Publicité

Médias : "La lutte contre la désinformation est la principale priorité des Français consultés"

Par
“La lutte contre la désinformation est pour nos concitoyens une priorité du point de vue de l'éducation aux médias” : Serge Barbet, directeur délégué du CLEMI.
“La lutte contre la désinformation est pour nos concitoyens une priorité du point de vue de l'éducation aux médias” : Serge Barbet, directeur délégué du CLEMI.
© Getty - jayk7

Avec plus de 113 000 participants, une consultation nationale montre que l’éducation aux médias est un enjeu fondamental. Sa généralisation face aux infox est "plébiscitée" dans les résultats analysés par Serge Barbet, du CLEMI, opérateur public dépendant du ministère de l'Éducation nationale.

"Comment permettre à chacun de mieux s’informer ?", cette consultation citoyenne nationale menée du 27 juin au 30 septembre 2002 a permis de collecter plus de 2 000 propositions, sur Make.org. Elle s’est faite dans le cadre d’une plateforme bénéficiant du soutien de la Commission européenne : DE FACTO, portée par Sciences Po, l’Agence France Presse (AFP) et le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (CLEMI).

Versant français du collectif européen EDMO, la plateforme DE FACTO entend "ouvrir un espace pluriel, ouvert et indépendant pour mettre en perspective les enjeux de l’information à l’ère numérique en facilitant la vérification, l’analyse et l’éducation aux médias".

Publicité

Le CLEMI est chargé de l’éducation aux médias et à l’information dans l’ensemble du système éducatif français. Cela va de la formation des enseignants à la production et diffusion de ressources pour accompagner les actions auprès des élèves, de la maternelle et au lycée.

La lutte contre la désinformation, du point de vue de l’éducation aux médias et à l’information, est justement la principale priorité qui ressort des 526 858 votes, analysés à l’issue de la consultation citoyenne nationale.

Entretien avec le directeur délégué du centre pour l'éducation aux médias et à l'information (CLEMI), Serge Barbet.

Serge Barbet, directeur délégué du CLEMI, opérateur public chargé de l’éducation aux médias et à l’information, dans l’ensemble du système éducatif français.
Serge Barbet, directeur délégué du CLEMI, opérateur public chargé de l’éducation aux médias et à l’information, dans l’ensemble du système éducatif français.
© Radio France - Benoît Grossin

Comment s’est faite cette consultation citoyenne ? Quels en sont les participants ?

Ce sont des citoyens. La consultation était ouverte à toutes et à tous. Nous avons eu plus de 113 000 contributeurs qui ont déposé des propositions et plus d’un demi-million de votants : une population masculine à plus de 60% et sur des tranches d'âge, quadragénaire et quinquagénaire en majorité. Le public que nous avons touché est un public qui est déjà consommateur d'informations, puisque la consultation elle-même était diffusée par des médias partenaires : Radio France, France Télévisions, 20 Minutes et les titres du groupe Ebra.

Et c'est un parti pris que nous avions de nous adresser à des personnes qui ont une habitude des pratiques informationnelles, pour éviter aussi que soit polluée cette consultation sur ce sujet si important de l'accès à l'information.

Un grand nombre de propositions de la consultation citoyenne concernent les pratiques journalistiques (25%) et l’éducation aux médias (21%).
Un grand nombre de propositions de la consultation citoyenne concernent les pratiques journalistiques (25%) et l’éducation aux médias (21%).
- DE FACTO

Pour obtenir plus de 2 000 propositions ?

2023 propositions qui ont fait ressortir trois grandes familles, trois grandes priorités de la part des citoyens qui se sont exprimés. Une priorité sur les questions d'éducation aux médias et à l'information, mais aussi une exigence sur les pratiques journalistiques et la ligne éditoriale des médias. Et enfin une attente également majoritaire sur la question de la régulation et du rôle finalement des pouvoirs publics pour faire en sorte que les citoyens puissent accéder à une information qui soit libre, plurielle, indépendante.

La première priorité est celle des pratiques journalistiques et de la ligne éditoriale des médias qui représentent près d'un quart des propositions déposées. On se soucie vraiment aujourd'hui de la manière dont les journalistes peuvent faire leur travail, le contexte dans lequel ils le réalisent. On se soucie de cette question de liberté, indispensable à la pratique journalistique. Pour ceux qui ont déposé des propositions, c'est leur première exigence et donc cela témoigne d'un attachement des concitoyens à l'information, à l’exercice des médias.

