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Mascarades. Avec Bruno Strasser, Antoine Fenoglio, Arno Bertina…

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Mascarade.
Mascarade.
© Getty - GeorgePeters / DigitalVision Vectors

La Revue de presse des idées. La pandémie de COVID-19 a popularisé cet accessoire digne d’une mythologie de Barthes : le masque. Nous sommes amenés à vivre avec lui pendant longtemps, ce pourquoi il nous faut réfléchir à ce qu’est cet objet, et ce que nous voulons en faire.

Comme plus personne ne l’ignore, la France a malencontreusement jeté son stock de masques un peu avant l’épidémie de COVID-19. Il faut dire qu’ils étaient jetables. Et qu’ils étaient périmés. Ce qu’il aurait sans doute fallu faire, c’est en racheter autant qu’on en avait jeté. Cela aurait été très peu écologique, mais sans doute fort utile. Et même si la question écologique n’a probablement pas pesé beaucoup dans le non-renouvellement du stock de masques, il n’en reste pas moins qu’il s’est agi là d’une action fort polluante.

Nous sommes donc face à une (nouvelle) injonction contradictoire : il nous faut à la fois avoir des stocks de masques et en même temps ne pas polluer. Cet état de fait est relevé par l’historien des sciences Bruno Strasser dans un entretien accordé au journal Le Monde. Il y évoque une étude récente qu’il a réalisée conjointement avec le médecin et historien de la chirurgie Thomas Schlich :

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"Nous nous sommes demandés pourquoi le masque était devenu un objet de consommation jetable alors qu’il ne l’a pas toujours été. Jusque dans les années 1970, c’est-à-dire très récemment, les masques médicaux étaient presque tous réutilisables. Ils faisaient l’objet de recherches poussées, ils étaient évalués scientifiquement, et leur développement a conduit à des modèles dont les performances étaient considérées comme très satisfaisantes, souvent même supérieures à celle des masques jetables".

Les deux chercheurs ont repéré un changement dans les années 60, avec la mise sur le marché de textiles en fibres synthétiques non tissées : "Nous nous sommes aperçus que les journaux médicaux et infirmiers étaient inondés de pleines pages de publicité, notamment de la société 3M, qui fait figure de mastodonte dans ce domaine et qui pousse puissamment à la consommation de ces nouveaux masques jetables grâce à des campagnes de marketing très agressives. Cette entreprise impose également les masques jetables en réalisant des études « comparatives » qui désignent, sans surprise, les nouveaux masques comme « supérieurs » aux anciens". Autrement dit, le masque jetable aurait supplanté le masque stérilisable, non pas parce qu’il était plus efficace, mais parce qu’une société l’a imposé sur le marché.

Selon l’historien, il est donc urgent de relancer la recherche et le développement des masques réutilisables, à la fois pour des questions écologiques et stratégiques : "De cette façon, nous disposerons toujours de la quantité de masques indispensable plutôt que de devoir les bricoler soi-même sur un coin de table, dans l’urgence d’une pandémie, à partir de tutoriels souvent très approximatifs".

Des masques pour « faire joli »

Le masque restera de toute évidence l’objet symbolique de la période que nous traversons. Son irruption pose de nombreuses questions aux designers et aux stylistes. Comme le disait dans Libération, il y a quelques jours maintenant, le professeur à l’Institut français de la mode Benjamin Simmenauer, avec la crise et le bouleversement qu’elle engendre dans nos rapports au temps et au corps, c’est l’idée même de "mode", dans son essence, qui est remise en question, car "le fait qu’il y ait du présent, que les gens puissent se rencontrer et se voir, et que les corps soient mis en ­présence sont les conditions de possibilité de la mode. Si on enlève ça, que reste-t-il ?".

Le masque ne pourrait-il pas, alors, devenir un accessoire de mode ? C’est aux designers de réaliser cette transsubstantiation, mais tous ne sont pas d’accord pour le faire. L’un d’entre eux, Antoine Fenoglio, s’insurge même dans Télérama: "C’est un peu crétin de vouloir rendre la crise sanitaire élégante avec des masques sympas".

