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Mettre l'épidémie au musée, de l'art délicat d'exposer la maladie

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Le triptyque "Éternité et Brièveté" de Pang Maokun, lors de l'exposition "L'Union fait la force" organisée par le Musée national de Chine, à l'été 2020.
Le triptyque "Éternité et Brièveté" de Pang Maokun, lors de l'exposition "L'Union fait la force" organisée par le Musée national de Chine, à l'été 2020.
© AFP - STR

"Prière de ne pas toucher". L'injonction muséale prend un autre sens quand l'œuvre représente un virus. Depuis plusieurs mois, des expositions consacrées aux épidémies, celles que nous vivons ou celles révolues, ont lieu. Comment exposer la maladie qui n'en finit pas ?

Actuellement à Marseille, plusieurs expositions traitent d'épidémie. La première, au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) jusqu'au 2 mai prochain, est consacrée au virus du sida, sous le prisme de l'engagement militant et artistique dans la lutte pour le traitement du VIH. La deuxième, au Musée d'histoire de Marseille, nous raconte la cité "en temps de peste" il y a 300 ans : le fléau qui arrive dans le premier port de la Méditerranée, et l'action des pouvoirs publics pour l'étouffer. Quant au Musée des Beaux-Arts de Marseille, il présente la manière dont les peintres ont fait naître les images de cette catastrophe, accompagnant le récit qu'on fit alors du dévouement de ses héros, religieux ou civils. 

En toile de fond ou écho : la pandémie du Covid-19 dont nous ne pouvons, pour l'heure, qu'imaginer la fin, et qui a largement affecté les musées : près de 90 % d'entre eux, soit plus de 85 000 institutions à travers le monde, ont fermé leurs portes au début de la crise d'après ce rapport de l'Unesco de 2020. La réouverture progressive des lieux culturels s'est alors accompagnée d'un souci de répondre au moment : quelles images retiendrons-nous de ces mesures sanitaires globales ? Quels enseignements l'histoire des sciences comme celle des arts peuvent-elles apporter sur la manière dont nous vivons l'épidémie ? Le Covid, et ses thèmes variants, est rapidement devenu un objet d'exposition. Est-ce à dire qu'on a déjà rangé l'épidémie au musée ? On aimerait ! Mais c'est encore impossible. C'est d'ailleurs tout aussi risqué que de fixer dès à présent le récit du chrononyme des "années Covid", dont Dominique Kalifa avait éclairé le potentiel anachronique, à la manière des "années sida" qui, comme le rappelle le titre de l'exposition du Mucem dédiée, "ne sont pas finies". Ces expositions cependant, par différentes stratégies et visées, offrent un précieux matériau pour comprendre les crises épidémiques, tout en interrogeant le rôle social des musées.

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Alors que ceux-ci étaient encore fermés, ce sont d'abord des expositions locales, souvent gratuites, que l'on a vu spontanément essaimer lors du premier confinement vécu comme le moment fort de la crise du Covid-19. A l'initiative d'associations ou de municipalités, des artistes étaient invités à "livrer leur regard" sur la vie au temps de l'épidémie, et donner un son de cloche différent au discours tout-scientifique ou tout-politique. La démarche visait parfois à offrir, dans les villes aux cafés et lieux de culture clos, un espace d'expression aux habitants. 

Les exemples sont nombreux. Cela passe, par exemple à Blois, par une exposition de photographies intitulée "Les Invisibles", mettant en lumière les travailleurs qui "ont œuvré, d’arrache-pied, au quotidien, durant la pandémie pour que la vie de chacune et chacun soit affectée le moins possible". En l'occurrence, des portraits de commerçant(e)s ou infirmier(e)s en exercice, affichés hors les murs, dans la ville. Ce genre de manifestations culturelles résonnait alors avec le débat d'actualité sur l'échelle des valeurs inversées des professions qu'aurait révélée la crise, ou celui de la distinction entre les "essentiels" et les "non-essentiels" particulièrement commentée lors du premier confinement. C'était aussi, en Dordogne, une "première expo sur les virus post-confinement" collaborative et organisée par le "musée-forum" Nuage Vert. Consacrée aux représentations populaires des virus, les véritables invisibles, elle proposait un parcours dans l'imaginaire iconographique de la contagion, peuplé de boules hérissées de piquants, emblèmes monstrueux de l'insidieux agent pathogène qui pénètre les corps.

