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McKinsey et autres cabinets de conseil au service de l'État : mécanique de l'opacité

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À la demande du Sénat, en 2014, la Cour des comptes a déjà tiré à boulets rouges sur le manque de transparence et d'évaluation de ce recours aux consultants privés.
À la demande du Sénat, en 2014, la Cour des comptes a déjà tiré à boulets rouges sur le manque de transparence et d'évaluation de ce recours aux consultants privés.
© Getty - Ngampol Thongsai / EyeEm

Une commission d'enquête du Sénat a fait la transparence sur le recours "tentaculaire" de l'État aux cabinets de conseil. Sauf à changer la loi, l'opacité restera de mise, car elle est structurelle et facilitée par les règles actuelles de passation des marchés publics.

Tout est parti d'un article de Politico sur la campagne vaccinale. "Les piqûres de vaccin contre le coronavirus en France – ou leur absence – pourraient laisser une marque sur la campagne de réélection d'Emmanuel Macron", écrit le journal en ligne le 4 janvier 2021. On y apprend, que "le gouvernement français a également pris la décision d'embaucher McKinsey pour conseiller sur la logistique de la campagne de vaccination (...) depuis au moins début décembre, selon des documents internes". Ce n'est pas le thème principal de l'article.   

Genèse de la transparence : la presse et le Parlement...   

Cela le devient quelques jours plus tard. "Le recours à des consultants pour le déploiement des vaccins suscite la controverse en France" titre le journal. Majorité mise à part, toute la classe politique s'émeut de voir les services de l'État obligés de passer par des cabinets extérieurs pour mettre en campagne la stratégie et la logistique de la campagne de vaccination.   

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Des "responsables gouvernementaux" évoquent une valeur totale de 20 millions d'euros, passée en 2018 dans le cadre d'un "contrat cadre" avec un "pool" de cabinets extérieurs.    

20 millions d'euros, la somme est assez importante pour que la députée Les Républicains de l'Orne Véronique Louwagie s'en saisisse. Membre de la commission des Finances, elle est aussi rapporteure spéciale en charge des crédits de santé. À ce titre, elle demande au ministère de la Santé et des Solidarités le montant des contrats passés par ce ministère avec des consultants extérieurs depuis mars 2020. Le ministère ne peut pas ne pas répondre car la députée assume son rôle de contrôle du gouvernement. En réalité, le sujet n'a rien d'une nouveauté. À la demande du Sénat, en 2014, la Cour des comptes a déjà tiré à boulets rouges sur le manque de transparence et d'évaluation de ce recours aux consultants privés (ce que raconte notamment la chronique ci-dessous).   

À lire / consulter : Qui pour encadrer le recours aux consultants privés dans le public ? 

Véronique Louwagie épluche les 350 pages de contrats passés depuis le début de la pandémie, et diffuse ce chiffre : 11 millions 350 000 euros engagés par le ministère de la Santé depuis mars 2020. Émoi à l'Assemblée, qui questionne alors le ministre Olivier Véran. Il répond en première instance que ce gouvernement n'est pas le premier à avoir utilisé les cabinets privés, et que tout est transparent.   

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Oui, monsieur le député, on a du talent dans le privé ! On a du talent dans le secteur privé, comme dans le secteur public (...) Ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a des règles, lesquelles sont évidemment respectées, notamment en matière de transparence. Olivier Véran, ministre de la Santé et des Solidarités le 9 février 2021.   

Il y a plus d'un an, comme aujourd'hui, la réponse de l'exécutif aux questions posées par les parlementaires et les journalistes est que tout est transparent, et qu'il n'y a donc aucune "combine" (pour reprendre le mot utilisé par le président de la République le 27 mars dernier sur France 3).    

Mais cette transparence sur le sujet n'est pas le fait du pouvoir, elle est le fait des contre-pouvoirs.  

... mais pas les documents budgétaires du gouvernement  

Sans l'article initial de Politico, sans la demande de cette députée LR il y a un an, sans la commission d'enquête du Sénat et son rapport rendu mi-mars, nous n'aurions aucun chiffre pour mesurer le recours aux cabinets extérieurs par les services de l'État.   

