Médias : "Si la tendance continue, ceux qui se désintéressent de l'actualité seront majoritaires"

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Médias : "Si la tendance continue, ceux qui se désintéressent de l'actualité seront majoritaires"

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L'intérêt des Français pour l'actualité enregistre une baisse de 8 points par rapport à l'an passé, d'après le baromètre 2020 sur la confiance des Français dans les médias
L'intérêt des Français pour l'actualité enregistre une baisse de 8 points par rapport à l'an passé, d'après le baromètre 2020 sur la confiance des Français dans les médias
© Maxppp - Vincent Isore

Entretien. Le dernier baromètre de confiance dans les médias réalisé par Kantar pour La Croix place l'intérêt des Français pour l'actualité au plus bas. Guillaume Goubert, le directeur du journal La Croix, s'interroge sur les raisons de ce manque d'intérêt du public pour l'actualité.

Jamais les Français ne se sont aussi peu intéressés à l'actualité. Le baromètre 2020 de la confiance dans les médias réalisé par Kantar pour le journal La Croix révèle que seuls 59% des Français interrogés s'intéressent aux informations avec très grand ou assez grand intérêt (voir l'infographie en bas de page). Toutefois, la confiance envers les médias traditionnels (presse écrite, radio, télévision) connaît un léger regain alors que celle envers internet est en baisse. Internet reste malgré tout l'une des principales sources d'information des Français. Le paradoxe concerne également la consommation de l'information : une partie du public se désintéresse de l'actualité mais la consommation de l'information ne semble pas diminuer, au contraire. Guillaume Goubert, le directeur du journal La Croix, s'interroge sur les raisons de ce manque d'intérêt du public pour l'actualité, concerne-t-il les sujets traités ou le traitement de ces sujets ? Décryptage. 

59% des Français s'intéressent à l'actualité. C’est le niveau le plus bas depuis la création du baromètre en 1987. Ce chiffre baisse de huit points par rapport à l'an dernier. Comment expliquez-vous cette désaffection du public face à l'actualité ?

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Effectivement, cette baisse est spectaculaire. Pour l'instant, ceux qui s'intéressent à l'actualité sont encore majoritaires dans notre baromètre. Mais si les choses continuent vers cette tendance, les courbes vont se croiser bientôt et ceux qui disent manquer d’intérêt pour l’actualité deviendront majoritaires. Concernant le décrochage de cette année, je me pose la question de savoir si c'est un manque d'intérêt pour l'actualité ou un manque d'intérêt pour l'actualité que proposent les médias. Car je ne vois pas tellement sur le marché de l'information de signes clairs d'une baisse de la consommation. Les audiences, notamment audiovisuelles et numériques, restent extrêmement importantes voire florissantes. Donc la consommation ne semble pas baisser. Mais je me demande si ce n'est pas plutôt l'insatisfaction qui augmente que le manque d'intérêt. C'est-à-dire que, dans cette hypothèse, les Français ne seraient pas satisfaits de ce que les médias leur apportent. 

Cela signifie qu’il y a peut-être une saturation du public ? Un trop plein d'informations ? 

C'est effectivement un élément. Ces derniers temps, des débats autour de "l'infobésité", de l’abondance de l’information, du caractère assez anxiogène des informations ont été lancés. Par exemple pour les questions d’environnement, la montée d’une éco-anxiété est souvent évoquée. Il est évident que les médias rendent compte de beaucoup de choses préoccupantes et inquiétantes dans le domaine de l’environnement. Et peut-être qu’il y a de la part de certains Français une forme de rejet de ces mauvaises nouvelles, qu’ils se sentent saturés d’informations et d’informations qui les angoissent. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas les donner pour autant ! Les journaux sont là pour donner toutes les nouvelles.  

Cette saturation s'explique-t-elle par le fait que les Français considèrent que les médias ont trop parlé de certains événements ? Et si oui, de quels événements ?

Chaque année, la question se pose : quels sont les événements dont on a trop ou pas assez parlé ? Les résultats de cette année sont assez étonnants. Pour les personnes sondées, les événements dont on a trop parlé sont la mobilisation des "gilets jaunes", la fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès et l'incendie de Notre-Dame de Paris. Le cas Notre-Dame de Paris est assez curieux : il arrive en troisième place, avec 45% des personnes interrogées qui jugent qu’il a été trop traité et dans le même temps, 48% des personnes interrogées estiment que les médias ont en parlé comme il faut. Donc, c'est un événement qui suscite des sentiments très clivés. Puis se dire qu'on a trop parlé des "gilets jaunes" alors que, certains Français, à un moment donné, reprochaient plutôt aux médias de mal couvrir ce sujet, je me demande si la question n’est pas plutôt de savoir si nous n’en avons pas bien parlé aux yeux des personnes interrogées, plutôt que trop parlé. 

Cela ne signifie donc pas forcément qu'une majorité de Français ne sont pas intéressés par la crise des "gilets jaunes", l'incendie de Notre-Dame ou bien la polémique sur le voile lors des sorties scolaires ?

