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Matrimoine : pour une véritable inclusion des femmes dans l'héritage culturel

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La jeune pianiste, concertiste et défricheuse de compositrices oubliées, Solène Péréda, va jouer Louise Farrenc, à l'Espace des femmes, à Paris, pour les journées du Matrimoine.
La jeune pianiste, concertiste et défricheuse de compositrices oubliées, Solène Péréda, va jouer Louise Farrenc, à l'Espace des femmes, à Paris, pour les journées du Matrimoine.
© Radio France - Benoît Grossin

Depuis 2015, les journées du Matrimoine se déroulent en même temps que les journées du Patrimoine pour mettre en lumière des créatrices majeures du passé. La sixième édition célèbre la première femme à avoir écrit des symphonies, Louise Farrenc, et d'autres compositrices tombées dans l'oubli.

C'est à l'initiative d'une association mobilisée contre les discriminations et pour la parité, HF (Hommes - Femmes) Île-de France, que les journées du Matrimoine font écho désormais chaque année aux journées du Patrimoine. Dans le cadre d'un mouvement national lancé en 2009 qui préconise l'égalité des droits entre les hommes et les femmes dans les arts et la culture. 

Alors qu'on ne compte aujourd'hui que cinq femmes au Panthéon, comme à l'Académie française, et que moins de 10% des rues de Paris portent un nom de femme, l'objectif est de mettre en avant des créatrices du passé dont l'héritage a été oublié dans les dictionnaires et les mémoires, malgré l'immense succès qu'elles ont eu, pour certaines d'entre elles, à leur époque.

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Le coup d'envoi de la sixième édition sera donné ce vendredi soir à la Cinémathèque française, avec la diffusion de D'où vient cet air lointain ?, le dernier film autobiographique de la réalisatrice féministe Yannick Bellon, disparue en juin 2019. 

34 autres rendez-vous seront proposés gratuitement au public à Paris et à Montreuil les 19 et 20 septembre et d'autres manifestations sont prévues dans la région de Lyon et en Normandie notamment. 

La notion de matrimoine, loin d'être nouvelle, date du Moyen Âge et elle commence, dans sa nouvelle acception, à faire son chemin en France et ailleurs en Europe.

Celles et ceux qui la défendent aujourd'hui estiment que l'Histoire s'est écrite au masculin et qu'il est nécessaire d'offrir aux jeunes générations d'autres modèles d'identification, des modèles féminins, pour qu'elles puissent s'en inspirer et se projeter dans des carrières.  

Des compositrices, illustres en leur temps avant d'être oubliées, Louise Farrenc, Elisabeth Jacquet de La Guerre ou encore Germaine Tailleferre, sont mises à l'honneur cette année.

La Cité Audacieuse, "premier lieu dédié au rayonnement des droits des femmes et de l’égalité entre les femmes et les hommes en France", ouvert en mars dernier dans le VIe arrondissement de Paris, accueille les journées du Matrimoine 2020.
La Cité Audacieuse, "premier lieu dédié au rayonnement des droits des femmes et de l’égalité entre les femmes et les hommes en France", ouvert en mars dernier dans le VIe arrondissement de Paris, accueille les journées du Matrimoine 2020.
© Radio France - Benoît Grossin

Matrimoine : un terme ancien redéfini

Historiquement, le patrimoine fait référence aux biens transmis par le père et le matrimoine aux biens transmis par la mère, le matrimoine, un terme utilisé au Moyen Âge et tout au long de l'Ancien Régime jusqu'à la Révolution française. 

Le Dictionnaire historique de la langue française paru en 1992 indique que le terme "a vieilli, étant considéré comme un terme burlesque au XVIIe siècle, puis a disparu".  

Le concept de matrimoine culturel ne s'installe qu'au XXIe siècle, après la réapparition du terme sous la plume du psychanalyste Amine Azar qui, en 2000, décrit ce qu'il considère comme une crise du matrimoine au XVIIe siècle. 

