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Masques à la crèche : un danger pour le développement des bébés ?

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Une auxiliaire en puériculture tient dans ses bras une petite fille dans une salle de la crèche Osiris de Nancy, en mai dernier.
Une auxiliaire en puériculture tient dans ses bras une petite fille dans une salle de la crèche Osiris de Nancy, en mai dernier.
© Maxppp - Alexandre Marchi / L'Est Républicain

Depuis un arrêté du 18 septembre dernier, le port du masque est obligatoire dans les crèches pour les professionnels de la petite enfance, même en présence des enfants. Certains parents et psychologues sont inquiets pour le développement de l'enfant.

Le 18 septembre dernier, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait, parmi toute une panoplie de mesures contre l’épidémie, le port obligatoire du masque dans les crèches. Le décret du gouvernement a été pris sur la base d’ un avis rendu par le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), une dizaine de jours avant. Les experts ont pris en considération les dernières études montrant que les enfants, d’une part sont "peu à risque de forme grave" du nouveau coronavirus et d’autre part "peu actifs dans la transmission" du SARS-CoV-2.  

Il s’agit donc surtout de protéger les enfants de moins de 11 ans d’une contamination par des adultes porteurs, poursuit le HCSP. Mais aussi, même si le Haut Conseil ne l’écrit pas tel quel, de freiner la propagation du coronavirus entre adultes, qu’il s’agisse des parents accompagnant leurs enfants dans les établissements, des professionnels travaillant dans les crèches ou en maison d’assistantes maternelles. A noter qu’une nounou à domicile n’est pas obligée de se masquer lors qu’elle est seule avec le bébé. 

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Ces nouvelles consignes ont suscité l’inquiétude de certains parents et professionnels de la petite enfance. Bien que peu de voix se soient élevées, nous donnerons ici la parole à la maman - très en colère - d’une petite Sasha qui a juste 7 mois. Et à Anna Cognet, une psychologue clinicienne qui a déjà fait l’expérience des masques dans les services de néonatologie. 

Reportage de Tara Schlegel à Ivry-sur-Seine dans la crèche parentale "Eveil Parents, Enfants"

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La colère d’une mère 

Laura est avec sa petite fille Sasha, âgée de 7 mois, qui joue tranquillement sur son tapis d’éveil. L’enfant est inscrite dans une crèche située dans le nord de Paris. Et sa maman nous accueille dans leur appartement : 

Laura raconte sa colère, quand elle a appris que Sasha ne verrait que des visages masqués.

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Laura était soulagée cet été de savoir que les professionnels de la crèche avaient le droit d’enlever leurs masques lorsqu’ils étaient seuls avec des enfants, mais depuis quelques jours la donne a changé. Olivier Véran a en effet décider d’imposer le port du masque en toutes circonstances pour les adultes qui travaillent en collectivité avec des enfants de moins de 11 ans. Laura est outrée, "folle de colère" : 

J’ai trouvé ça fou que cela passe comme si c’était quelque chose de normal. Juste, on l’annonce ! Et cela m’a rendu aussi stupéfaite que personne ne dise rien du tout des résultats négatifs que cela va avoir sur les enfants. Sasha va à la crèche tous les jours, donc cela veut dire que tous les jours, pendant le maximum de temps où elle est éveillée, elle voit des gens masqués. Et pour moi, ce n’est pas acceptable. 

Laura admet néanmoins qu’elle n’a pas noté de différence dans le comportement de sa fille. Mais elle s’exclame aussi tôt : "Heureusement, en fait !" Il semble normal à cette maman qu’il n’arrive rien de grave à sa petite fille quand elle se rend à la crèche. "Moi, je n’attends pas de la crèche qu’il y ait juste pas de choses traumatisantes ou horribles. Encore heureux que cela ne survienne pas." Le seul fait que le port du masque puisse entraîner un risque pour Sasha, lui semble suffisant pour s’en inquiéter. 