Il est intéressant de voir comme ce type d'initiatives culturelles présageaient ce que de plus grandes institutions muséales allaient par la suite mettre en place : le recueil de témoignages et d'objets matérialisant la maladie, l'hommage aux acteurs de la crise mis à l'honneur sur les cimaises, et la remise en perspective du Covid-19 par le biais d'expositions à propos d'épidémies plus anciennes. Des expositions centrées sur les crises épidémiques d'un point de vue socioculturel aux grandes expositions nationales initiant une forme de récit officiel sur la gestion du Covid-19 comme en Chine, en passant par les expositions scientifiques déployant des trésors d'ingéniosité pour remplir leur "mission pédagogique", voici un tour d'horizon muséo-thématique des expositions dédiées aux épidémies.

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La collecte des traces du virus : quand les musées-sociétés traitent l'épidémie

Affiche « Fières d’être gouines, fières de lutter contre le sida. », 1994. Archives nationales, Paris, fonds Act Up-Paris, 1989-2014.
Affiche « Fières d’être gouines, fières de lutter contre le sida. », 1994. Archives nationales, Paris, fonds Act Up-Paris, 1989-2014.
- © Act Up-Paris ; photo : Archives nationales, France

Moins centrés sur les beaux-arts, plus ethnologiques, les musées dits de société traitent "de problématiques plus thématiques que monographiques, s'appuient sur des objets du quotidien plus que sur des œuvres d’art, selon la définition qu'en donne Jean-François Chougnet, président du Mucem. Autrefois tournés vers le passé ou 'l’autre' - les civilisations extérieures ou les colonies - ces établissements culturels s’intéressent de plus en plus à nos sociétés et aux phénomènes contemporains." Ils se sont naturellement emparés du thème de l'épidémie.

Avant l'exposition actuelle sur l'histoire de la lutte contre le VIH, l'établissement marseillais avait justement initié, dès le 17 avril, une collecte invitant le grand public à envoyer des objets incarnant la vie confinée au temps du Covid-19. "Notre musée travaille beaucoup sur de l’enquête collecte, expliquait à Libération Emilie Girard, directrice scientifique du Mucem. Pendant cette période on a été démunis de ces moyens habituels parce qu’on ne pouvait pas envoyer de chercheurs sur le terrain." Pêle-mêle ont été envoyés des carnets de bord, masques gratuitement confectionnés maison, cartes de périmètre de sortie, colis alimentaires, banderoles… Approchant le virus par ses effets sociaux et non en représentant directement la maladie, l'initiative donnait à voir la vulnérabilité collective à laquelle soumet un virus, telle qu'elle s'est exprimée avec les mesures sanitaires de distanciation sociale. Une vidéo cependant, envoyée par un soignant en service de réanimation, montrait la sortie du premier patient guéri du Covid-19 de son hôpital. Célébration de la guérison, cet objet documentaire s'oppose dans sa forme tout en les évoquant aux glorifications picturales des héros de la peste, telles les figures de Monseigneur de Belsunce et du Chevalier Roze, actuellement exposées dans les collections du Musée des Beaux-Arts de Marseille, célébrées au XIXe siècle comme des acteurs du secours public aux pestiférés.

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 Parmi les objets collectés par le Mucem, ce journal de bord, objet du comptage du temps au quotidien, fabriqué avec des coupures de presse.
Parmi les objets collectés par le Mucem, ce journal de bord, objet du comptage du temps au quotidien, fabriqué avec des coupures de presse.
© Radio France - Benoît Grossin

Mais au-delà de l'intention testimoniale, que faire, d'un point de vue strictement muséologique, d'une collecte de masques par exemple ? Comme l'écrit la muséologue Noémie Drouguet dans De l'exposition de folklore aux enjeux contemporains (Armand Colin, 2015), les objets ethnographiques qu'intègre un musée de société dans ses collections sont des "documents" qui délivrent des informations sans transmettre nécessairement d'émotions esthétiques comme le ferait une œuvre d'art. Comme ceux d'un musée d'histoire, ils prennent la fonction de "témoins matériels", mais aussi de "preuves des interprétations" du musée. D'où la difficulté de dépasser le prétexte de l'objet évocateur, de l'intégrer dans un travail de recherche, celui des commissaires et du comité scientifique, l'enjeu d'une exposition traitant d'un phénomène social tenant davantage "aux intentions et conditions de la collecte", écrit la muséologue. 

