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Médias européens : "l'espace public européen est encore à créer"

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Plusieurs médias consacrés aux questions européennes existent, mais peinent à attirer le grand public.
Plusieurs médias consacrés aux questions européennes existent, mais peinent à attirer le grand public.
© Getty - pbombaert

Les médias nationaux sont souvent accusés de ne pas assez couvrir l’actualité européenne. D’autres en ont fait leur crédo : les médias européens tentent de se faire une place mais peinent à se développer en dehors de ce marché de niche.

Au fur et à mesure de la construction européenne, Bruxelles s’est imposé comme un lieu de pouvoir incontournable et un espace s’est aussi créé pour les médias. Au-delà de la couverture des européennes par les médias nationaux, ne fallait-il pas investir ce nouvel espace public européen ?  

Plusieurs ont essayé. La chaîne pan-européenne Euronews a été créée en 1993 et résiste toujours aujourd’hui, en diffusant dans 13 langues différentes. Pour autant, faute de moyens financiers et humains, Euronews utilise en grande partie des images d’agences. En 1999, le réseau Euractiv est créé par Christophe Leclercq : “A l’époque, explique-t-il_, la presse nationale s’intéressait peu aux questions européennes, à part dans les pages spécialisées_”. Il décide alors de construire un réseau de médias en ligne traitant de l'actualité européenne, dans la langue des lecteurs. Aujourd’hui, Euractiv est disponible gratuitement en 12 langues : chaque site national récupère une partie du contenu central d'Euractiv dans sa langue, en plus de sa propre couverture locale de l'actualité européenne.

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Suivre Bruxelles, lieu de pouvoir

L’existence de ces médias témoigne de la reconnaissance, par une certaine catégorie de lecteurs, que les décisions importantes se prennent désormais à Bruxelles et non plus seulement au niveau national. C'est le constat des fondateurs du média politique Politico, fondé en 2007 à Washington DC avec l'ambition de suivre les coulisses du pouvoir américain. En 2015, Politico débarque à Bruxelles avec la même promesse : l'Europe est devenue une puissance mondiale et les décisions se prennent à Bruxelles, il faut donc en rendre compte. Rym Momtaz est la correspondante française de Politico.eu. Pour elle, "l’Union européenne est une puissance mondiale, même si elle a du mal à le formuler en tant que tel. C'est un centre de pouvoir dans le monde, des lois fondamentales sont en train d’être discutées." 

On essaie d’expliquer les lobbies, les tractations, les négociations pour amener plus de transparence à ce processus qui peut avoir l’air opaque pour des citoyens lambda. C’est notre rôle de rendre l'UE plus accessible aux citoyens et de rendre les institutions plus intéressantes.                                                  
Rym Momtaz, Politico

Politico est diffusé en anglais, gratuitement en ligne, avec une version papier sur abonnement. Côté français, certains ont aussi compris que les questions de politiques publiques nationales étaient désormais indissociables des politiques publiques européennes. C'est ce qui a conduit Clémentine Forissier, Chloé Moitié et Jean-Christophe Boulanger à fonder le journal en ligne Contexte en 2013. Jean-Sébastien Lefebvre est le chef du bureau de Bruxelles : "Pour avoir une vision globale des choses, dès le début on s’est dit qu’il fallait être à Bruxelles. Aucun média français n’intégrait pleinement la dimension européeenne aux sujets de politiques publiques en général. Notre promesse éditoriale ne peut être tenue que si on va à Bruxelles. Aujourd'hui, un tiers de la rédaction de Contexte y est basée."

En revanche, le journal est difficilement accessible pour le grand public. "Les abonnement ne sont pas pour toutes les bourses, explique Jean-Sébastien Lefevbre, mais surtout pour professionnels : entreprises, ministères, universités, lobbies, acteurs des politiques publiques... Ce sont les gens faiseurs, influenceurs et récepteurs de la loi. Cela commence autour de 2 000 euros par an." Quelques articles, par exemple en lien avec les élections européennes, sont parfois mis à disposition gratuitement.

"L'espace public européen n'existe pas encore"

Malgré des tentatives d'ouverture vers le grand public, tous ces médias ciblent à peu près les mêmes lecteurs : les élites européennes. Aucun ne le nie. A Politico, Rym Momtaz reconnaît que ses lecteurs "sont beaucoup plus les décideurs européens, même si on s'adresse aussi aux électeurs, aux citoyens européens". Même son de cloche chez Euractiv, où Aline Robert y dirige la rédaction française. Selon elle, son lectorat se résume principalement à "des gens intéressés par les questions européennes : les politiques, journalistes et gens qui travaillent dans le privé sur les questions européennes". 

La Fabrique médiatique
18 min

D'où le constat de Christophe Leclercq : "L'espace public européen n'existe pas encore, il est toujours à créer. La presse est très frileuse, tournée vers les gouvernements nationaux. Je ne confonds pas le petit milieu des médias spécialisés comme Euractiv avec ce qui devrait être une presse européenne."

