Maurice Genevoix, de la guerre à la nature

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Maurice Genevoix, de la guerre à la nature

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Maurice Genevoix à la pêche, en avril 1980.
Maurice Genevoix à la pêche, en avril 1980.
© Getty - Micheline Pelletier / Gamma-Rapho

Entretien. Entré au Panthéon ce mercredi, Maurice Genevoix est avant tout connu pour ses écrits sur la Première Guerre mondiale. Mais l’essentiel de son œuvre porte sur la nature, où il a trouvé une consolation aux souffrances endurées dans les tranchées.

Quatre-vingt-dix pour cent de l’œuvre de Maurice Genevoix est consacrée à la nature qu’il chérissait par-dessus tout. Au lendemain de la Grande Guerre, l’écrivain entré au Panthéon mercredi dernier y a trouvé le moyen de panser ses blessures et une forme d’apaisement. Selon Benoît Fidelin, ancien directeur de la rédaction du magazine Pèlerin et auteur du livre Genevoix, mon ami, paru en octobre 2019 (Ed. Bayard), "C'est pour cette raison que (dans ses écrits) il ne nous offre pas une vision bucolique de la nature mais une vision charnelle à l’image de la relation charnelle qu’il a entretenue avec la vie au lendemain de ce qu’il a vécu dans les tranchées".

Que trouve-t-on dans Ceux de 14 de si singulier et qui décrit particulièrement la Grande Guerre ?

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Dans Ceux de 14, Maurice Genevoix décrit la guerre à hauteur d'homme. Voilà ce qu'on y trouve. Ce n'est pas stratégique, ce n'est pas militaire. Genevoix est simplement un homme parmi les hommes. Donc la guerre est vécue à notre hauteur. On est un combattant, c'est-à-dire que nous sommes dans les pas de Genevoix, sous-lieutenant, et on voit ses compagnons vivre et mourir. Vivre, parce qu’on voit tous ces hommes auxquels il donne un nom exister dans la camaraderie, avec la tambouille, la fatigue, la joie de se retrouver. On voit aussi ces hommes être blessés et mourir dans d'affreuses souffrances. On voit ces hommes se pleurer les uns, les autres. Et on voit ces hommes être galvanisés par la mort des autres. 

Je m’explique : Qu’est-ce qui fait, avec la guerre de 14, qu’on s’est battu pendant quatre années ? C’est, bien sûr, parce que les généraux ont voulu continuer la guerre. Il y a eu beaucoup de sacrifices, il ne faut pas les oublier. Il y a eu, même, tant de sacrifices qu'on ne pouvait pas ne pas continuer. Mais on peut se demander comment les combattants, sur place, ont fait pour se battre dans d’atroces conditions et ne pas se rebeller. Cette question-là est centrale dans l'œuvre de Genevoix. On peut considérer, à l'époque, qu’il y avait beaucoup plus d'encadrement, qu’il n'y avait pas d'information qui passait, donc on ne savait pas ce qui se passait ailleurs. Tout cela joue beaucoup. Mais il y a aussi le fait que l'on se battait pour venger un copain. Et il y avait, dans la volonté de faire face à l'ennemi, cette camaraderie, cette volonté de ne pas perdre son copain. C’était une guerre industrielle mais en même temps terriblement humaine. Et c’est cela que l'on trouve dans les écrits de Maurice Genevoix : comment un homme, comment des hommes vivent la guerre, aussi atroce et furieuse soit-elle. 

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On y trouve également un tableau de la France de l'époque.

Oui, c'est un formidable tableau de la France de l'époque. On entend tous les accents dans le livre de Genevoix, les accents de tous ces gens qui viennent du nord et du midi de la France et qui se retrouvent unis dans les tranchées. On voit une France éminemment rurale. Il faut dire qu'à l'époque, 80% de la France était rurale. Et cela explique en partie la résistance des soldats. Les soldats étaient nés de la terre et ils se battaient pour la terre. Pour eux, perdre la terre était absolument terrible parce qu'ils avaient un lien indéfectible avec la terre. Cela explique leur acharnement à ne pas céder un pouce de terrain. Cela explique aussi le fait qu’ils étaient des soldats vigoureux. Avant de faire la guerre, ils travaillaient 12 voire 15 heures par jour dans les champs et cela explique leur capacité à endurer le conflit. Et c’est cette France que décrit Maurice Genevoix. Pas seulement, d’ailleurs, dans l’œuvre majeure que l’'on célèbre aujourd’hui, Ceux de 14

On retrouve cette France rurale dans un petit ouvrage qui s'appelle Au cadran de mon clocher. Il y raconte ce qu'a été son enfance dans une petite bourgade des bords de Loire de 3 000 habitants, dans le Loiret. Et il y dresse le portrait de la France d'avant le XXe siècle, de cette France rurale et provinciale d’avant 1914 dans laquelle il a grandi. 