Pour lui, deux écueils majeurs menacent les designers avec cette injonction : "d’abord, le nombrilisme. Les contraintes sanitaires sont assez basiques et faciles à comprendre, et l’on n’a pas besoin d’un designer pour tracer un cercle au sol". Ensuite, "plutôt que d’affirmer que l’on s’habituera très bien à avoir de jolis marquages au sol et à porter des masques sympas, le rôle du designer est de se projeter dans l’avenir et de rester vigilant pour éviter de laisser la situation se figer dans des usages qui pourraient porter atteinte à la vie démocratique. Le monde du design a un peu de mal à se mettre en retrait, alors que ce serait sage. Il ne faut pas toujours répondre à la demande"

Rassembler au lieu de séparer

Dans les métiers de l’architecture monte également un souci de ne pas laisser les exigences sanitaires prendre le pas sur des valeurs plus fondamentales. L’architecte Eric de Thoisy souligne ainsi dans Libération que "là où il réunissait, voilà que l’architecte est sommé de distancier". Et il ajoute, revenant sur les enseignements du passé : "les grandes crises sanitaires ont toujours leurs conséquences spatiales. Mais, tandis que le remodelage de Paris par Haussmann est aujourd’hui présenté comme une réaction exemplaire à une crise sanitaire sans que ne soit fait mention de ses visées disciplinaires, il faut rappeler que l’architecture doit veiller à rester un art du rassemblement et ne pas se laisser aller à ses vieux démons, à sa tentation de (re)devenir, comme elle l’a été au moment de la peste bien analysée par Foucault, une technique de la séparation".

Cette tribune se terminait par un appel à mettre "à contribution notre culture d’architectes et d’urbanistes pour réfléchir à ces questions, plutôt que de gâcher opportunément notre énergie à l’invention de dispositifs de séparation".

À réécouter : Haut les masques !
Le Journal de la philo
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Cloches en plexiglas

Des dispositifs de séparation, il s’en invente d’ailleurs de nouveaux chaque jour, comme la cloche de restaurant, imaginée par le designer Christophe Gernigon, et qui permet de dîner à plusieurs autour d’une table, mais chacun sous sa cloche. Mediapart se fait l’écho de cette initiative dystopique : "interrogé sur la possibilité que sa création ait un usage limité dans le temps, si la crise sanitaire prend fin, le designer se dit très à l’aise avec cette idée. D’autant que certaines personnes intéressées réfléchissent à d’autres usages, dans des bijouteries par exemple, ou pour l’accueil dans des entreprises".

Dans sa chronique du Monde, Stéphanie Noblet imaginait il y a quelques jours ce qu’allait devenir la normalité de nos dîners, avec le respect de la fameuse distanciation physique.

Sous le titre : "Tu me passes le gel ?", référence à cette nouvelle icône de notre temps pandémique, elle se demandait ce que pourrait être le cadeau apporté par les hôtes : "des bouquets baume au cœur pour tous les citadins privés de nature. Mais la concurrence est rude : parmi les cadeaux apportés à un dîner, le lot de masques cousus main est du meilleur effet. Une preuve d’attention, tant qu’elle n’est pas perçue comme un rappel à l’ordre moralisateur. Plus classique, mais tout aussi personnalisé et saisonnier : une confiture maison (rhubarbe, fraise…), un bocal de pickles, ou tout autre fruit d’activités manuelles confinées".

Courageux porteurs de masques

Pour l’écrivain Arno Bertina, le masque présente tout de même quelques avantages : "les masques dissimulent les visages plus efficacement que des lunettes noires – la bouche qui sourit est plus expressive qu’un regard. Tu redeviens mystérieux aux yeux des habitants de ton quartier. Quand ils sont customisés – ce qui n’est pas rare – ils réussissent même ce tour de force de singulariser dans le respect de la dissimulation, de l’anonymat".

Mais ce léger avantage sur le court terme risque de s’avérer une plaie sociale sur le long cours, poursuit-il dans sa tribune dans Le Monde : "les autorités médicales préconisent le port du masque pour protéger des postillons et du virus qu’ils peuvent transmettre. La pensée qui m’obsède n’est pas liée au virus lui-même. Ce que je crains : une fois la pandémie terminée, quantité de ces gestes barrières ne disparaîtront pas. Des gens vont devenir plus tatillons qu’ils n’étaient déjà. J’imagine certains amis ne plus vouloir qu’on se fasse la bise pour se dire bonjour. Imposer qu’on retire ses chaussures chez eux, qu’on ne soit plus que deux sur le canapé et non pas trois. J’ai peur de voir remise en cause cette complicité physique qui est au cœur de l’amitié ou de la vie amoureuse".

Le masque n’est qu’un objet, bien sûr. Un rien, qui s’enlève d’un coup et se jette par palettes entières en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Mais il y a fort à parier que, si nous n’y prenons pas garde, on ne puisse jamais retirer vraiment ce masque ou se passer de tous ces objets qui nous sécurisent.

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4 min

Matthieu Garrigou-Lagrange, Didier Pinaud et l'équipe de La Compagnie des Œuvres