Je ne confonds pas le petit milieu des médias spécialisés comme Euractiv avec ce qui devrait être une presse européenne.                                    
Christophe Leclercq

Le rêve d'Aline Robert serait de "contribuer à construire une opinion publique européenne. C'est ça, le but du jeu : transmettre la même information à tout le monde, pour que chacun ait les mêmes références". 

Rapprocher l'Europe des citoyens

Pour y arriver, certains ont l'idée de raccrocher autant que possible l'Europe aux sujets locaux. C'est l'ambition d' Euradio, un réseau de radios locales axées sur l'actualité européenne qui se développe dans plusieurs villes de France. Créée il y a douze ans à Nantes, Euradio est désormais implantée à Lille, Lyon, Strasbourg, Le Havre... Avec une promesse, résumée par le coordinateur des rédactions, Simon Marty : "On part d’une information qui peut être locale, nationale ou européenne, et on va essayer de la faire vivre à un autre niveau." Que ce soit la PAC, la protection des données sur Internet ou les trottinettes, "l_’Europe au quotidien, elle vit sur nos territoires, c’est là où elle est la plus présente. Il y a beaucoup d’acteurs qui ont des choses à dire sur l’Europe, même au fin fond de la France_." 

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Mais le chemin est encore long pour intéresser les citoyens aux questions européennes. Le rôle des médias est crucial, à commencer par leur couverture de l'actualité européenne, souvent jugée insuffisante. Mais selon Aline Robert, l'éducation doit aussi y mettre du sien : "En Allemagne, il y a plus de maturité sur la connaissance des questions européennes. En France, on doit faire beaucoup plus de pédagogie. Si les profs n'expliquent pas aux enfants qu'on est avant tout européen, il ne faut pas s'étonner de l'euroscepticisme latent, qu'on remarque régulièrement dans les scrutins."

Le rôle des médias, mais aussi de l'éducation

C'est l'autre vocation d'Euradio, qui s'est créé sous le statut d'association : apprendre aux jeunes qui passent par la rédaction les bases du journalisme radio autant que les bases du fonctionnement de l'Union européenne

Pour les journalistes de demain, il y a un vrai besoin de venir compléter et expliquer le schéma législatif européen. La plupart d’entre eux savent comment fonctionnent l’Assemblée, le Sénat, le Gouvernement. Mais les notions de Parlement, de Conseil, de Commission européenne ne leur parlent absolument pas.                  
Simon Marty, Euradio

En plus d'avoir de la main d'oeuvre moins onéreuse, l'idée est de "montrer aux journalistes de demain que traiter une information européenne intéressante sans la déconnecter des gens, c’est tout à fait possible". Lui aussi pointe l'Education nationale, qui n'en fait pas assez selon lui. "C'est dommage qu’au quotidien, dans les cours d’éducation civique, ce ne soit pas mis plus en avant."

Si lors de la scolarité, on évoquait un peu plus la réalité et comment cela foncitonne derrière, ce serait un peu plus simple d’embarquer les gens dans ces questions européennes. L’Europe, on peut ne pas la trouver parfaite, on n'est pas des euro-béats, on la critique assez régulièrement, elle a plein de points faibles, c’est indiscutable. En revanche, quand le projet politique ne nous convient pas, en France, on ne dit pas ’on veut sortir de la France’, on va essayer de faire bouger les institutions françaises. C'est la même chose sur la question européenne. Si la politique européenne qui est menée aujourd'hui ne nous convient pas, raison de plus de s’intéresser à cette politique pour envoyer là-bas des élus capables de porter une voix dissonante.                  
Simon Marty

Des élections "cruciales pour notre génération"

Reste que ce désintérêt envers l'Europe et les élections européennes laissent certains perplexes. Avant de rejoindre Politico, Rym Momtaz a couvert les nombreux conflits au Moyen Orient. Pourtant, elle explique avoir "pris ce job parce que l’actualité la plus importante est ce qui se passe en Europe avec ces élections."

Ces élections sont cruciales, parce que notre génération est née après la Deuxième Guerre mondiale, et j’ai l’impression que les gens prennent pour argent comptant cette paix et cette prospérité. Ils ne réalisent pas que c’est beaucoup plus fragile qu’ils ne le pensent. Ces acquis, on peut les perdre très vite. On ne réalise pas ce qui peut venir après.                
Rym Momtaz

Même constat du côté de Jean-Sébastien Lefebvre : "Les enjeux sont réels pour les cinq prochaines années : fonds de défense, agriculture, réforme régionale... il y a de vrais sujets structurants. Pourtant, dans les médias, on reste dans des grandes généralités : Europe des nations ou pas, etc... Mais pour quoi les gens votent ? Ils ne votent pas pour transformer les traités européens ! Ils vont voter pour une PAC plus verte ou plus productiviste par exemple. C’est ça le vrai sujet de fond : comment on dépense les 150 milliards de budget européen ?"