Aucun chiffre, aucun contrat, aucun livrable. 

Contrairement à ce que laisse entendre l'exécutif en ce moment, cette transparence n'est pas prévue, les documents budgétaires sont muets sur le recours aux consultants extérieurs. Si transparence il y a aujourd'hui, c'est grâce au Sénat, dans son rôle de contrôle du gouvernement, et grâce à la presse via plusieurs articles, et livres sur le sujet. Vous pouvez consulter à cet égard la couverture complète du Monde sur ces thèmes et sa difficulté à obtenir des informations.   

Si la loi ne change pas, demain ce sera retour à l'opacité sur ce sujet. Voici pourquoi.    

1. Opacité des chiffres : l'État aveugle  

Premier constat effarant du rapport du Sénat : "Même l'État n'a pas de vision globale sur ses commandes aux cabinets de conseil", déclarait Eliane Assassi, la rapporteure communiste de la commission d'enquête lors de la conférence de presse. Vidéo ici. Tous les éléments du rapport ici. 

Quand la commission d'enquête a démarré ses travaux, elle s'est rendue compte que le gouvernement ne savait pas répondre à sa demande sur le montant des contrats passés entre l'État et les consultants extérieurs. La direction du Budget a dû faire une étude spéciale pour aider sénateurs et sénatrices à trouver les chiffres qui ont depuis été publiés.   

Ce n'est pas centralisé. Nous avons nous même demandé aussi ministère par ministère et pour faire bien, il aurait fallu demander à toutes les agences de l'État. D'ailleurs les chiffres que nous donnons, 445 millions de dépenses en 2021 à comparer à 152 millions en 2018, sont des chiffres à minima, car ils ne tiennent compte que d'un échantillon de 44 agences (NDLR notamment Pole Emploi, la Caisse des dépôts et consignations, etc.)  alors qu'il y en a plus de 500". Arnaud Bazin, sénateur LR, Président de la commission d'enquête du Sénat sur les cabinets extérieurs.   

Entre 2018 et 2021, le recours aux cabinets extérieurs a triplé. La crise sanitaire a mobilité 41 millions sur 2020 et 2021, loin de l'essentiel.
Entre 2018 et 2021, le recours aux cabinets extérieurs a triplé. La crise sanitaire a mobilité 41 millions sur 2020 et 2021, loin de l'essentiel.
- Sénat

Sauf s'il y a une commission d'enquête chaque année sur le sujet, l'année prochaine et les suivantes nous n'aurons pas de chiffre.   

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Sur France 3, le 27 mars 2021, Emmanuel Macron a renvoyé ses contradicteurs à leurs propres pratiques passées. Il a fait un lapsus, mais il sous entendait clairement que LR sous Nicolas Sarkozy ou encore le PS sous François Hollande avaient eux aussi fait appel à des cabinets extérieurs. 

"Faites la transparence complète et regardez les chiffres !" a-t-il dit au journaliste qui l'interrogeait.   

Le problème, c'est que de chiffres sur la période 2008-2017, il n'y a pas !   

C'est une des lacunes du rapport du Sénat : il ne permet pas de se rendre compte de l'évolution du recours aux cabinets extérieurs sur longue période. La raison ? Quand la commission a demandé aux différents ministères leurs dépenses en conseil extérieurs depuis quinze ans, ils ont répondu qu'ils ne pouvaient pas répondre à cause des changements intervenus dans leur logiciel en 2018.   

Voilà pourquoi le rapport du Sénat ne donne qu'un montant approximatif des prestations extérieures avant 2018, montant qui s'appuie sur des données transmises par la FEACO, la Fédération européenne des associations de conseil en organisation. Contrairement aux travaux de la commission d’enquête, les chiffres de la FEACO portent sur l’ensemble de la sphère publique et incluent les collectivités territoriales, on ne peut donc pas les comparer aux montants mis en avant par la commission. Ils sont néanmoins intéressants pour se rendre compte de la tendance.   