On découvre également dans l’œuvre de Genevoix que les soldats écrivent beaucoup. Ils écrivent à leur famille. Et lui, Maurice Genevoix, reçoit des lettres. Et ça, c'est l’effet direct des réformes mises en œuvre par la Troisième République, notamment de l’école obligatoire instaurée par Jules Ferry. Tous les jeunes garçons sont allés à l'école et donc, ils ont appris à écrire. On perçoit dans ces écrits une France en pleine transformation, en pleine évolution. Il a décrit tout cela, cette France, ces Français plongés dans l'horreur et la férocité des combats. Maurice Genevoix en restera d’ailleurs traumatisé tout au long de sa vie. Mais il puisera dans ces épreuves, dans cette souffrance, des raisons de vivre et des raisons d’espérer.

Et surtout, il trouvera la consolation dans le rapport unique qu’il a entretenu toute sa vie avec la nature. Si on veut bien comprendre ce que cette guerre a été pour Maurice Genevoix, il faut se référer à ce qu’il a déclaré lui-même, à 84 ans, dans sa ville natale, Decize, à l’occasion de l’inauguration d’une cité scolaire à son nom. Il a dit : 

Je vais essayer de vous dire qui était Maurice Genevoix. C’est un garçon qui, à l’âge de 24 ans, a été embarqué, avec des centaines de milliers de jeunes hommes de son âge, dans une aventure tragique, effroyable, dans un long tête-à-tête avec la mort. Et qui a eu la chance après avoir souffert, saigné, d’avoir été rendu à la vie, d’avoir ressuscité réellement. Et depuis ce jour-là, il n’a cessé de porter en lui le sentiment pathétique de la vie, de la merveille qu’est la vie, de la richesse du monde qui nous est quotidiennement donné.

Voilà, je crois, la clef de son œuvre.

Toute une vie
58 min

"Un amour réaliste de la nature, pas béat"

Vous dîtes qu’il a trouvé la consolation dans le lien qu’il entretenait avec la nature. C’est la raison pour laquelle il a, par la suite, beaucoup écrit sur la nature ?

Oui. 10% de son œuvre porte sur la guerre, 90% de ses écrits sont sur la nature. Mais ces deux pans de son œuvre sont indissociables l’un de l’autre. La nature est ce qui lui a permis de revivre, de se reconstruire, et selon lui, elle donne un sens à la vie des hommes. 

Il a découvert la nature très tôt en allant pêcher sur les bords de Loire quand il était jeune et surtout il a découvert son pouvoir consolateur. Parce que c'est en se réfugiant dans la nature qu'il a pansé ses plaies suite à la mort de sa mère quand il avait 12 ou 13 ans. Et ce fut la même chose avec ce qu’il a vécu lors du premier grand conflit mondial. 

Son amour de la nature n'est pas un amour béat. Ce n'est pas un amour très optimiste, c'est plutôt un amour réaliste, un amour du caractère farouche de la nature. On peut dire qu’il a aimé la nature à rebours des souffrances qu’il avait endurées. C'est pour cette raison qu’il ne nous offre pas une vision bucolique de la nature. C'est une vision charnelle à l’image de la relation charnelle qu’il a entretenue avec la vie au lendemain de ce qu’il a vécu dans les tranchées. Il n'aurait pas été un grand écrivain du monde animal sans cette expérience de la première guerre mondiale. 

Que trouve-t-on dans ses livres sur la nature ? 

On y découvre d'abord des descriptions merveilleuses de ce que sont les arbres, les forêts, les cerfs, le monde animal et la vie des animaux en grand détail. C'est écrit avec des mots d'une précision inouïe qui nous font entrer dans la psychologie des animaux, qui nous font posséder la beauté des arbres, le lit des rivières, le cri des oiseaux, etc. On entre de plain-pied dans le monde naturel tellement les mots qu’il emploie sont justes et précis. Et puis il montre que l'homme peut être poreux à ce qui l’entoure, aux animaux, aux choses vivantes, aux arbres, aux saisons. Et cette porosité à la nature, pour Genevoix, donne à l'homme un sens à la vie. Il y a là une spiritualité qui va beaucoup plus loin que la simple admiration. 