"Dans le musée de société, l'objet matériel n'est plus seulement utilisé pour transmettre des savoirs ou pour constituer des discours mais aussi pour permettre de révéler la mémoire collective", souligne Noémie Drouguet_._ Aussi la démarche participative, collaborative, fait-elle sens :

"Le recueil de la mémoire s'inscrit pleinement dans la perspective du musée d'être un espace d'expression de la diversité culturelle. (...) Par la collecte de témoignages et d'objets contemporains (matériels ou immatériels) documentés, le musée invite ses publics à produire du contenu et des archives. Il ne s'agit donc plus seulement de laisser les individus ou les communautés s'exprimer (le musée-forum) mais aussi de leur donner un rôle dans la production du savoir, dans l'élaboration de la culture et la définition de ce qui est patrimonialisable (ou en instance de patrimonialisation).

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L'exposition qui se tient actuellement au Mucem sur l'épidémie du VIH par exemple, illustre en quoi la manière dont est pensée en amont la collecte est déjà une réflexion sur la dimension patrimoniale que sont par exemple l'acquisition d'une affiche d'Act Up ou d'une boîte de Retrovir. Dans la revue Culture & musée, Florent Molle, conservateur du patrimoine et responsable des collections "Sport et Santé" du Mucem, explique justement comment ils se ont pu s'"attaquer à des thématiques dites sensibles" dans la construction d'une telle exposition. En amont, une enquête-collecte sur le thème de "l’histoire et des mémoires des luttes contre le sida" a eu lieu entre 2002 et 2006, des objets, des œuvres d'art comme des boîtes de médicaments, ont été recueillis auprès de particuliers ou d’institutions, afin d'interroger "la dimension matérielle de l'épidémie". Selon lui, c'est dans l'activation de la mémoire par ces objets, des "savoirs situés", que se trouve l'une des clés de la réussite d'une telle exposition. 

Par ailleurs, ce projet de matérialisation de l'histoire sociale du VIH, s'est faite avec "les personnes concernées", l’histoire des luttes contre le virus étant traversée par leur implication, indique Florent Molle, tout en reconnaissant que la désignation par des personnes concernées du caractère patrimonial de la collection lui confère "presque une dimension militante". "C’est l’urgence de la lutte, liée au désastre de l’épidémie, qui a alimenté les donations, explique-t-il. C’est aussi elle qui a convaincu les collecteurs de l’importance de leur travail."

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Au Royaume-Uni, l'Association des musées s'est même dotée d'une charte sur la façon de documenter de façon "éthique" et "avec sensibilité et respect" les œuvres et objets relatifs au Covid-19. Alors que les musées multipliaient les projets participatifs lors des premiers confinements, le comité appelait par exemple à "être sensible au personnel et aux collaborateurs qui travaillent sur une question qui peut également les affecter directement", mais aussi à "maintenir des normes d'évaluation et de documentation" des objets collectés auprès d'artistes comme de non-artistes.

Dans la mesure où "ils traitent de sujets chauds, pointe Noémie Drouguet, le risque de surinterprétation existe, sans aller jusqu'à des manipulations proches de la propagande." Mais pour certains musées, s'emparer dès à présent de l'épidémie, c'est justement embrasser ce risque, assumer une mise en récit politique de la crise sanitaire.

Exposition politique : propager un récit, entre hommage, propagande et militantisme

Une visiteuse masquée devant un portrait de masques prophylactiques, lors de l'exposition "Lockdown Italia", à Rome.
Une visiteuse masquée devant un portrait de masques prophylactiques, lors de l'exposition "Lockdown Italia", à Rome.
© Radio France - BRUCE DE GALZAIN

Derrière l'ambivalente célébration de la "résilience" de la population face au virus (cette capacité à supporter des situations critiques et des crises), des jeunes adolescents travaillant gratuitement à la confection de masques pour tout le quartiers aux infirmier(e)s ne comptant plus leurs heures de nuit, il y avait l'amorce d'un récit : celui des héros de la maladie. Il ne s'agissait pas des guéris et des courageux malades, mais des guérisseurs et tous ceux qui contribuent à "l'effort de guerre" contre le virus, luttant "au front sans arme" - puisque c'était un champ lexical martial que certains gouvernements avaient choisi d'employer pour communiquer les mesures sanitaires publiques.  

