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Maylis de Kerangal : "J’attends d’abord quelque chose de ceux qui nous gouvernent"

Par
Maylis de Kerangal
Maylis de Kerangal
© AFP - © Anne-Christine Poujoulat

Imagine la culture demain. Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec l’auteure Maylis de Kerangal. Alors que le confinement touche peut-être à sa fin, elle livre ses sentiments sur les effets que celui-ci a produit sur elle, sur son rapport au monde, proche ou lointain.

Nous interrogeons chaque jour une personnalité du monde de l’art, car la culture ne témoigne pas que pour la culture. Elle témoigne pour la société tout entière.

Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, donne la parole à Maylis de Kerangal, auteure d’une quinzaine de livres, lauréate du Prix Médicis pour Naissance d’un pont, et lauréate du Prix Roman des étudiants France Culture-Télérama pour son roman Réparer les vivants, qui sera plus tard porté à l’écran par Katell Quillévéré.

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A quoi pensez-vous ?

Maylis de Kerangal :La fin du confinement approche, et je sens que je retrouve un rythme intérieur qui m’est plus familier. Durant cette période, il y aura eu des moments d’écrasement, d’abattement où toute pensée me désertait, et des moments de bouillonnement, d’emballement où la charge virale de l’épidémie tenait justement à sa capacité à réactiver l’attention, la vigilance, la curiosité, le désir de comprendre. De fait rien n’a échappé à sa viralité : aucun champ de la réflexion, aucune discipline intellectuelle, aucune strate de l’économie, aucun repli du corps social, aucun habitus culturel, aucune structure anthropologique (famille, enfant, couple, génération), ni même nos conceptions de l’espace et du temps : la pensée elle-même s’est métamorphosée. Désormais, la question qui m’occupe est davantage celle de «comment » penser. 

Qu’avez-vous décidé de ne plus faire ?

Moi qui ai tendance à appréhender d’abord les choses par les mots, j’ai décidé de ne plus ignorer les chiffres. On parle souvent à mauvais escient, ou de manière hâtive, de l’«innommable», et cette situation l’était au sens propre. J’ai pu avoir le sentiment que les mots se retiraient, qu’ils « passaient à l’arrière », et se tenaient loin de la réalité, trop vastes pour s’ajuster à la situation — épidémie, viralité, contamination, sidération —, trop pleins, trop lourds. On a coutume de dire que les chiffres sont froids, qu’ils ne disent rien, qu’il est aisé de les faire mentir ou de leur faire dire n’importe quoi, et que chaque soir, à dix-neuf heures, lors du point presse du gouvernement, nous étions recouverts de chiffres, noyés à dessein, engloutis par des nombres si précis qu’ils en devenaient abstraits, litanie macabre débitée d’une voix monocorde. Pourtant j’ai eu souvent le sentiment que les chiffres constituaient au contraire des prises, comme des aspérités sur une paroi raide et lisse, des prises pour se représenter une situation difficilement restituable. Et s’en faire une idée. J’ai eu le sentiment que leur précision, justement, à l’unité près, au lit en réanimation près, au patient près, permettait de se placer à l’échelle de la vie humaine, d’une vie unique et singulière. Je suis encore très arrimée aux chiffres parce qu’ils me permettent de capter le mouvement, la vitesse, la courbe de l’épidémie, son rythme.

Qu’attendez-vous des autres ?

J’attends d’abord quelque chose de ceux qui nous gouvernent. La situation a intensifié la question de la protection d’où le retour en première ligne de la fonction de l’Etat. L’épidémie s’est déclarée alors que, depuis plusieurs mois, des grèves, des mouvements sociaux, des manifestations rappelaient à l’État sa mission initiale, celle qui fonde sa légitimité, autrement dit la protection du corps social, la préservation de la santé, l’égalité des soins. Ainsi j’attends que cette mission soit réévaluée à l’aune de ce que vient de traverser la société, en particulier l’engagement de tout l’hôpital public. Mais les autres, ce sont aussi les proches, mes communautés amicales, familiales, locales, intellectuelles. Et ce n’est pas de la protection que j’attends d’elles à cet endroit, mais de l’attention : partager une attention commune à l’événement. Autrement dit tout autant le souci de l’autre, que le souci commun face à ce qui nous arrive.

De quelle façon la crise que l’on traverse a-t-elle changé votre rapport au temps ?

Le confinement a été un immense mouvement de désynchronisation de toutes les durées. Ralentissement, suspension, étirement, dilatation du temps confiné, face à la vitesse stupéfiante, à l’urgence, au climax, de l’épidémie au-dehors. Plus encore, le temps de la mondialisation que j’imaginais être un temps ultra rapide, efficace, en flux permanent, s’est révélé être un temps entravé, empêché, mal coordonné — ainsi les masques, leur fabrication et leur acheminement. Au sein de ces différentes temporalités, des ritualisations et des balises horaires ont structuré le quotidien détraqué, contraint, de la vie confinée (apéro-zoom, applaudissements à vingt heures, coups de téléphones journaliers aux proches isolés qui durent puisqu’on a le temps) — si bien qu’il nous faudra sans doute réapprivoiser le temps déconfiné de l’après 11 mai, ce temps « libre », et resynchroniser le dedans et le dehors.

Qu’avez-vous envie de partager ?

C’est précisément ce temps retrouvé, réapproprié, délivré, qu’il me tarde de partager.