La courbe de la France est la plus basse. On note une montée entre 2007 et 2011 mais on ne peut comparer les chiffres avec ceux du Sénat
La courbe de la France est la plus basse. On note une montée entre 2007 et 2011 mais on ne peut comparer les chiffres avec ceux du Sénat
- Selon Fédération Européenne des associations de conseil en organisation

"Une hausse sensible du recours au conseil a bien eu lieu entre 2007 et 2010 à la faveur de la révision générale des politiques publiques (RGPP)", constate le rapport, mais "la part du conseil dans les dépenses des administrations publiques demeurait contenue en 2018".   

Possible que le recours aux consultants privés ait été plus élevé sous Sarkozy que sous Macron, mais au moins Nicolas Sarkozy assumait cette intervention du privé. Elle était même revendiquée. Là, Emmanuel Macron me semble fébrile sur le sujet. Sa réponse sur France 3 (NDLR, quand il dit "que quiconque a la preuve qu'il y a manipulation mette le contrat en cause au pénal" extrait dans le tweet ci-dessus) me rappelle quand il avait dit "qu'ils viennent me chercher" dans l'affaire Benalla. Arnaud Bazin, sénateur LR. 

Autre point commun avec l'affaire Benalla, le Sénat a saisi la justice pour "suspicion de faux témoignage" dans le cadre de cette commission d'enquête à propos de Karim Tadjeddine, responsable du pôle secteur public de McKinsey. J'y reviens à la fin.  

2. Opacité des bons de commande dans les appels d'offre  

La difficulté de l'État à disposer d'une information quantitative claire sur son recours au privé s'explique aussi par la multiplicité des canaux possibles pour lancer la commande publique.   

Quatre voies sont possibles : les accords cadres passés via la Direction Interministériel de la Transformation publique, les accords cadres passés via la Direction des achats (DAE), les accords cadres passés via l'UGAP (l'Union des groupements d'Achat publics), et les appels d'offre que peuvent lancer les ministères directement.   

Au cours de ses travaux, la commission d’enquête a recensé au moins 15 accords-cadres conclus par l’État pour des prestations de conseil. En 2020, ceux passés par la DAE, l'UGAP, et la DITP concentraient 85% des dépenses de conseil à forte dimension stratégique.   

Ces accords-cadres fonctionnent un peu comme des centrales d'achat. Ils sont passés par la DITP, l'UGAP ou la DAE avec plusieurs cabinets de consultants, pour un montant défini et une période donnée, puis les ministères peuvent ensuite émettre des bons de commande pour certaines prestations à l'intérieur de ces accords cadres. Cela leur permet de ne pas avoir à passer des appels d'offre pour chacune des prestations dont ils ont besoin.  

"Les accords-cadres présentent l’avantage de garantir un cadre juridique sécurisé pour l’ensemble des ministères, y compris pour ceux qui ne recourent que ponctuellement aux consultants", constate le rapport du Sénat. Sur le plan financier, les "solutions mutualisées sont toujours plus intéressantes au niveau des prix", a souligné Edward Jossa, président-directeur général de l’UGAP.   

Résultat, pour un ministère il est aujourd'hui très facile de s'attacher les services d'un cabinet de conseil puisqu'il lui suffit de puiser dans le vivier de consultants à disposition, sans avoir à rédiger de nouveaux appels d'offre. Ce qui encourage selon la commission une logique de "presse bouton". 

Selon le rapport :

Les accords-cadres participent à l’opacité des prestations de conseil. L’État communique, certes, une estimation de leur montant au moment de l’attribution des contrats, conformément aux règles de la commande publique. Mais, une fois les accords-cadres conclus, les bons de commande successifs ne font l’objet d’aucune publicité, alors qu’il s’agit pourtant de l’information la plus importante. Extrait du rapport du Sénat, page 64.   

Les contrats passés dans la République respectent bien les règles des marchés publics, comme l'a dit le président de la République, mais dans le détail, la façon dont c'est organisé pour l'appel aux consultants favorise l'opacité.    

3. Opacité des missions : les agences "behind the scene"  

Le rapport de la commission d'enquête relève que souvent les consultants travaillent dans la discrétion, en accord avec la demande de leurs clients publics. Il cite Mc Kinsey, qui précise l'une de ses missions auprès du ministère des Solidarités et de la Santé ainsi : "Les travaux et livrables fournis par McKinsey et divulgués à l’extérieur du [ministère] ne devront pas mentionner l’intervention ou le nom de McKinsey, sauf obligation légale". Cette exigence est reprise dans tous les devis du cabinet, qui rappelle à plusieurs reprises sa volonté de « rester en retrait » poursuit le rapport.   