A Rome, dans une Italie qui, avant ses voisins européens, avait choisi de confiner totalement sa population, avait lieu dès l'automne 2020 une première exposition professionnelle au musée du Capitole dévoilant des images du "lockdown in Italia" prises par des photographes de la presse étrangère. Des images de soignants masqués et fatigués dans les services de soins intensifs, de la capitale aux rues vides et silencieuses, des camions militaires transportant les cercueils hors des villages. Scènes macabres, sorte de nouvelle version des toiles de la Grande Peste des peintres de la Renaissance, tel le Le Triomphe de la mort (1562) de Brueghel l'Ancien, où se côtoient des malades aux corps décharnés et des convoyeurs mélancoliques de charrettes pleines de crânes. Mais il fallait aussi donner à voir des images de "l'Italie résiliente" et pittoresque, celle qui chante au balcon et transforme les étendoirs à linge aux fenêtres en voies de transports de paniers solidaires.

Une narration allant de l'ombre à la lumière, toute à la gloire d'un pays "victime, mais résistant". Giuseppe Conte, président du Conseil italien, avait d'ailleurs rédiger la préface du catalogue d'exposition. "C'est l'occasion de parcourir de nouveau ce que nous avons vécus… et ce que nous avons fait ! expliquait-il. Le secret de l'Italie, c'est d'avoir réussi à devenir une communauté. Au moment où l'on a eu besoin les uns des autres, l'Italie s'est soudée". Et de conclure : "Avec ces clichés, vous illuminez une période sombre et dramatique de la vie italienne. C'est un beau témoignage." Exposition d'hommage à la résistance du peuple italien, cette manifestation intervenait alors que la pandémie était encore loin d'être terminée. 

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En Chine, ou "l'épicentre mondial" de l'épidémie comme on se mit à la désigner en janvier 2020, c'est au Musée national que l'on a voulu illustrer, dès l'été 2020, la victoire du peuple sur la maladie -  entendre celle du Parti communiste chinois et de sa gestion de l'épidémie du Covid-19. Le nom de l'exposition, "L'Union fait la force", transforme le proverbe en devise politique. Celle-ci n'était d'ailleurs ouverte qu'aux citoyens chinois. Ces derniers pouvaient admirer, place Tian'anmen, 200 œuvres d'artistes triés sur le volet par les autorités étatiques. Des infirmières poings levés devant le drapeau rouge, des soldats grandeur nature débarquant d'un avion pour porter secours aux habitants, ou encore ce tableau intitulé "Zone de quarantaine" illustrant le cordon sanitaire chinois, dans lequel un homme passe sa main à travers des barreaux, juste derrière un panneau indiquant "Prière de montrer votre carte d'accès"... On y retrouvait des codes de l'iconographie propagandiste. 

Sans ambiguïté, Wang Chunfa, directeur du Musée national de Chine, fait part de la visée politique de l'exposition : "Le but est de guider le public pour qu'il garde fermement à l'esprit la lutte pour la résistance contre l'épidémie, rende hommage aux héros ordinaires qui restent à leur poste et fasse l'expérience de l'esprit dynamique de la Chine", peut-on lire sur le site de l'institution. Un héros national fut même désigné en la personne de l'expert médical le plus médiatisé du pays : Zhong Nanshan. Larme glissante juste au-dessus de son masque, son portrait le présente, sobrement, comme un "Membre du Parti". Impossible de ne pas penser à une autre figure déterminante de l'histoire de cette maladie : Li Wenliang, le médecin de Wuhan qui avait, dès décembre 2019, alerté les autorités de l'apparition d'un nouveau coronavirus. Accusé de propager des rumeurs, l'homme était décédé trois mois plus tard. L'exposition de Pékin ne le mentionne pas. 

À réécouter : A Rome, la première exposition sur la pandémie de coronavirus

Au centre d'art contemporain de Pékin, une vision plus nuancée sur l'épidémie.
Au centre d'art contemporain de Pékin, une vision plus nuancée sur l'épidémie.
© AFP - WANG ZHAO

A l'opposé, le Centre Ullens pour l'art contemporain (UCCA) consacrait sa première exposition de l'année 2020 au rôle de l'art en temps de crise sanitaire. Intitulée "Méditations en période d'urgence" (écho aux poèmes de Frank O'Hara, lequel écrivait "en temps de crise, nous devons tous décider encore et encore qui nous aimons"), l'exposition présentait la réflexion de 26 artistes chinois et de nombreux artistes internationaux sur cette gestion de crise. 

