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Masques, hygiène, intimité : singularités historiques de l'Asie

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En janvier 1967, des membres de la garde rouge chinoise se protègent des germes de la grippe. Ils s'adressent à la foule dans le cadre de la révolution culturelle entamée en 1966.
En janvier 1967, des membres de la garde rouge chinoise se protègent des germes de la grippe. Ils s'adressent à la foule dans le cadre de la révolution culturelle entamée en 1966.
© Getty - Ian Brodie

Entretiens croisés. Pour endiguer la pandémie de Covid-19, les masques médicaux et les gestes barrières sont devenus indispensables. De nombreux pays d'Asie sont montrés en exemple et l'hygiène semble occuper une place très importante dans la vie des habitants. Éléments de réponse avec deux anthropologues du continent.

Dès le début de la pandémie de Covid-19, les Chinois se sont rués sur les masques pour éviter de se contaminer entre eux. Plus largement, il n'est pas rare de croiser, dans la rue ou dans les commerces, des Asiatiques qui portent des équipements de protection sanitaire. D'où vient cette pratique ? Est-elle un fait social rattaché à un continent ou une partie du monde ou puise-t-elle dans des racines historiques ?

Maître de conférences à l'université de St Andrews, Christos Lynteris est anthropologue spécialisé dans les questions médicales et de santé. Il étudie les phénomènes médicaux et les questions de santé publique et ses recherches de base portent sur l’Asie et plus particulièrement la Chine. Il estime que les Asiatiques ont développé un modus vivendi imprégné d'hygiène depuis l'épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) au début du XXIe siècle.
À l'inverse, Pierre Le Roux est convaincu que ce sont des façons d'être inhérentes à ces sociétés holistes, au sens où l'entendait Louis Dumont, et que les individus s'inscrivent dans ces ensembles. Selon cet ethnologue spécialiste de l'Asie du Sud-Est et professeur à l'Université de Strasbourg, la culture de l'hygiène est sociologiquement installée et tenue par la verticalité ainsi que le respect actif de l'ordre en Asie.

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À gauche, Christos Lynteris. L'un de ses derniers livres s'intitule "Human extinction and the pandemic imaginary" (2019). À droite, l'anthropologue Pierre Le Roux. Il étudie l'Asie et y a vécu 25 ans.
À gauche, Christos Lynteris. L'un de ses derniers livres s'intitule "Human extinction and the pandemic imaginary" (2019). À droite, l'anthropologue Pierre Le Roux. Il étudie l'Asie et y a vécu 25 ans.

Peut-on parler de "culture de l'hygiène" en Asie ? Est-elle sociologiquement ancrée ou est-elle reliée à un fait historique précis ?

Pierre Le Roux : L'hygiène est très présente dans le quotidien des habitants d’Asie du Sud-est, qui est la région que je connais le mieux. Les habitants vont prendre 10 à 15 douches par jour, car il fait très chaud. Ce sont des rafraîchissements : le matin pour se réveiller, en fin de matinée après avoir travaillé, avant de manger à midi, après manger, etc. Ils sont extrêmement propres individuellement et font de même pour leur linge mais ils ne nettoient pas les maisons autant que nous. Pour prendre un autre exemple, un couple fera rarement l'amour sans que l'un et l'autre n'ait pris de douche avant. Il faut savoir que l’Asie du Sud-Est n’utilise pas de papier toilette, il y a un petit jet d’eau pour se nettoyer et un autre pour se sécher. Les Asiatiques font très attention au confort des individus, mais cette jouissance de vivre passe d'abord par la propreté. C'est impensable de manger, hormis peut-être les Viêts dans les champs, sans se laver les mains juste avant. On les voit souvent porter des masques dans la rue, car ils ne veulent pas contaminer leurs compatriotes.