Cas où le cabinet McKinsey préfère ne pas apparaitre.
Cas où le cabinet McKinsey préfère ne pas apparaitre.
- Sénat

Parfois, les consultants disposaient d'une adresse électronique du ministère pour lequel ils intervenaient, c'est-à-dire se finissant par @sante.gouv.fr pour le cas des cabinets Citwell et CGI France dans la gestion des vaccins.    

Enfin, la commission d'enquête a été étonnée de voir que pour certaines prestations rendues pour le ministère de la Santé et de la Solidarité le cabinet McKinsey apposait lui même le tampon de l'administration sans que cela soit identifiable. 

Parmi ses 19 propositions, la commission souhaite interdire aux cabinets de conseil d’utiliser le sceau ou le logo de l’administration.

4. Opacité des missions gratuites : "la première dose d'héroïne"  

L'un des aspect les plus étonnant de cet échange régulier entre les cabinets de conseil et le pouvoir, c'est l'offre de mission gratuite (on les dit pro-bono) par ces cabinets de conseil.   

C'est très courant, et dans ce cas non comptabilisé, et encore plus opaque.   

La commission d’enquête a ainsi identifié au moins une vingtaine de missions pro-bono réalisées par des cabinets pendant la crise sanitaire. Le rapport cite Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP, évoquant l’intervention du cabinet du Premier ministre pour l’encourager à faire appel à des prestations gratuites de cabinets de conseil. 

Le samedi 14 mars [2020], j’ai reçu un appel du cabinet du Premier ministre pour me dire que plusieurs grands cabinets de conseil s’étaient manifestés pour aider : “voilà un tel et un tel. Si tu veux, tu peux les appeler, ils sont à disposition pour faire du pro bono”. Je suis sous serment : je vous dis donc les choses ». Martin Hirsh, directeur de l’AP-HP. 

Les deux principaux bénéficiaires de ces interventions pro-bono sont l'Elysée pour les sommets Tech for good (McKinsey), Choose France (Boston Consulting Group) et l’initiative Scale-up Europe (Roland Berger), et Bercy sur l’attractivité économique de la France (McKinsey) ou sur des études sectorielles portant sur la filière aéronautique (Deloitte), les véhicules électriques (Sia Partners) ou l’industrie (Roland Berger et KPMG).  

Quelques exemples de missions offertes gratuitement par les cabinets de conseil
Quelques exemples de missions offertes gratuitement par les cabinets de conseil
- Sénat

Or le pro-bono n’est encadré par aucun régime juridique. Ce peut être un moyen pour les cabinets de se rendre indispensable, ou de faire passer une méthode qui, quand elle aura fait ses preuves, sera payante. Le secrétaire d'État au numérique, Cédric O, lors de son audition a expliqué que le pro-bono ne devait pas constituer " en quelque sorte, une première dose d’héroïne". La commission d'enquête propose de les interdire.

5. Opacité sur les livrables : 500 000 euros pour... quoi  ? 

Une journée de consultant coûte en moyenne 1 528 euros à l'État, a calculé la commission d'enquête. 

"Si l’expertise des consultants n’est pas remise en cause, leurs livrables ne donnent pas toujours satisfaction" lit-on dans le rapport.  Même la Direction Interministérielle de la Transformation Publique (qui passe des accords cadres) fait état d'un « manque de culture juridique et plus largement du secteur public », « d’une absence de rigueur sur le fond comme sur la forme ».  

La Cour des comptes avaient fait le même constat dès 2014. En 2018, lors d'un référé sur "Le recours aux marchés publics de consultants par les établissements publics de santé", elle s'adressait à la ministre de la Santé Agnès Buzyn, en ces mots.   

Les productions des consultants ne donnent que rarement des résultats à la hauteur des prestations attendues. Des analyses effectuées par les chambres régionales des comptes, il ressort que nombre de rapports de mission utilisent essentiellement des données internes, se contentent de copier des informations connues ou reprennent des notes ou des conclusions existantes. Référé de la Cour des Comptes du 23 avril 2018. 