Il faudrait peut-être dans les années à venir du baromètre trouver des moyens de creuser cette hypothèse. Est-ce-que les Français rejettent les médias, l'actualité ou ce que les médias leur disent et qu’ils n'ont pas envie d'entendre ? Est-ce-qu'il n'y a pas une attente, de certains Français dans leur consommation de médias, d'être confortés dans leur opinion plutôt que d’être dérangés ? C'est le même phénomène que les bulles d'information : les réseaux sociaux ont tendance à regrouper des communautés d'opinions relativement homogènes. De ce fait, des médias pluralistes qui essaient de rendre compte de toutes les opinions, comme le sont la plupart des grands médias, sont parfois finalement assez mal jugés, assez mal acceptés. Si on est contre la réforme des retraites, on a envie que les médias disent que la réforme des retraites est mauvaise. Si inversement, on pense que la réforme des retraites est bonne, on est insupportés de voir que la parole est donnée aux syndicats ou à ceux dont les analyses sont hostiles à la réforme.

Pour reprendre l'exemple de la crise des "gilets jaunes", que signifierait ne pas bien parler de cette crise ?

Une chose beaucoup entendue l'an dernier, c'est que les médias, et singulièrement les chaînes de télévision, ont accordé trop d'importance aux violences dans les manifestations. En faisant cela, ils faisaient la part belle au gouvernement qui souhaitait discréditer un mouvement qui avait par ailleurs des qualités, etc. Pour ces personnes, bien parler du mouvement des gilets jaunes, cela voulait dire aller sur les ronds-points et discuter avec les personnes qui y étaient, entendre quelles étaient leurs revendications, leurs frustrations, leurs inquiétudes, etc. Et ne pas être autant dans la chronique des incidents opposant certains manifestants aux forces de l'ordre. 

Qui sont les Français qui tournent le dos à l'actualité ? 

Ce sont plutôt des personnes de classe moyenne, et du bas des classes moyennes et des jeunes. Les consommateurs d'informations et les personnes qui sont satisfaites des médias aujourd'hui, ce sont plutôt les catégories socio-professionnelles supérieures avec un niveau de formation élevé et également un âge relativement élevé. Les plus jeunes se tournent très majoritairement vers internet et les réseaux sociaux comme sources d'information, tout en ayant un regard très critique sur la qualité de l'information qui circule sur ces réseaux. C'est intéressant car à la fois, ce sont de gros consommateurs et en même temps, ils sont assez lucides sur le fait que le sérieux des informations qui circulent sur les réseaux sociaux est assez faible. 

Quels sont les sujets dont les Français auraient souhaité que les médias parlent davantage ?

Les personnes interrogées auraient souhaité que nous parlions davantage du projet de réforme des retraites, des élections européennes, du débat sur la loi sur la PMA ou encore des incendies et catastrophes environnementales qui ne sont pas des sujets, me semble-t-il, qui ont été sous-traités par les médias, au contraire. C'est assez surprenant car chaque année, l'échantillon dit qu'on a trop parlé des sujets frivoles et pas assez de sujets sérieux. Mais lorsque l’on regarde les audiences, on a le sentiment que les sujets frivoles ont quand même beaucoup de succès. À France Culture et La Croix, nous sommes très orientés vers l’information internationale et nous avons une audience pour cela. Mais globalement, quand nos confrères parlent d'information internationale, cela n'a pas un retentissement très positif en termes d'audience. 

Peut-on dire que les Français souhaitent une autre information, plus locale, plus positive peut-être ?

Effectivement, les Français souhaitent des médias qui s'intéressent davantage à leur public. D’après moi, notre profession, au cours de la période précédente, ne s'est pas suffisamment intéressée à la vie des Français, à la façon dont ils vivent, à ce qu'ils ressentent, à ce qu'ils souhaitent et ce qu'ils désirent. De ce point de vue-là, la crise des "gilets jaunes" a été a été une sonnette d’alarme très puissante. Nous avons posé une question sur ce point en demandant aux Français s'ils avaient le sentiment que depuis un an et la crise des "gilets jaunes", les médias s'intéressaient davantage à la vie des Français et à leurs préoccupations. Le résultat n’est pas positif puisque 71% des personnes interrogées ont répondu "non, pas vraiment" ou "non, pas du tout". En revanche, 26%  répondent "plutôt oui" ou "oui, tout à fait". Il y a deux manières de regarder cela : soit c’est de se dire que cela ne produit pas beaucoup de résultats, soit de se dire que si cette année, un quart du public estime qu’il y a eu un changement, c'est quand même un encouragement à continuer dans cette direction et à être davantage à l'écoute du public. Cela sous-entend aussi de mieux expliquer au public comment nous travaillons, pourquoi nous traitons tel sujet et pourquoi nous le traitons de cette manière. La crise des "gilets jaunes" a révélé beaucoup de malentendus entre le public et les journalistes sur la façon dont les journalistes travaillent. Parce que nos techniques de travail, qui sont légitimes et éprouvées, sont très peu connues du public. Il faut vraiment intensifier la relation avec nos publics afin qu'ils comprennent mieux la manière dont on travaille et les règles qui régissent notre travail. 