Christos Lynteris : Je ne suis pas sûr qu'il soit exact de parler de culture comme si cela était propre au peuple asiatique. Les premiers masques médicaux sont apparus en Chine au début du XXe siècle lors de la pandémie de peste mais ils n’étaient pas systématiquement utilisés. Ils sont inventés par Wu Lien-teh, un docteur chinois en charge de contenir le virus et deviennent un réflexe en Mandchourie (nord-est de la Chine, N.D.L.R). Dans cette région, les rapports font état de près de 50 000 morts. C’est à ce moment-là que la Chine arrête de suivre le mouvement et commence à innover, à se montrer sur la scène internationale grâce à ses progrès médicaux. On résume ça par "montre moi tes équipements de santé et je te dirai à quel point ta société est évoluée". Cela arrive après plusieurs humiliations militaires pour la Chine : les deux "guerres de l’opium", ou encore la "révolte des boxers". La Chine de l’époque est très loin de celle que l’on connaît aujourd’hui et c’était un bon moyen pour elle de prouver qu’elle est une nation moderne.

Le lundi 23 mars 2020, les habitants de Chongqing, en Chine, saluent le personnel médical dans le contexte de pandémie du Covid-19.
Le lundi 23 mars 2020, les habitants de Chongqing, en Chine, saluent le personnel médical dans le contexte de pandémie du Covid-19.
© AFP - STR

Comment expliquer que les Asiatiques ont très rapidement compris et intégré la nécessité du masque dans la pandémie que nous traversons ?

PLR : En fait, ces mesures imposées aux Asiatiques ne sont pas vécues comme une contrainte par les populations et on peut l'expliquer grâce à plusieurs clés de compréhension de ces sociétés. Tout d'abord, elles sont verticales, pyramidales et respectent une séniorité - et donc aussi une juniorité - sociale où chacun obéit à son aîné. Ce dernier est au-dessus de nous par l'argent qu'il possède, mais aussi par la notoriété ou bien la puissance. Le cadet obéit respectueusement et activement mais il faut aussi préciser qu'un suzerain n’existe que s’il a des vassaux. C’est le moteur des sociétés de l’Extrême-Orient et de l’Asie du Sud-Est. 

Le deuxième point concerne la proxémie (la distance physique et sociale) et ses niveaux. Edward T.Hall la conceptualise en parlant de sphère sociale (deux à trois mètres), personnelle (un mètre), puis intime (moins de 40 centimètres). Pour l'Asie, j'ajouterais ce que j'appelle un "halo thermique". C'est une sphère que l'on observe avec une caméra thermique mais aussi quand vous approchez votre main de votre bras ou de votre joue à 20 centimètres. Vous avez une impression de chaleur car elle se diffuse dans votre corps. Cette intimité est totale et on ne la partage qu’avec la personne qu'on aime. C’est quelque chose que les Asiatiques, dans leur ensemble, ne veulent jamais rompre tout comme la sphère de l’intime.

Le troisième point rejoint le deuxième car il s'agit d'un absolu évitement de l’expression intime envers l’autre. Quand ils viennent en Europe en vacances, les Asiatiques sont choqués par les déjections animales sur les trottoirs parce que c’est trop intime. Ce n'est pas la saleté qui les offusque. Quand une femme japonaise vous parle, elle va mettre sa main devant sa bouche pour la cacher, car c’est une cavité intime. Elle veut à la fois vous éviter de recevoir son haleine mais aussi protéger son intimité, son être. Donc pour eux, porter un masque en ce moment leur paraît extrêmement naturel. Ces faits sociaux se recoupent car les Asiatiques n'exposent que très rarement leur intimité en public et ont un respect de l'ordre très ancré.

CL : L'usage généralisé des masques arrive bien après son invention. Le masque devient un objet du quotidien des Chinois - comme les chapeaux et les écharpes - avec l'épidémie de SRAS (2002-2004). Elle est inattendue, traumatisante et a un taux de mortalité de 10%, ce qui est très élevé. Les masques deviennent donc un réflexe à ce moment-là et les Asiatiques vont continuer de les utiliser pour se protéger de la pollution, des rhumes et autres grippes. Il y a un contexte - celui de la pollution - qui a incité les Asiatiques à prolonger cette habitude. Ce contexte de pollution n’était pas ancré dans le logiciel de la population pendant celle qui a été baptisée la "grippe espagnole". Désormais, cela fait partie de la modernité asiatique mais plus précisément à Hong-Kong, au Japon, en Corée du Sud, au Vietnam, à Taïwan et bien sûr en Chine. À la sortie de la guerre civile chinoise en 1949 (où la République populaire de Chine est proclamée par le régime communiste avec Mao Zedong à sa tête, N.D.L.R) une large campagne de propagande est menée pour diffuser sa politique de santé publique sur des posters. Le gouvernement utilise alors les masques sur des photographies en noir et blanc, ce qui fait d'autant plus ressortir cet objet.