Or de l'avis du Sénat, ces alertes de la Cour des comptes sont restées sans effet, exception faite du ministère de la Défense. 

Le rapport du Sénat met le doigt sur d'autres missions payées très cher pour des résultats discutables :  

  • 496 800 euros à McKinsey pour un colloque sur le métier d'enseignant (colloque finalement annulé) 
  • 558 900 euros au BCG et à EY pour une convention des managers de l’État, qui devait réunir 1 821 hauts fonctionnaires en décembre 2018 (annulée à cause des gilets jaunes puis de la crise sanitaire).  
  • 280 200 euros à Cap Gemini pour une mission visant à "structurer un réseau de professionnels soutenant les parcours de vie des personnes en situation de handicap". Travaux jugés par la DITP  d’une « compréhension limitée du sujet », d’une « absence de rigueur sur le fond comme sur la forme » et d’une « valeur ajoutée quasi-nulle, contre-productive parfois », mais travaux payés.  
  • 373 740 euros à Inop's en 2019 pour une prestation d’accompagnement à la transformation de la direction générale des entreprises (DGE). Prestation marquée selon la DITP par un « Manque de rigueur, une absence de pilotage par le manager », favorisant la restitution de « nombreux livrables d’une qualité irrecevable ». Prestation payée.   

La commission d'enquête conclue à ce propos : "On peut alors légitimement s’interroger sur l’intérêt que trouve l’État, au-delà des arguments convenus, à recourir à des consultants parfois peu expérimentés, mal encadrés, qui n’ont qu’une connaissance restreinte du secteur public et dont les livrables lui imposent parfois un important travail de correction".

Evaluer plus systématiquement les prestations que cela n'est fait aujourd'hui, centraliser les livrables des cabinets de conseils, les publier, voilà quelques recommandations faites par le Sénat. 

6. Conclusion : pour la transparence tout reste à faire

Il faut que ce soit transparent, il faut que ce soit justifié, et il faut que compte soit rendu de la mission. Soyons sérieux ! Emmanuel Macron, le 27 mars sur France 3.

Sérieux, vous avez compris à la lecture de cet article que le système actuel ne l'est pas. Ce que décrit le chef de l'État par cette phrase, ce n'est pas le système actuel tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être pour que l'État garde la maîtrise de ses relations avec les cabinets extérieurs. 

Pour faire la transparence et encadrer le recours aux consultants privés, le Sénat prévoit de présenter une proposition de loi à la rentrée prochaine (ici page 23, leurs propositions). Sénateurs et sénatrices considèrent que la circulaire diffusée par Matignon en janvier (le jour même de l'audition de la ministre de la Transformation et de la fonction publiques) n'est pas contraignante, et qu'elle fait l'impasse sur la transparence. 

Un système "sérieux" ne verra pas le jour sans modification législative. Le candidat Emmanuel Macron ne propose pas de légiférer à ce sujet puisqu'il n'y a pas, selon lui, de problème. Interrogé sur le rapport du Sénat par une journaliste qui assistait à sa conférence de presse sur son programme, il a confondu les conclusions du rapport de la Commission d'enquête, et les promesses de son gouvernement. Je relate cet épisode son à l'appui dans la chronique ci-dessous.  

À lire/ écouter : Pour la transparence du recours aux cabinets de conseil privés par la puissance publique

4 min

McKinsey, l'affaire dans l'affaire... 

Vendredi 25 mars, le Sénat a saisi le procureur de la République pour "suspicion de faux témoignage" à l'encontre de Karim Tadjeddine, responsable du pôle secteur public de McKinsey pour cet échange avec le sénateur Bazin. 

M. Karim Tadjeddine : McKinsey France est enregistrée au registre français des sociétés. L'ensemble des contrats de travail est porté par cette société de droit français, de même que l'ensemble du chiffre d'affaires. Nous sommes organisés en succursale rapportant à l'entité mère basée au Delaware mais l'ensemble de nos activités, dans les secteurs publics et privés, et l'ensemble des contrats de travail sont portés par cette société de droit français.