Le fil rouge qui traverse toutes ces priorités exprimées par les citoyens est de pouvoir accéder à une information qui ne soit pas polluée par ces entreprises de désinformation. On utilise le terme de fake news, mais elles sont multiples. Cette consultation témoigne d'une prise de conscience que la désinformation, les intox, les entreprises de propagande peuvent nuire à l'accès à une information libre, plurielle, indépendante. Alors que l’on pourrait croire à un désintérêt, à une sorte de fatigue informationnelle, on voit que ce n'est pas le cas, puisque 25% des propositions émises aujourd'hui portent sur cette priorité. Et parmi le demi-million de votants, cette priorité sur les pratiques journalistiques ressort dans le trio de tête des propositions. C’est donc extrêmement intéressant parce qu'on demande finalement aux enseignants, aux formateurs, aux éducateurs de faire leur rôle à l'école. On demande aux journalistes d'être exemplaires dans leurs pratiques professionnelles et on demande aux pouvoirs publics d'apporter la nécessaire régulation pour permettre que les journalistes fassent leur travail et que les citoyens puissent être informés librement.

Pour y parvenir, cela veut dire davantage de fact checking, de vérification des faits ?

Effectivement, un renforcement du fact checking fait partie des différentes mesures préconisées. Et majoritairement, on voit bien qu'aujourd'hui les populations réclament une meilleure régulation des plateformes et des réseaux sociaux qu'ils estiment comme les premiers propagateurs ou en tous cas les lieux où se propage la désinformation.

La notion de sanction apparaît également dans les propositions émises et dans ce qui est le plus plébiscité au travers des votes des participants. Une volonté finalement de sanctionner les émetteurs de fausse information, qu'ils soient journalistes, élus de la République ou autres citoyens qui propageraient effectivement des fake news. Il existe cette volonté traduite dans les résultats de dire : prenons des sanctions et rendons également les plateformes juridiquement responsables aujourd'hui de ce fléau que constitue la désinformation.

On se rend compte que finalement il y a désormais un débat public à l'échelon européen et aussi à l'échelon national, des velléités de régulation, tout en devant protéger le cadre de la liberté d'expression. Ce ne sont pas des débats simples, mais l'expression citoyenne se mêle de ces sujets-là, en disant que la sanction est peut-être une solution. C'est donc très interrogeant pour les professionnels de la presse, des médias, pour ceux qui sont aussi les tenants d'une liberté d'expression sans un cadre trop fermé. Cette consultation nous livre des résultats qui disent quelque chose de la période que nous traversons.

56 min

Quelles sont les mesures les plus plébiscitées ?

La première est l'éducation aux médias et à l'information. Celle-ci arrive à un peu plus de 20 % au niveau des propositions portées. Mais elle est largement plébiscitée par les votes des participants. Plus d’un quart d’entre eux demandent un renforcement de l’éducation aux médias et à l'information. Et ce qui est intéressant, c'est qu'ils le font à travers trois priorités. D'abord, ils s'adressent à toute la population en disant qu’il faut en appeler aux consciences de nos concitoyens qu’ils doivent apprendre à développer par eux-mêmes leur capacité d'analyse critique des documents et des informations. Ensuite, il y a une priorité sur le fait que c'est à l'école que tout commence et que c’est à l'éducation nationale de permettre aux enseignants de faire ce travail d'éducation aux médias et à l'information. Il est demandé majoritairement et pour tous les publics, de généraliser cette éducation aux médias et à l'information.

La troisième priorité exprimée est de dire qu’à l'intérieur de cette éducation aux médias, il n'y a pas que les jeunes publics. Toutes les générations sont concernées et il faut qu'il y ait une éducation, un mouvement en tout cas de prise de conscience et d'éducation qui se fasse aussi en direction des adultes qui sont propagateurs de fausses nouvelles. Des études le confirment, notamment celle réalisée en 2016 autour de l'élection présidentielle aux États-Unis avec l'avènement de Donald Trump. On voyait alors effectivement que les adultes étaient plus enclins à propager de fausses informations que les jeunes générations. Une prise de conscience se fait donc à ce niveau-là, sur l'éducation aux médias et à l'information.

