fait partie des toutes premières musiciennes professionnelles de jazz. Voici comment son génie musical a marqué l'histoire.

Elle est l'une des premières femmes afro-américaines à jouer du jazz professionnellement dans les années 1920. Compositrice de génie, elle a écrit pour les plus grands noms du jazz : Louis Armstrong, Duke Ellington. Voici l'histoire oubliée de Mary Lou Williams, la "première dame du clavier jazz."

Une enfant dotée de l'oreille absolue

Mary Lou Williams grandit à Atlanta, aux États-Unis, dans les années 1910. Sa mère est musicienne, son père mélomane et fan de blues

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C’est une prodige. Elle-même le dit. À 3 ans, elle est capable, assise sur les genoux de sa mère sur l’harmonium de l’église, de reproduire les airs qu’elle entend. Donc il y a effectivement quelque chose qui est de l’ordre du don. Pierre-Antoine Badaroux, saxophoniste au Umlaut Big Band 

Très tôt, sa mère remarque que sa fille est dotée de l'oreille absolue. Mary Lou Williams apprend à jouer du piano par mimétisme, en regardant le placement des doigts d'autres joueurs sur le clavier.

Ce que Mary Lou Williams raconte, c’est que sa mère a pris soin de ne pas lui apprendre à lire et à écrire la musique parce qu’elle trouvait que pour elle-même ça avait un petit peu trahi son oreille, son instinct, ses intuitions musicales. Pierre-Antoine Badaroux, saxophoniste au Umlaut Big Band

Portrait studio de Mary Lou Williams en 1938 pour l'orchestre d'Andy Kirk.
Portrait studio de Mary Lou Williams en 1938 pour l'orchestre d'Andy Kirk.
© Getty - Gilles Petard/Redferns

"Little piano girl from East Liberty"

Encouragée par son beau-père, qui lui achète un piano mécanique, Mary Lou Williams est rémunérée en tant que musicienne dès ses 6 ans.

La nuit, il emmenait Mary Lou avec lui dans les salons de jeux. Il lui demandait de jouer et puis, on faisait passer un petit chapeau… comme ça, ça lui permettait de donner un peu de sous à sa belle-fille mais surtout d’en garder une partie pour lui, pour continuer à jouer aux cartes. Et puis, petit à petit, elle a une réputation. Dans le quartier, on disait “Little piano girl from East Liberty” - qui était son quartier de Pittsburgh. Elle va jouer chez les voisins, on demande ses services pour les soirées mondaines mais aussi pour les maisons closes. Pierre-Antoine Badaroux, saxophoniste au Umlaut Big Band

Elle n'a que 12 ans quand Duke Ellington - à l'époque inconnu du grand public - s'attarde sur son talent dans un club de jazz de Harlem, à New York. À 15 ans, elle impressionne Fats Waller. À 19 ans, elle intègre en tant que pianiste le groupe Andy Kirk & His Twelve Clouds of Joy. En tant que femme, son embauche dans un orchestre masculin est exceptionnelle. 

Elle évolue dans un milieu masculin, exclusivement. Les seules femmes sont chanteuses. Il se trouve qu’il y a eu d’autres femmes instrumentistes. Elles n’ont eu que peu d’opportunités d’enregistrer leur musique et ont aussi abandonné, parfois, face à tant de difficultés. Pierre-Antoine Badaroux, saxophoniste au Umlaut Big Band

Mary Lou Williams, seule femme parmi l'orchestre d'Andy Kirk en 1940.
Mary Lou Williams, seule femme parmi l'orchestre d'Andy Kirk en 1940.
© Getty - Gilles Petard/Redferns

En 1930, elle écrit et enregistre ses premiers morceaux en piano solo. Elle ne touche pas un centime mais se révèle au grand public. Dans la décennie qui suit, elle s’ouvre à une carrière polyvalente d’instrumentiste, compositrice et arrangeuse. Elle est en avance sur son temps et devient la mentor de jeunes musiciens de la génération bebop : Charlie Parker, Dizzie Gillespsie, Thelonius Monk.

Portrait de Mary Lou Williams à New York en 1957.
Portrait de Mary Lou Williams à New York en 1957.
© Getty - Underwood Archives/Getty Images

Elle est toujours perméable à l’air du temps, aux changements esthétiques qu’il y a, aux jeunes musiciens qu’elle va pouvoir rencontrer. Elle est restée très perméable à l’évolution de cette musique et c’est comme ça qu’elle a su se réinventer. Très tôt, elle a une conscience de l'histoire du jazz. Le jazz prend ses racines, selon elle, dans la souffrance du peuple afro-américain.

Ce que je trouve intéressant, c'est qu'il y a à la fois la volonté de continuer à avancer et en même temps, la conscience d'être partie prenante d'une histoire qui s'est faite et qui continue à se faire. Pierre-Antoine Badaroux, saxophoniste au Umlaut Big Band

En jouant du jazz des années 1920 à sa mort en 1981, Mary Lou Williams a participé à toutes les évolutions de cette musique. Du blues au boogie-woogie, en passant par le swing, le bebop ou le third stream. En 1978, elle déclarait à ce propos : "Je suis la seule musicienne vivante qui ait participé à tous les courants. Les autres musiciens ont traversé les époques sans changer de style."

Portrait de Mary Lou Williams à New York devant la cathédrale Saint-Patrick, en 1975.
Portrait de Mary Lou Williams à New York devant la cathédrale Saint-Patrick, en 1975.
© Getty - Jack Mitchell/Getty Images

En 1954, elle se dit physiquement et mentalement épuisée. Elle se convertit au catholicisme, aide les pauvres et les musiciens toxicomanes. Elle investit la musique sacrée et apporte à ses compositions une dimension spirituelle. "Les Américains ne réalisent pas l'importance du jazz. Cela répare l'âme, expliquait-elle dans la presse américaine en 1975. Cela devrait être joué partout : dans les églises, dans les boîtes de nuit... partout."

En 1977, elle enseigne l'histoire du jazz à la prestigieuse université de Duke et utilise son immense carrière pour éduquer les jeunes musiciens.

À écouter :

"Mary's Ideas", Umlaut Big Band joue Mary Lou Williams. Un album qui sort le 17 septembre 2021 (Umlaut Records).

À voir :

Umlaut Big Band en concert au Théâtre de l'Aquarium, à Paris, le 3 juillet 2021.