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Médias indépendants en Russie : "On essaie de nous débrancher"

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 Après plus de 30 ans d'existence, la radio libre Écho de Moscou a été interdite d'antenne par les pouvoirs publics russes, avant d'être liquidée par son Conseil d'Administration.
Après plus de 30 ans d'existence, la radio libre Écho de Moscou a été interdite d'antenne par les pouvoirs publics russes, avant d'être liquidée par son Conseil d'Administration.
© AFP - Vasily Maximov

Entretien. Séisme dans le monde médiatique russe : Écho de Moscou, radio indépendante incontournable du pays, est liquidée par son conseil d'administration après avoir été interdite d'antenne début mars. Un signe du durcissement de la censure en Russie, déjà fragilisée par une liberté de la presse aléatoire.

Sur le front ukrainien, le Kremlin mène aussi une guerre médiatique. "Invasion", "offensive", ou encore "déclaration de guerre" sont désormais des termes interdits en Russie. Toute évocation de la mort de civils est également bannie. La radio indépendante Ekho Moskvy, ou Écho de Moscou, a ainsi été sommée par les autorités de ne plus émettre, avant d'être liquidée par son conseil d'administration. En cause : son refus de relayer le discours officiel sur la guerre en Ukraine.

Accusée de propager des "appels à commettre des actes extrémistes et violents" et désignée par les autorités comme "agent de l'étranger", Écho de Moscou était pourtant tolérée depuis plus de trente ans par le Kremlin. Née en 1990 alors que mourrait l'Union soviétique, ce média respecté et très écouté permettait régulièrement aux opposants de s'exprimer. 

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Pour Sergey Buntman, fondateur et co-rédacteur en chef de la radio, sa disparition serait une catastrophe pour la Russie et ses citoyens.

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Comment expliquez vous la liquidation de votre radio, Écho de Moscou, par son propre conseil d'administration ?

La situation en Russie depuis quelques années, et depuis le commencement de la guerre contre l'Ukraine, fait qu'il devient intolérable pour les pouvoirs publics de laisser exister une chaîne d'information qui n'est pas partisane. Nous sommes des journalistes professionnels. Notre profession est de créer une vision la plus objective possible de ce qu'il se passe dans le monde, avec toutes les opinions, et toutes les informations. Donc nous nous attendions à cette décision. Mais le conseil d'administration n'est pas la rédaction. Il est constitué par les actionnaires [en majorité Gazprom, géant du gaz russe, ndlr]. Nous aussi à la rédaction, nous sommes actionnaires, mais minoritaires. Les trois représentants de ce conseil qui ne sont pas de la rédaction ont décidé, par trois voix contre une, de liquider la radio et le site internet Écho de Moscou. Certaines agences de presse parlent d'auto-liquidation, mais ce n'est pas vrai. Nous avons 34% des parts et dans une autre situation, on aurait pu bloquer cette décision de liquider la société anonyme Écho de Moscou. On essaie de nous déloger, de nous débrancher, avant même la décision de l'assemblée des actionnaires. C'est une décision politique qui a été dictée et imposée par le président directement. Tout commence et il est possible que nous allions devant les tribunaux

Comment ont réagi les journalistes de la rédaction ? 

Nous ne voulons pas quitter la profession. C'est très difficile, mais nous voulons continuer à faire notre métier depuis l'intérieur du pays, pour être avec nos compatriotes. Ils veulent connaître la vérité sur tout ce qu'il se passe. On poursuit nos émissions sur YouTube, [chaîne indisponible en France car appartenant en partie aux pouvoirs publics russes, ndlr] et via des chaînes Telegram. Personne n'a été licencié pour le moment. Tous les contrats sont encore valables, et on va lutter pour tous les journalistes et tous les employés. Il faudra chercher d'autres voies pour continuer d'informer les gens. C'est ce que l'on fait et on le fera jusqu'aux derniers moments d'existence d'Écho de Moscou.

La dernière fois qu'Écho de Moscou a été interdite d'émettre, c'était en 1991 lors du coup d'État contre Gorbatchev. Un signe sans équivoque du recul de la liberté de la presse en Russie.
La dernière fois qu'Écho de Moscou a été interdite d'émettre, c'était en 1991 lors du coup d'État contre Gorbatchev. Un signe sans équivoque du recul de la liberté de la presse en Russie.
© AFP - AFP

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Comment a évolué la liberté de la presse dans le pays depuis la création d'Écho de Moscou en 1990 ?

À partir de l'an 2000, la liberté de la presse a diminué en flèche avec la fermeture de télévisions indépendantes, puis de journaux et de radios. Il ne reste maintenant que quelques îlots de liberté, qui résistent. Cette semaine, je me suis senti de trente années plus jeune parce que la dernière fois, et la première fois, qu'on a été interdits d'antennes, c'était au début de notre vie professionnelle, en 1991, pendant la tentative de coup d'État contre Gorbatchev. Jusqu'ici, on avait des menaces sur Internet, dans les commentaires. Maintenant, avec la nouvelle loi qui vient d'être votée à la Douma, les journalistes risquent des poursuites pénales, et jusqu'à 15 ans de prison ! C'est une loi contre l'information, contre le journalisme, qu'il soit professionnel ou citoyen.

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De quelles informations dispose exactement le peuple russe sur la situation en Ukraine ? 

Ceux qui le veulent peuvent avoir toutes les informations possibles. Internet est toujours disponible, et avec deux ou trois clics, on peut trouver tout ce que l'on veut. Si on le veut. Parce qu'il existe une zone de confort et de conformisme... Il y a énormément de gens qui ne regardent que la télévision russe, la télévision d'État, et pas les autres chaînes qui sont plus difficiles d'accès. Et sur ces médias, il n'y a pas d'opinions divergentes. Ce qui y est dit est tout à fait unilatéral. 

Pourquoi est-ce si important, selon vous, que les Russes disposent de médias indépendants en ce moment ? 

Ce n'est pas seulement l'Ukraine qui est attaquée. Cela concerne aussi la Russie : savoir que son pays mène une guerre, et contre qui, est fondamental. Cette agression est basée sur des principes tout à fait fantaisistes, inventés par le président Poutine et par ses porte-paroles et ses ministères. Il faut savoir, il faut penser, il faut réfléchir. Et réfléchir aussi à notre responsabilité. Ce n'est possible qu'avec une information détaillée et objective. Il faut se méfier des communications des deux côtés, et c'est pour cela que le journalisme existe, et qu'il est extrêmement important. 

Pensez-vous qu'il y a un avenir pour les médias indépendants en Russie ? 

J'espère voir des changements. Mais le plus important pour le moment est de ne pas céder, et de ne pas cesser d'être des journalistes professionnels. Les pouvoirs deviennent de plus en plus nerveux et méchants. Une époque très sombre nous attend, avec cette résistance héroïque des Ukrainiens.

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