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D’après le baromètre, la radio reste le média le plus crédible, avec 50% des réponses devant la presse écrite 46%, la télé 40% et internet qui ne recueille que 23%. Comment analysez-vous cette défiance pour l'information en ligne qui, dans le même temps, ne cesse de se développer ?

Le public a conscience que sur Internet, il y a le meilleur, mais aussi le pire. Et il faut être méfiant de ce qu'on voit sur Internet. Le thème des "fake news" est infusé dans la conscience du public et ce public sait qu'internet est un instrument qui peut contribuer à faire tourner à une grande vitesse des informations fausses ou erronées. Il y a donc une grande méfiance et c'est d'une certaine façon, plutôt rassurant mais cela paraît toujours paradoxal que les Français soient à la fois très conscients des faiblesses d’internet et en parallèle, qu’ils placent ce média aussi haut dans leur consommation. Toutes catégories d’âge confondues, c’est le deuxième en termes de consommation et en source d’information. Pour les jeunes, c’est de loin, le premier. D’ailleurs, les réseaux sociaux s’imposent comme une source d’information majeure des plus jeunes et c’est une question à laquelle tout le monde, pas seulement les journalistes, devrait beaucoup réfléchir. 

Il y a aussi un clivage générationnel qui est très fort sur les sources d’information et qui pose des questions économiques pour les médias. Puisque si le jeune public échappe aux médias de vieille génération - la presse écrite, la radio, la télévision -, leur pérennité, en tant qu'institution, risque d'être mise en cause. Mais c'est aussi une question pour l'ensemble de la société. Car si le rapport à l'information est aussi distinct entre les générations les plus âgées et les plus jeunes, si elles n’ont pas du tout les mêmes sources d'information et le même registre d'information, la communication entre les aînés et les plus jeunes risque d'être assez difficile. 

Autre enseignement de votre baromètre, 68% des Français estiment que les journalistes ne sont pas indépendants face au pouvoir politique, 61% pensent qu'ils ne sont pas indépendants face au pouvoir financier. Ce sont deux chiffres plutôt inquiétants ?

Oui mais ils sont relativement stables par rapport aux années précédentes. Un confrère me disait aujourd'hui "il faudrait peut-être aussi se poser la question de savoir si certains journalistes ne sont pas trop proches de partis d'opposition". La question, c'est de savoir quelle est l'indépendance des journalistes vis-à-vis de leurs sources, vis-à-vis des pouvoirs et éventuellement, vis-à-vis de certains contre-pouvoirs. Si un journaliste est trop lié à un parti d'opposition, est-ce qu'il fait bien son travail ? Ce n'est pas sûr non plus. C’est une chose qui vient de loin et avec laquelle nous vivrons encore longtemps. L’important, c'est de faire la démonstration de nos règles professionnelles, de la façon dont on essaie d'appliquer notre éthique professionnelle et petit à petit, peut-être que ce chiffre-là s'améliorera. Cela dit, les journalistes partagent le même discrédit qu'à peu près toutes les autres professions qui ont une certaine visibilité et un certain niveau de responsabilité dans la société. Les hommes politiques, les syndicats ne bénéficient pas d'une grande confiance non plus. Il y a peu de professions qui échappent à ce discrédit. 

En conclusion, que peuvent faire les journalistes pour améliorer leur crédibilité puisque visiblement une certaine méfiance s'installe ? 

D'abord, il faut faire notre travail avec le plus de scrupule possible. Bien bosser, c'est quand même toujours la meilleure chose pour lutter contre les fausses accusations. Ensuite, il y a vraiment un travail pour aller à la rencontre des publics, pour échanger beaucoup avec les publics. À La Croix par exemple, nous avons une tradition assez ancienne de courrier des lecteurs, qui est très volumineux. Beaucoup de lecteurs nous écrivent et nous publions beaucoup leur courrier. Pour nous, c'est vraiment un indicateur formidable des réactions de notre public pour voir s’il comprend ou s'il ne comprend pas ce qu'on cherche à faire. Aller à la rencontre du public est certainement indispensable. Accepter de s'expliquer sur ce que nous faisons. Par exemple, lors de l'affaire [de la fausse arrestation de] Xavier Dupont de Ligonnès, beaucoup de médias ont publié des articles pour expliquer ce qu’il s’était passé et pourquoi est-ce qu'il y avait eu une erreur, pourquoi est-ce que les médias avaient pu éventuellement aller trop vite dans le traitement de l'information. Je pense qu’il faut accepter d'aller dans cette direction, d'accepter de rendre compte de nos choix et éventuellement, de reconnaître les erreurs que nous pouvons faire.

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