M. Arnaud Bazin, président. - Êtes-vous donc bien soumis aux impôts français, comme n'importe quelle société ?

M. Karim Tadjeddine : - Bien sûr, Monsieur le président. Je le dis très nettement : nous payons l'impôt sur les sociétés en France et l'ensemble des salaires sont dans une société de droit français qui paie ses impôts en France.

Or, l'enquête des sénateurs atteste que le cabinet McKinsey n'a pas payé d'impôts sur les sociétés en France depuis au moins 10 ans. Le procureur va juger s'il y a lieu de poursuivre ou classer sans suite sur la question du faux témoignage. 

Par ailleurs, un contrôle fiscal est en cours sur McKinsey. Selon la rapporteure Elliane Assassi, ce contrôle a commencé en décembre 2021, donc au moment où la commission d'enquête démarrait son travail. La DGFIP qui mène ces contrôles n'a pas encore répondu à ma demande de confirmation. Qu'il conclue oui ou non à une optimisation fiscale frauduleuse (ce qui peut prendre des années), c'est une procédure différente de celle du Sénat.  

Précision capitale : pour participer à un marché marché public, il faut transmettre à l'administration une preuve que l'on a pas de contentieux fiscaux et fournir une attestation de vigilance et une attestation de régularité fiscales. 

Pour répondre aux appels d'offre public, McKinsey a dû fournir ces documents. Jamais le rapport du Sénat ne fait l'hypothèse que ces documents aient pu ne pas être en règle, ou que McKinsey ait pu bénéficier d'un régime d'exception. L'idée même qu'il y ait pu avoir des manquements aux mécanismes de passation des marchés publics avec les consultants extérieurs n'est jamais évoqué dans le rapport. 

Ce qui a pu se passer, c'est que Mc Kinsey n'ayant pas connu de contrôles fiscaux depuis plus de dix ans (ce qu'avance le Sénat, sans être confirmé par la DGFIP malgré ma demande), l'administration fiscale n'avait pas connaissance d'une possible optimisation fiscale abusive de la part du cabinet américain. D'autres entreprises peuvent être dans ce cas, c'est inhérent au fait que l'administration fiscale ne contrôle pas toutes les entreprises en permanence, elle cible ses contrôles. 

Le soir même de la publication du rapport, McKinsey a transmis ce communiqué à tous les journalistes. 

Entre 2011 et 2020, McKinsey France a payé de l’ordre de 422 millions d’euros d’impôts et de charges sociales. Le cabinet est assujetti à l’impôt sur les sociétés en France, et a payé cet impôt les années où le cabinet a réalisé des bénéfices en France. S’agissant des prix de transferts, McKinsey a une approche qui n’est pas spécifique à la France et qui s’applique aux différents pays où il est présent. Cette approche est connue de l’administration fiscale française. Agence de communication stratégique PLEAD en réponse aux questions sur McKinsey. 

On verra les suites données au contrôle fiscal qui est en cours. Quelle que soit son issue, la plainte déposée par le Sénat suit son cours auprès du procureur, qui va apprécier s'il y a eu oui non faux témoignage, et s'il faut classer sans suite ou pas. Cela ne sera pas simple ! 

Cette saisie du procureur pour "parjure" est prévue par une loi de 1958. Elle est rarissime et n'a été utilisé que trois fois par le Sénat. 

En 1999, pour faux témoignage, vis-à-vis de Roger Marion, ancien chef de la division nationale anti-terroriste, devenu directeur central adjoint de la police judiciaire. Pour son audition dans la commission d'enquête sur la conduite de la politique de sécurité menée par l’État en Corse en 1999. Saisie classée sans suite.

En 2015, vis à vis du professeur Aubier qui avait caché à la commission d'enquête du Sénat sur le « coût économique et financier de la pollution de l'air » ses liens avec Total. 