Des travaux déterminants ont été menés ensuite par l'autrice, metteuse en scène et membre du mouvement HF depuis 2011 Aurore Evain qui s'est penchée sur le matrimoine théâtral sous l'Ancien Régime.

Dans l'édition du 4 septembre 2019 de 50-50, le magazine de l'égalité Femmes / Hommes, l'artiste et chercheuse affirme que :

Si on considère le matrimoine comme un néologisme, il n’a pas de sens en effet. Mais si on accepte d’entendre que ce terme fait partie, comme le mot autrice, des féminins qui ont été effacés, pour des raisons discriminantes, par des institutions politiques et culturelles, notamment l’Académie française, traversées alors par des idéologies sexistes, qui vont à l’inverse des valeurs que notre société défend aujourd’hui, alors il entre en résonance avec notre modernité.

Aurore Evain ajoute qu'"une fois le matrimoine disparu, l’héritage culturel ne s’est plus conjugué qu’au masculin, et l’effacement des créatrices s’est accentué au fil dès siècles".  

Depuis 2015, depuis le lancement, suivant sa proposition présentée deux ans plus tôt, des journées du Matrimoine, d'autres collectifs féministes se sont emparées du concept, Osez le Féminisme !, le Comité Métallos, le Deuxième Texte, Georgette Sand, ainsi que des artistes, des compagnies, des youtubeuses…

Matrimoine : pour bâtir d'autres modèles d'identification

"Quand on tire la pelote du matrimoine, des femmes qui ont existé dans le passé, depuis le XIVe siècle et même avant, sur le terrain artistique, des femmes talentueuses, audacieuses, selon Marie Guérini, coordonnatrice générale des journées du Matrimoine, on en trouve des milliers en France !"

Mais elles sont quasi absentes des encyclopédies, des livres d'histoire et des livres scolaires.

En estimant à 95% l'œuvre des hommes dans le patrimoine, le collectif HF appelle à ce que l'héritage culturel soit composé du patrimoine et du matrimoine, pour un héritage commun, égalitaire, paritaire et afin de donner de nouveaux modèles aux jeunes générations. 

Sachant que d'après les données du ministère de la Culture les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans les écoles d'arts (cinéma, arts plastiques, danse, photographie...), Marie Guérini affirme que les étudiantes et jeunes diplômées pensent toujours défricher, être dans les premières, faute de connaître l'histoire de leurs aînées.

Et elle constate que les jeunes créatrices qui participent à l'édition 2020 des journées du matrimoine, ont "avec entrain, envie de s'emparer des histoires des femmes du passé, parce que cela les stimule, les nourrit. Elles se disent : Ouah !, nous ne sommes pas les seules, il existe des modèles féminins !"

D'autres initiatives se développent en Europe, HF Ile-de-France parle même d'effet Matrimoine, depuis quelques années, en citant des promenades dans Bruxelles, en Belgique, l'Eredità delle Donne à Florence, en Italie, Extraordinary Women au Royaume-Uni, ou encore le premier forum européen Culture et Genre à Bilbao, en Espagne.

36 min

Matrimoine : les compositrices oubliées

Pour la saison musicale 2019-2020 en France, d'après des chiffres du ministère de la Culture, HF Ile-de-France relève que 1% seulement des opéras programmés sont composés par des femmes, alors que les conservatoires de musique accueillent une majorité, 55%, de femmes (Rapport du Haut Conseil à l'Egalité, 2018).

Et pour l'ensemble des œuvres, Emmanuelle Cordoliani, professeure au CNSMDP (Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris) et membre du conseil d'administration d'HF Ile-de-France, ne compte pas plus de 2% de compositrices jouées actuellement. 

"Elles sont pourtant nombreuses, souligne-t-elle, que ce soient les compositrices vivantes, des femmes qui écrivent dans tous les pays de la musique érudite ou savante notamment, ou celles qui s'inscrivent dans le matrimoine, les compositrices du passé dont l'héritage culturel est encore bien souvent méconnu."