Je pense que c'est quelque chose que peuvent surtout comprendre tous ceux qui chassent, qui pêchent, tous ceux qui se lèvent tôt pour aller au bord des étangs et qui ressentent là quelque chose qui les fait vibrer. Maurice Genevoix a, en quelque sorte, mis en mots et révélé ce qu’on pourrait appeler "l'instinct des hommes des bois". Dans son livre Raboliot, qui a eu le prix Goncourt en 1925, il raconte l’aventure d'un braconnier et il fait émerger ce qu’il y a d'irrésistible dans son personnage, ce qu’il y a d’instinctif dans son lien avec la nature. Genevoix parvient à rentrer au cœur de cet instant et à le mettre en mots, ce qui est très, très, très rare.

Benoît Fidelin, ancien directeur de la rédaction du magazine "Pèlerin", auteur de "Genevoix, mon ami" (Ed. Bayard)
Benoît Fidelin, ancien directeur de la rédaction du magazine "Pèlerin", auteur de "Genevoix, mon ami" (Ed. Bayard)
© Radio France - Benoît Fidelin

Était-il lui-même chasseur ou pêcheur ?

Il n’était pas vraiment passionné de chasse. La Grande Guerre l'avait dissuadé de porter des fusils mais c'était un pêcheur exceptionnel, un pêcheur des bords de Loire. Et cela depuis son plus jeune âge. Il pêchait des ablettes, des brochets, des carpes, des chevesnes et des barbeaux. Il a aussi pêché à la mouche. Et puis il a accompagné des pêcheurs de Loire à l'époque où il y avait des pêcheurs professionnels sur la Loire. Et il a su donner une amplitude à tout ça. Parce que chasser, ce n’est pas seulement tirer un animal, pêcher, ce n’est pas seulement mettre un hameçon dans la bouche d'un poisson. C’est une démarche beaucoup plus grande quand elle se fait en accord avec la nature. Et Maurice Genevoix a su le dire et le révéler parce qu'il nourrissait son écriture par une plongée incessante au cœur de la nature.  

Maurice Genevoix à la pêche, en avril 1980.
Maurice Genevoix à la pêche, en avril 1980.
© Getty - Micheline Pelletier / Gamma-Rapho

Certains considèrent Genevoix comme un écologiste avant l'heure. Est-ce votre cas ? 

On peut dire que c’était un écologiste avant l'heure. Mais il n’était pas un écologiste sentencieux comme on en voit tant aujourd'hui. Il était écologiste mais pas idéologue. Pour lui, l’homme a besoin de la nature pour se ressourcer, pour être pleinement lui-même. Et pour lui, abîmer la nature, c’est également abîmer l’homme. Il l’écrit notamment dans un roman paru en 1976, Un jour, dans lequel il raconte entre autres comment il évite le massacre d'une pinède. 

Mais il a commencé à écrire très tôt sur la nature. La boîte à pêche est paru dans les années 20 et c’est une référence pour la pêche à la ligne. Quand vous lisez Rémi des Rauches, livre sorti dans les années 20 également, vous entendez la clameur de la Loire et vous ressentez sa beauté et l’irrésistible attrait qu’elle exerce sur l’auteur. Ces livres-là, il les a écrits en même temps qu'il a écrit ses livres sur la guerre. Les cinq livres qui constituent Ceux de 14, il les a écrits de 1919 à 1926. Et il a entrecoupé l’écriture de ces ouvrages par l’écriture de ses premiers livres sur la nature que sont Rémi des Rauches, Raboliot, La boîte à pêche. Il raconte lui-même, d'ailleurs, comment, alors qu’il écrivait Ceux de 14 et qu’il repartait dans ses souvenirs de la crête des Éparges et de la tuerie quotidienne de milliers d'hommes, il allait le soir, au bord de la Loire, écouter le son du courlis sur le val ou voir comment la Loire se haussait aux musoirs de pierres. La nature est à la fois, pour lui, un réconfort et une source d’inspiration. 

Comment se fait-il qu’il a un peu été oublié après sa mort en 1980 ? 

Peut-être parce que son style, très littéraire, a pu paraître un peu daté. Mais il n’a pas complètement été oublié. Beaucoup ont continué et continuent de lire Genevoix. Lorsque j'ai fait des conférences à la sortie de mon livre, l'année dernière, je me suis retrouvé parfois devant 250 personnes venues écouter ce que j'avais à leur dire sur Maurice Genevoix. Ce sont évidemment des chasseurs, des pêcheurs, des gens qui connaissent ce lien qu’il entretenait avec la nature.

Alors c’est vrai qu’il a un peu été oublié par le grand public, que son œuvre est un peu tombée dans l'oubli. Mais on a récemment redécouvert qu’il était l’un des plus grands écrivains de la Grande Guerre. J’espère que cela permettra de redécouvrir qu’il est aussi un formidable conteur de la nature. Car je pense qu’à l'heure où l’on parle beaucoup d'écologie, il faut absolument relire ce précurseur en la matière qu’était Maurice Genevoix.