Cette maman réclame donc une exception pour les crèches : comme il est toléré d’enlever son masque dans les bars et les restaurants, il faudrait pouvoir l’ôter devant les tout-petits. Nous pourrions ainsi "préserver la santé psychique" des enfants, comme nous préservons la santé économique des commerces, dit-elle. Laura est aussi persuadée que sa petite Sasha observe beaucoup sa bouche et que c’est comme cela qu’elle apprend beaucoup de choses : 

Laura voudrait que l'on fasse une exception en crèche, "comme dans les bars et les restaurants".

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Depuis qu’on est jeunes parents, on lit beaucoup de choses sur le mimétisme, sur le fait qu’il faut accentuer nos expressions, qu’il faut sourire aux enfants, etc. Et là, tout d’un coup, ce qu’on appelle le sourire avec les yeux suffirait pour que les enfants se développent bien. Je trouve qu’il y a quand même une énorme contradiction.

Laura trouve aussi très triste l’idée que sa fille ne pourra pas reconnaître les dames de la crèche si elle les croise plus tard dans la rue, même si elle passe des heures avec elle. D’ailleurs, comme elle nous le confie dans un grand rire, elle-même, Laura enlève son masque dans la rue quand elle promène sa fille : "Elle veut me l’enlever donc c’est sale, c’est dangereux pour elle, confie sa maman, donc à chaque fois que je suis avec elle dans la rue, maintenant, j’enlève le masque. Mais je ne sais pas si c’est positif de dire ça car les gens vont croire que je suis anti-masque et que mes propos ont moins de valeur." 

Pour finir, Laura relève les "mauvaises décisions" et les paradoxes qu’entraîne cette situation épidémique. Quel avenir nous préparons-nous dans une société où personne ne sourit plus aux enfants, où les personnes âgées sont plongées dans l’isolement et les seuls gens non masqués dans la rue ont une cigarette aux lèvres ? En tous cas, affirme Laura, il y a certains passants qui semblent heureux de porter leurs masques : 

La maman de Sasha s'insurge contre une société où seuls les fumeurs ont le droit d'enlever leur masque dans la rue.

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Dissimuler son visage a un impact sur les bébés

Laura a remarqué, en mai dernier, une Tribune dans Libération intitulée "Ne jetons pas les besoins des bébés avec l’eau du bain" et qui allait exactement dans le sens de ses inquiétudes. Le texte était cosigné par Célia du Peuty et Anna Cognet, deux psychologues cliniciennes. Anna Cognet exerce en libéral, mais elle a aussi passé beaucoup de temps dans des services de néonatologie avec des tout-petits. Elle a pu y observer des nouveau-nés en contact avec des adultes tout le temps masqués. Pour Anna Cognet, il est évident que le fait de dissimuler une partie de son visage, quand on babille avec un bébé, a forcément des conséquences : 

"Quand on parle à un bébé spontanémment on exagère nos mimiques, parce qu'on sait qu'il va mieux nous comprendre."

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Les enfants déjà tout petits, dès deux jours de vie, fonctionnent beaucoup avec tout ce qui est sensoriel, mais visuel aussi. On ne le sait pas tout le temps, mais en fait, dès deux jours de vie, ils sont capables de reconnaître leur mère avec les yeux (…). On savait déjà qu’ils reconnaissaient leur mère avec la voix, avec l’odeur, on s'en doutait car il y a la vie intra-utérine. Mais on sait que maintenant c’est même avec les yeux ! Et chez l'humain, le visuel est quand même prépondérant parmi les organes sensoriels. En fait, tout ce que l'enfant va développer comme compétences, il va le faire en grande partie par imitation de ce qu'il voit. C’est pour cela que si le port du masque est un inconfort pour les adultes (…) pour les bébés, c'est autre chose. Tout ce qui est de l’ordre du langage se fait par imitation et le bébé absorbe le monde extérieur de cette manière orale. Voilà pourquoi cela nous alerte un peu. 