Les 2023 propositions de citoyens collectées lors de la consultation nationale ont permis à DE FACTO de déterminer des mesures phares dans quatre grand thèmes.
Les 2023 propositions de citoyens collectées lors de la consultation nationale ont permis à DE FACTO de déterminer des mesures phares dans quatre grand thèmes.
- DE FACTO

Mais les jeunes se sont-ils vraiment exprimés dans cette consultation citoyenne ?

Ils ne pas majoritaires dans l'expression. Mais on a un pourcentage non négligeable de jeunes, entre 5 et 10%. Et s’ils ne sont pas plus nombreux, c’est probablement parce que nous avons fait le choix de ne pas polluer cette consultation en la diffusant massivement dans des campagnes d'acquisition sur les réseaux sociaux. Nous avons remarqué que cette démarche permet de faire du chiffre, mais qu’elle entraîne souvent du trolling. Il fallait éviter d’être spoilé. Il fallait éviter que cette consultation menée dans un contexte précis, post-électoral, soit biaisée par des partisans, des militants qui auraient peut-être fait marcher des “bots” ou autre. Nous avons donc voulu quelque chose de qualitatif et cela pose la question effectivement de l'accès aujourd'hui à l'information pour des jeunes qui utilisent principalement les plateformes de réseaux sociaux. Ce parti pris est assumé de notre part, puisque le matériau dont nous disposons aujourd'hui, assez inédit par son ampleur, n'est pas une fin en soi, mais le début d'un travail que nous allons faire au sein de DE FACTO.

Cette consultation devient un outil pour vous ?

DE FACTO fait travailler véritablement ensemble des chercheurs, des formateurs en éducation aux médias et à l'information et des professionnels de l'information et des médias. Nous avons besoin aujourd'hui de cette connaissance un peu plus fine de l'expression citoyenne sur ces enjeux démocratiques majeurs. Au CLEMI, nous allons utiliser ce matériau dans des ateliers, pour la formation des enseignants en éducation aux médias et à l'information. Du point de vue des chercheurs, ceux du Medialab de Sciences Po et tous les chercheurs associés à notre plateforme, cela va être aussi extrêmement intéressant de pouvoir analyser aujourd'hui ces résultats à l'aune des débats qui sont intenses aujourd'hui sur la question du droit à l'information, de l'accès à l'information. Ces sujets sont devenus extrêmement complexes. Il est question notamment de savoir s'il y a une possible régulation des logiques algorithmiques des plateformes. Les débats portent donc aujourd'hui sur l'accès aux données.

Penser qu'on prendrait des interdictions comme des moyens possibles de garantir une liberté d'expression, ce n'était pas si évident auparavant. L’expression citoyenne évolue parce que ces plateformes, ces réseaux sociaux interrogent, questionnent, mettent à mal parfois ce droit fondamental de la liberté d'expression et du droit à l'information. Voilà pourquoi ce matériau va être précieux.

Et du côté des médias partenaires, c'est aussi pour leurs propres pratiques très regardées et questionnées, les rassurer sur le fait que les citoyens sont probablement plus attachés qu'on ne le pense effectivement à ce droit à l'information, mais que l'exigence qui prédomine au métier du journaliste est très partagée aujourd'hui. Les contributeurs de la consultation interrogent ces professionnels : Qui invitez-vous sur vos plateaux ? Quels sont les experts ? Ont-ils les qualités requises pour s'exprimer sur des sujets complexes, qu'il s'agisse des sujets de santé publique ou des sujets comme le conflit en Ukraine ?

Cela veut dire aussi, au niveau des pouvoirs publics, encourager des mesures, une autre politique ?

Cette consultation, ce matériau, ces résultats, nous allons déjà les porter nous-mêmes à la connaissance des autorités. D’abord les autorités nationales qui envisagent des états généraux du droit à l'information. Il est indispensable, pour nous qui sommes des acteurs de terrain, de faire remonter l'expression citoyenne. Il est important également de le faire auprès de la Commission européenne puisqu'elle légifère, puisqu’elle porte un certain nombre de propositions, de directives qui touchent aujourd'hui à la régulation des plateformes, à la question de l'information. Avec effectivement cet acte sur la liberté de la presse aujourd'hui et la protection de l'activité des journalistes qui fait débat également. Le débat ne peut pas être un débat uniquement d'experts ou confisqué par des autorités. Il faut absolument que la parole citoyenne soit entendue. Nous allons faire ce travail auprès des autorités en espérant que cela puisse les aider à s'orienter dans des décisions sur des sujets extrêmement complexes.