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Maurizio Ferraris : "Le virus, comme le web, ne va nulle part sans les humains"

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© Getty - Bunhill

Coronavirus, une conversation mondiale . Un virus cherche simplement les moyens de se développer. Que ce soit de corps en corps ou de réseaux en réseaux, la viralité trouve toujours un allié pour arriver à ses fins : l'humain. Faut-il pour autant être fataliste ? Pas pour le philosophe italien Maurizio Ferraris.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions en continuant cette Conversation mondiale entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Maurizio Ferraris est philosophe et enseigne à l'Université de Turin. Il a consacré nombreuses de ses recherches à la questions des traces qu'il a théorisé autour des études de la "documentalité", sujet de son dernier livre paru en janvier 2021 aux Editions du Cerf. Les deux pieds dans l'époque, juste critique de la technique, il rappelle à chaque fois les humains à leurs facultés dans ce monde qui bouge vite, très vite. Pour la Conversation Mondiale, il propose un constat, et une solution, pour ne pas rester les bras croisés à regarder les nouvelles vagues numériques nous submerger.

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Qu’ont en commun des entités aussi différentes que le virus, le web et le webfare, c’est-à-dire le welfare (bien-être) que je me propose de tirer du web ? Partons d’une évidence. Le virus, sans les humains, ne va nulle part. Il a besoin de nos mains, de nos pieds, des besoins, des désirs et des urgences qui nous poussent à rencontrer d’autres humains. Sans l’hypothèse improbable où le patient zéro aurait été cet animal qu’est le pangolin, nous pourrions être certains du fait que la pandémie n’aurait jamais existé, et même que nous n’aurions jamais parlé de Covid. Dans sa puissance destructrice, le virus a de toute façon impliqué une accélération de processus déjà en cours, et qui concernent le transfert vers le web d’un nombre immense d’activités. 

Dire que le virus n’irait nulle part s’il n’y avait pas d’humains pour le porter avec eux semble assez évident. Mais le web lui-même n’irait nulle part sans humains, et c’est là quelque chose à quoi l’on ne pense pas assez, tandis que l’on préfère se plaindre de la tyrannie des machines et des projets dictatoriaux des plateformes. 

Or les machines ne tyrannisent personne. Si tyrannie il y a, elle revient aux humains qui sont derrière, et les plateformes n’auraient pas de sens s’il n’y avait d’humains pour les animer. C’est justement ce principe, systématiquement sous-évalué bien que crucial, qui se trouve à la base du webfare : si le virus ne rend rien de ce qu’il prend, le web, lui, restitue quelque chose, sous la forme de services et d’informations, mais il devrait rétribuer davantage car il nous doit beaucoup plus, tout simplement parce que nous pouvons penser des humains sans web, mais non un web sans humains.

L'humain et l'automate

Le web n’est rien sans des mains qui tapent sur des claviers, qui cliquent, et surtout sans des corps éprouvant des désirs, une urgence temporelle, une pression physiologique. Voilà pourquoi, comme je l’ai dit, on a tort de voir dans le web une intelligence collective et de craindre qu’un jour, il ne prenne le pouvoir. Il ne fera rien de semblable, car pour tendre vers un tel projet, il faut être vivant, et ni le virus ni le web ne le sont. Imaginons un monde sans humains mais où le web existerait, nous verrions un monde exactement semblable au nôtre, mais où les habitations serviraient de refuge aux animaux ou seraient recouvertes de végétation, où cependant les téléphones portables, les écrans, les dispositifs divers demeureraient inertes, car ils se trouvent inutiles aux pangolins, aux castors, aux éléphants et bien entendu aux virus.  

Il faut donc éviter l’anthropomorphisme par lequel, lorsque l’on parle d’« intelligence artificielle », on se représente une sorte de reproduction de l’intellect humain qui inclut des caractéristiques telles que la finalité, la volonté de puissance, le désir ou l’espérance. Et bien entendu, le fantasme de soumission est également une décharge à l’égard des responsabilités humaines, puisque c’est elle qui donne les ordres et nous qui les exécutons. À bien y regarder, nous sommes encore tenus en échec par les lois d’Asimov, qui supposent de façon cohérente, et trompeuse, que les automates pourraient avoir des intentions humaines. C’est là un anthropomorphisme qui était compréhensible à l’époque, mais qui ne l’est plus à la nôtre. Un gorille pourra à la rigueur prendre le pouvoir. Un automate ne le pourra jamais. 