Anna Cognet ajoute que le sourire avec les yeux, dont on parle beaucoup et qu’il faudrait pouvoir déchiffrer quand on est masqué, est un sourire très "subtil". Les petits enfants n’ont pas forcément les clés pour le décrypter. Et elle ajoute un exemple très frappant : lorsqu’elle travaillait à l’hôpital dans un service de néonatologie, un enfant prématuré a accusé un véritable retard de développement parce que absolument tous les adultes autour de lui - y compris "sa mère aimante" - étaient masqués. Avant de développer cet exemple, Anna explique que le visage des parents, penchés sur le berceau d’un bébé, est comme un miroir qui va lui permettre de comprendre ses propres émotions : 

"On n'est pas là pour faire des expériences sur les bébés. On ne sait pas dans quelle mesure ça les impacte."

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Les adultes - on dit souvent  "la mère" quand on jargonne un peu - mais les adultes, en général, sont le miroir du bébé. Ils s'intéressent à ce qu’il dit. Ce sont eux qui vont exprimer par leur attitude, par leurs mots et par leurs mimiques, quelque chose de l’émotion de l’enfant. L'enfant qui pleure, lui, ressent juste un inconfort très profond et il ne sait pas pourquoi. L'adulte va venir, va dire 'Oh, tu es fatigué, tu as mal, tu as faim' ou alors à l’inverse : 'Ah, tu souris, tu es content'. Et tout ce qu'il y a dans le visage de l'adulte va finalement donner à l'enfant de quoi comprendre ce que lui-même vit. C'est comme ça qu'on se développe et qu'on se constitue. Et donc, si cela est manquant, il est bien évident que ça nous questionne. 

Il ne s’agit pas de dramatiser trop, ajoute Anna Cognet, car les enfants passent en général 5 heures "en moyenne en France" à la crèche. Le reste du temps, ils côtoient leurs parents non masqués. Mais pour ceux qui ont un entourage peut-être moins présent, ceux qui restent beaucoup plus longtemps en collectivité, ceux qui ont des troubles de l’audition, autrement dit pour les plus fragiles, on ne mesure pas encore les répercussions. "On n'est pas là pour faire des expériences sur les bébés", souligne Anna Cognet. 

La psychologue clinicienne Anna Cognet.
La psychologue clinicienne Anna Cognet.
© Radio France - Tara Schlegel

Il y a aussi des études, ajoute la psychologue clinicienne, sur des mamans aveugles. Comme elles ont un visage moins expressif - car elles ne voient pas les émotions que l’enfant traduit par des signes quand il est tout petit - on a noté que leurs bébés en retour développent une faible capacité à exprimer par le visage leurs émotions. Evidemment, ils vont découvrir toute une autre palette de sens qui viennent pallier ce manque : 

Anna Gognet prône des masques transparents dans les crèches.

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Pour Anna Cognet, il faut certes faire primer la santé physique, en ces temps de coronavirus, mais il faudrait proposer certaines améliorations, comme le port d’un masque transparent. Il faut aussi permettre aux parents de continuer à entrer dans les crèches pendant les périodes d’adaptation. Ce qui est d'ailleurs autorisé par la législation actuelle. 

La psychologue revient, pour conclure, sur les travaux du pédiatre britannique Donald Winnicott, l’un des premiers au début du XXe siècle à avoir développé ces questions. Pour Winnicott, explique Anna, il y a une vraie osmose entre la mère et le bébé, finalement c’est lui qui va développer cette idée que c’est la mère qui "interprète" et pose des mots sur des sentiments ou des besoins. Donald Winnicott "en était venu à l’idée que certaines mères déprimées ont un manque d’expressivité sur le visage et que cela crée chez le bébé un malaise". Cette idée a ensuite été systématisée avec Edward Tronick, un psychologue du développement américain, qui a montré une expérience "un peu cruelle" :

"La mère prend soudain un visage de glace. Le bébé passe alors par différentes étapes, avant de tomber dans un état de détresse."

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Encore une fois, conclut cette psychologue, il ne faut pas dramatiser mais il ne faut pas non plus oser des "expériences" sur les bébés. Car c’est leur développement qui est en jeu.