Face à ce que Emmanuelle Cordoliani considère comme un système d'invisibilisation des créatrices et de leurs œuvres, il s'agit de les rendre visibles "pour que les créatrices d'aujourd'hui ne se sentent pas les premières à marcher sur la Lune ! "

Avec la pianiste Solène Péréda, en concert à l'Espace des femmes à Paris, plusieurs grandes compositrices du passé sont aujourd'hui mises en lumière, à l'occasion des journées du Matrimoine :

- Louise FARRENC (1804-1875)

Figure de proue des journées du Matrimoine en Ile-de-France, la pianiste et compositrice Louise Farrenc est la première femme à avoir écrit des symphonies. 

"Elle a eu la chance, précise Emmanuelle Cordoliani, d'avoir un mari qui était un parfait 'rôle modèle masculin féministe' " Aristide Farrenc. Editeur de musique, il a pu avoir une magnifique carrière, sans s'appuyer sur celle de la compositrice, en lui consacrant ses activités musicales, par la création des Éditions Farrenc, et en devenant rapidement son impresario.

Le couple a travaillé ensemble à la création d'une grande anthologie du piano du XVIe au XIXe siècle.

Louise Farrenc, nommée en 1842 professeure au Conservatoire de Paris, a obtenu et c'était une première en France, l'égalité salariale avec ses homologues masculins. 

Louise Farrenc jouée et racontée par la pianiste concertiste Solène Péréda

35 sec

Emmanuelle Cordoliani explique qu'"elle était tellement célèbre que l'on ne pouvait pas lui refuser d'être payée autant que ses confrères, sans quoi cela aurait fait un véritable scandale ! "

D'autant qu'en 1845 ses Trente études dans tous les tons majeurs et mineurs, op. 26 (publiées en 1839) sont adoptées par le Conservatoire de Paris comme méthode officielle pour les classes de piano. Preuve de sa contribution essentielle dans l'histoire de la musique, ces études deviennent un ouvrage pédagogique de référence. 

La couverture des "30 études pour piano, dans tous les tons majeurs & mineurs, op. 26",  ouvrage pédagogique de référence réalisé par la compositrice Louise Farrenc.
La couverture des "30 études pour piano, dans tous les tons majeurs & mineurs, op. 26", ouvrage pédagogique de référence réalisé par la compositrice Louise Farrenc.
- Bibliothèque nationale de France

Louise Farrenc, ovationnée par ses contemporains, a été ensuite oubliée, alors qu'elle n'a pas que composé de la musique de chambre, comme de nombreuses autres compositrices. On lui doit aussi des symphonies, des pièces pour orchestre. 

A ce sujet, Emmanuelle Cordoliani relève qu'on n'est plus du tout sur le même genre de moyens à mettre en oeuvre pour être joué et que :

Dans l'invisibilisation des femmes, cette question des moyens est le nerf de la guerre, c'est-à-dire que finalement des femmes qui composent pour le piano, on va toujours trouver cela charmant, mais à partir du moment où elles composent pour orchestre, il faut sortir les sous ! Et dans l'objectif de faire réapparaître les compositrices, un des enjeux est de voir jouer leurs grandes pièces ! Et nous constatons que celles qui sont les plus faciles à faire revenir sur le devant de la scène, ne sont pas celles qui ont composé pour orchestre, mais plutôt celles qui ont composé des mélodies ou de la musique de chambre...

- Elisabeth JACQUET de LA GUERRE (1665-1729)

Les journées du Matrimoine remettent aussi à l'honneur la compositrice Elisabeth Jacquet de La Guerre, célèbre et célébrée sous Louis XIV, devant lequel elle entame, à l'âge de cinq ans, sa carrière de virtuose en jouant du clavecin. 

Enfant prodige, "elle a aussi bénéficié d'un entourage qui allait dans son sens", souligne Emmanuelle Cordoliani. Son père Claude Jacquet appartenait à une dynastie de musiciens et en épousant l'organiste Marin de La Guerre issu lui aussi du milieu musical, l'association de son nom de naissance et de celui de son mari lui a permis de bénéficier de la renommée des deux familles et de tisser des liens dans la communauté musicale. 