En 1950, les jeunes de la garde rouge chinoise agitent leur Petit livre rouge de Mao Zedong et louent sa politique.
En 1950, les jeunes de la garde rouge chinoise agitent leur Petit livre rouge de Mao Zedong et louent sa politique.
© Getty - Express

Voit-on, en ce moment, un tel type de propagande de la part du gouvernement chinois ?

CL : Non, justement car la population porte le masque d'elle-même. On assiste plus à de la communication politique à grande échelle qu'à de la propagande. Le meilleur exemple, ce sont ces hôpitaux construits en dix jours dans la banlieue de Wuhan. Le gouvernement veut faire croire que c’est la première fois, qu’il s’agit d’un événement sans précédent et que c’est une prouesse, mais c'est totalement faux. Cela avait déjà été réalisé lors de la première épidémie de SRAS de 2002-2004, aux alentours de Pékin.

Dans une tribune publiée dans Le Monde, l'anthropologue Frédéric Keck invoque "l'espace public comme lieu où le citoyen se présente à visage découvert", un héritage des Lumières réalisé par la Révolution française, pour expliquer la réticence française. Est-ce là l'une des grandes différences entre l'Occident et l'Extrême-Orient ?

CL : Je pense que la transparence est un idéal partagé par une très grande majorité de pays européens. C’est quelque chose auquel on aspire et on aime à se définir à travers elle. Ce phénomène est très récent. On voit également à quoi certains rattachent cette exigence de transparence, à savoir le visage découvert ou plutôt, un visage non-couvert. Quand le gouvernement autrichien affirme que les Européens de l’Ouest ne sont pas habitués à se couvrir le visage, cela sert son propos islamophobe. Les Musulmans présents en Bosnie, par exemple, ne font pas partie de l’Ouest ? Mais pour répondre à votre question, je dirais que la question du masque renvoie automatiquement à celle du visage pour les Asiatiques comme pour les Européens.

PLR : Il faudrait parler de cet évitement de la démonstration intime en public qui caractérise les Asiatiques. Ils ne vous embrassent pas pour vous saluer mais ils ne s’embrassent pas ou très peu, car ils ne veulent pas se montrer. Deux personnes amoureuses ne le font pas, ou alors c’est très récent, mais elles vont plutôt se humer. Les fois où ils s’embrassent, ils ne le font jamais en public. Donc il n'y a aucun problème pour eux à cacher leur visage, donc leur intimité, dans la rue.

CL : Mais ces masques hygiéniques nous obligent à réfléchir sur ce qu’ils sont à la base. D’ailleurs, on parle de "masque" mais en est-ce vraiment un ? Un masque n’est pas simplement quelque chose qui couvre le visage, c’est un objet qui a une longue histoire et cela dans diverses cultures. D’un point de vue anthropologique, il ne sert pas qu’à cacher le visage mais aussi à le transformer. On l'observe très bien dans les tragédies grecques qui traduisaient des expressions bien précises, chez certains peuples comme les Dogons (Afrique de l'Ouest) ou les Hopis (Amérique du Nord) ou au Japon.

Un masque traditionnel des Dogons porté lors de l'ouverture du Festival sur le Niger, à Ségou au Mali, en février 2020.
Un masque traditionnel des Dogons porté lors de l'ouverture du Festival sur le Niger, à Ségou au Mali, en février 2020.
© AFP - Michele Cattani

Et même, à l’origine des masques en Chine en 1910, leur inventeur avait déjà la volonté - outre celle de protéger - de transformer ceux qui le portent en personnes modernes. Aujourd'hui, dans le contexte de Covid-19, ce n'est plus le cas, hormis les initiatives personnelles.