C’est une naïveté de conte de fées que celle qui se représente la croissance de l’automatisation comme une renforcement de la volonté de puissance des machines, qui prendront la place des êtres humains. Ce dont les machines ont besoin, sous peine de paralysie (et tel est leur unique lien de parenté avec le vampirisme), ce n’est pas de l’intelligence humaine, mais bien de la vie organique. 

Entre le virus et le web, il y a pourtant une différence fondamentale.  Le virus ne restitue rien aux humains, il se limite à leur ôter la vie, et cela quand les choses vont mal tant pour lui (puisqu’il cesse de se transmettre) que pour nous. Le web, en revanche, restitue à sa manière. Qu’il y ait dans cette restitution quelque chose qui ne revient jamais, c’est là un sentiment commun, qui est cependant dispersé par des facteurs importants de distraction comme le Panoptique, la protection de la vie privée, l’exploitation liée aux micro-emplois, et d’autres grands inquisiteurs imaginaires. Laissons derrière nous ces distracteurs et inquisiteurs, et imaginons ce petit tableau apocalyptique : la catastrophe écologique fait disparaître toutes les âmes humaines, mais il reste tous les automates, des milliards de smartphones, de montres connectées, des tablettes à perte de vue, des distributeurs automatiques de billets, des romans auto- et hétéropubliés. Tout ça pour ça ? Pour qui ? Pas pour les castors (supposons qu’ils constituent la forme de vie qui a tiré le plus d’avantages de la disparition des humains) : il est difficile d’imaginer un castor qui regarde un film porno revêtu d’un manteau imprimé panthère. À ce stade, le regard d’un Dieu survivant comprendrait que cet être hautement imparfait représenterait la fin de cet immense appareil qu’est l’humanité dans sa totalité.

Du bon usage de la plus-value

Il faut donc poser les bases pour comprendre que les humains, lorsqu’ils consomment des informations, produisent des documents qui ne leurs sont pas nécessairement accessibles, et qui sont beaucoup plus précieux que les informations et les services reçus par les usagers. La représentation courante de l’échange entre usagers et plateformes est celle d’un échange à égalité. L’usager donne gratuitement ses propres données, et la plateforme lui donne gratuitement d’autres données à son tour. L’exploitation, apparemment, n’est pas là. Au contraire, l’exploitation, ou plus exactement l’iniquité dans un échange qui n’engendre pas de fatigue ou d’aliénation, mais seulement de la mobilisation, se trouve dans le fait que la plateforme reçoit bien plus de données que les usagers, et surtout que, contrairement aux usagers, elle sait comment les utiliser. 

En effet, les documents que les plateformes acquièrent sont bien plus précieux que ceux fournis aux usagers : ils sont plus nombreux (en moyenne, pour tout information que l’on reçoit, on en donne quatre); ils sont propriétaires, c’est-à-dire qu’ils appartiennent contractuellement à la plateforme; ils sont capitalisables, tant sous la forme de l’accumulation primaire que sous celle du profilage via une confrontation avec des millions d’autres documents; ils sont monétisables, car ils peuvent être achetés et vendus. Dans l’échange, on assiste donc à une production de valeur à l’avantage exclusif des plateformes, que je propose de nommer « plus-value documédiale ». Une plus-value qui, si elle était taxée de façon raisonnable et sur une base européenne (c’est-à-dire avec la force de pression de 460 millions de travailleurs inconscients), pourrait constituer la base d’un webfare qui couvrirait les dettes de la pandémie, et produirait une éducation dont on sent de plus en plus la nécessité au moment où l’humanité, grâce au web, peut exprimer ses propres idées. 

Merci à Sabine Plaud pour la traduction depuis l'italien.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.          

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