En 2019, à l'issue de la commission dites Benalla sur "les conditions dans lesquelles des personnes n’appartenant pas aux forces de sécurité intérieure ont pu ou peuvent être associées à l’exercice de leurs missions de maintien de l’ordre et de protection de hautes personnalités et le régime des sanctions applicables en cas de manquements », plusieurs faux témoignages avaient fait l'objet de saisie du procureur, qui a classé sans suite une partie, mais promis d'examiner celles visant Alexandre Benalla et Vincent Crase (ancien gendarme réserviste, rattaché au commandement militaire de l'Élysée) lorsque les procédures judiciaires les concernant seront achevées.

Autre saisine du Sénat pour faux témoignage : en 1999, vis-à-vis de Roger Marion, ancien chef de la division nationale anti-terroriste, devenu directeur central adjoint de la police judiciaire. Pour son audition dans la commission d'enquête sur la conduite de la politique de sécurité menée par l’État en Corse en 1999. Saisie classée sans suite.

Karim Tadjeddine est un proche d'Emmanuel Macron, artisan de sa campagne en 2017. Lors de son audition au Sénat (voir ici son audition au Sénat et ici la retranscription écrite), il reconnait avoir mélangé les genres en utilisant son adresse McKinsey pendant la campagne de 2017 pour ses conseils de campagne. Il admet que c'était une "erreur". 

Pour qui travaille au fond McKinsey sur les deniers de l'État ? Le rapport du Sénat ne tire aucune conclusion à ce propos, mais c'est une question qui se pose en filigrane à la lecture de ce rapport. 

Ce n'est qu'un des aspects de ce phénomène "tentaculaire" décrit par le Sénat et sur lequel cherchent à travailler régulièrement plusieurs médias (dont moi même, voir mes questions ci-dessous), et Anticor, association qui avait saisi l'an passé la CADA, la Commission d'Accès aux Documents Administratifs pour en savoir plus sur les contrats passés par le ministère des Solidarités et de la Santé.  

Affaire à la fois fiscale, politique, budgétaire, idéologique, l'affaire du recours aux consultants extérieurs par les service de l'État reste donc toujours.... à suivre ! 

Marie Viennot

Comme tant d'autres journalistes, beaucoup des questions que j'ai posé il y a un an à Bercy, la Direction Interministérielle de la Transformation Publique, le ministère de la Santé et des Solidarités sur les montants dépensés en consultants extérieurs sont restées sans réponse. J'ai obtenu des réponses, mais pas aux questions ci-dessous.    

  • Question à la DITP (10 février 2021) : 1/ Quel est, depuis 2018, le budget annuel consacré par l’État à ses missions extérieures (périmètre Cour des comptes, donc uniquement « Entendus, comme des services d’accompagnement ou de conseil à l’administration, et non comme sous-traitance » 2/ Si vous n’avez pas de chiffres à communiquer à ce sujet, pouvez-vous m’indiquer pourquoi ?   
  • Questions à Bercy (10 février 2021) : Serait-il possible de connaitre l’évolution des dépenses liées au recrutement de cabinets privés (en général) pour aider les services de Bercy ? Combien est-ce en 2020 ? 2019 ? etc. Est-il possible de suivre ces dépenses dans les documents budgétaires ? Si oui, où ? Auriez-vous un lien ?   
  • Questions au ministère de la Santé et des Solidarités (11 février 2021) : Dans le référé de la Cour des Comptes de 2018, la ministre de la Santé Mme Buzyn était interpellée sur divers points problématiques : manque de transparence, services rendus très faibles, et plus largement "Les chambres régionales et territoriales des comptes ont fréquemment relevé que les compétences existent au sein des établissements publics de santé et qu’elles permettraient d’éviter le recours à des marchés publics de conseil"...  La Cour des comptes faisait plusieurs recommandations que je vous mets à la fin de ce mail.    
  • Pourriez-vous me dire quelles suites ont été données à ces recommandations ? M. Véran parle de transparence, qui a accès aux rendus de ces cabinets privés, leurs préconisations, leurs rapports ? Auriez-vous aussi des informations sur les missions "pro-bono" qui sont rendues par ces cabinets (c'est-à-dire gratuitement), combien de missions pro-bono par an pour les administrations de santé ? Et surtout, comment ces missions pro-bono sont elles formalisées ? Y a-t-il des contrats passés ? En d'autres mots, la transparence dont parle M. Véran s'applique-t-elle à ces missions pro-bono ?