Elisabeth Jacquet de La Guerre, une des toutes premières femmes à écrire des sonates en France (huile sur toile de François de Troy, vers 1704).
Elisabeth Jacquet de La Guerre, une des toutes premières femmes à écrire des sonates en France (huile sur toile de François de Troy, vers 1704).
- Collection particulière / DR

Elisabeth Jacquet de La Guerre, une des rares compositrices de l'Ancien Régime, était aussi une novatrice, notamment dans le domaine de la cantate et de la sonate, ainsi que dans la musique de clavecin accompagnée. 

Et elle a été une des toutes premières femmes à écrire des sonates en France aux côtés de son cousin François Couperin. 

Elisabeth Jacquet de La Guerre jouée et racontée par la pianiste concertiste Solène Péréda

1 min

La revue Mercure galant en août 1707 rapporte que ses S_ix Sonates pour le Violon et pour le Clavecin_ sont jouées à la Cour au petit couvert du Roi et qu'à la fin du dîner : 

Sa Majesté parla à Mlle de la Guerre, d'une manière très-obligeante, et après avoir donné beaucoup de loüanges à ses Sonnates, elle luy dit qu'elles ne ressembloient à rien. On ne pouvoit mieux loüer Mlle de la Guerre, puisque ces paroles font connoistre que le Roy avait non seulement trouvé sa Musique très-belle ; mais qu'elle est originale, ce qui se trouve aujourd'huy fort rarement. 

Parmi les premières femmes à avoir composé un opéra en France, Céphale et Procris, une tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, Elisabeth Jacquet de La Guerre a su également s’imposer dans le monde musical de son époque en faisant éditer l’essentiel de son œuvre. 

Pourtant, elle est, elle aussi, une grande oubliée de l'Histoire.

59 min

- Germaine TAILLEFERRE (1892-1983)

Autre grande figure négligée et mise en avant lors des journées du Matrimoine, Germaine Tailleferre est un peu plus connue du grand public, pour avoir fait partie du Groupe des Six, aux côtés de Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Francis Poulenc. 

Elle était donc la seul représentante féminine de ce groupe qui de 1916 à 1923 a écrit collectivement une musique en réaction à l'impressionnisme et au wagnérisme, sous l'influence des idées d'Erik Satie et de Jean Cocteau. 

Et malheureusement, déplore Emmanuelle Cordoliani, on a tendance à la considérer comme la petite Tailleferre, alors que les œuvres de ses condisciples sont bien plus reconnues. 

Derrière Jean Cocteau, le "Groupe des Six" : une seule femme Germaine Tailleferre et 5 hommes de gauche à droite, Darius Milhaud, Georges Auric, Arthur Honegger, Francis Poulenc et Louis Durey.
Derrière Jean Cocteau, le "Groupe des Six" : une seule femme Germaine Tailleferre et 5 hommes de gauche à droite, Darius Milhaud, Georges Auric, Arthur Honegger, Francis Poulenc et Louis Durey.
© Getty - Bettmann

Germaine Tailleferre a été célébrée, jouée de son vivant. Elle a composé des opéras, marqueurs très important dans la composition, pour laisser son nom dans l'Histoire. 

Germaine Tailleferre jouée et racontée par la pianiste concertiste Solène Péréda

2 min

Germaine Tailleferre, contemporaine, mais aujourd'hui, "les partitions de ses opéras sont très difficiles à trouver", constate Emmanuelle Cordoliani, avant d'ajouter que :  

Sa contribution au Groupe des Six, dans une dimension collective, participe de l'invisibilisation des femmes, comme on peut le voir avec les épouses de grands compositeurs, Clara Schumann ou Anna Magdalena Bach qui ont beaucoup de mal à avoir une oeuvre propre qui soit considérée, alors qu'elles ont été non seulement copistes mais aussi arrangeuses pour leurs conjoints. Les musicologues les plus honnêtes aujourd'hui finissent par dire : on ne sait pas trop qui a écrit quoi !

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