Une première section était dédiée à la "fragilité du quotidien", et comportait des œuvres reprenant un motif commun à toutes les expositions sur le Covid-19 : le masque. Ici, des toiles d'infirmières anonymisées et masquées peintes par Zhang Hui en 2018, avant la crise. Une autre partie de l'exposition, intitulée "Signes vitaux", donnait à voir la biopolitique en action, avec notamment un documentaire de Wang Bing sur le traitement des malades dans le pays de Xi Jinping. Enfin, l'exposition abordait deux dimensions particulièrement saillantes de la crise épidémique contemporaine : son aspect zoonotique et mondialisé. Robert Zhao Renhui témoignait ainsi de la destruction de l'environnement, remettant en question l'idée d'un exceptionnalisme humain, tandis que les œuvres de Mika Rottenberg et Christopher K. exploraient les flux mondiaux de personnes et de marchandises, à la fois acquis et contestés. Écho évocateur à une ancienne catastrophe, enfin, une vidéo de 2014 du Français Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), montrant un singe errant dans un restaurant vide après l'accident nucléaire de Fukushima.

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Les musées scientifiques et les virus : objectif pédagogie

A côté des expositions à l'écriture ethnographique, "mise en scène de vérités partielle" comme l'écrit Florent Molle, et des expositions dictant un récit politique en traitant de l'épidémie sous l'angle de la gestion intérieure de la crise, il y a celles, attendues, des musées scientifiques. Conviés au bal des idées pour représenter, expliquer, faire parler les virus, les musées dédiés aux sciences et aux techniques, ainsi que les musées d'histoire naturelle, ont développé des parcours didactiques pour vulgariser les connaissances virologiques auprès du grand public — tout en réinventant les dispositifs ludiques, malheureusement souvent tactiles, dont ces espaces sont friands. 

Cela a par exemple été l'occasion pour le Musée national d'histoire naturelle des États-Unis de décliner son exposition "Outbreak, les épidémies dans un monde connecté", lancée en 2018, un an avant le premier cas déclaré de Covid-19. Une multitude de panneaux explicatifs, de micrographies et de vidéos pour comprendre les spécificités des virus des grandes épidémies : Ebola, le VIH/sida, la variole, la grippe… et le nouveau coronavirus. Insistant sur l'origine zoonotique du SARS-CoV-2, l'exposition met à jour des propositions de prévention contre ce type de virus, comme l'encadrement de la déforestation, laquelle peut inciter des animaux comme les chauves-souris à s'approcher des zones peuplés d'humains.

Conçue pour être facilement reproduite grâce à un "kit téléchargeable", d'autres musées ont pu s'inspirer du parcours d'"Outbreak" pour recréer cette exposition didactique sur les épidémies. En tout, une quarantaine d'établissements à travers le monde s'en est emparée. Pour Sabrina Sholts, conservatrice au Musée national d'histoire naturelle des États-Unis, cette exposition partagée à grande échelle qui sensibilise le public aux facteurs de risques humains, animaux et environnementaux dans la propagation des maladies infectieuses, remplit une mission pédagogique, mais aussi scientifique. "Nous devons travailler ensemble – dans tous les pays, toutes les disciplines et toutes les communautés – afin de prévenir l’émergence de nouvelles maladies qui pourraient devenir des pandémies", a-t-elle déclaré lors de la présentation de ce projet muséal.

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Sur un modèle similaire, en France, la Cité des Sciences et de l'industrie propose aux centres de science et collectivités une exposition librement téléchargeable intitulée "Coronavirus, ce que sait la science !". En 28 questions, concernant l'origine du SARS-CoV-2, les variants du Covid-19, ou encore l'élaboration et le fonctionnement des vaccins à ARN, elle propose une revue des savoirs sur l'actuelle pandémie. Là encore, la concomitance du contenu de l'exposition (les savoirs scientifiques sur l'épidémie) et du sujet (l'épidémie que nous vivons depuis deux ans) est périlleuse. Assumé dans le cas de certaines expositions testimoniales qui traitent d'un moment très précis de la période vécue de l'épidémie comme par exemple, le premier confinement, le potentiel anachronisme auquel s'exposerait un musée scientifique en traitant d'un virus qui continue d'évoluer est ici évité par la dématérialisée de ces expositions, laquelle offre une marge de manœuvre pour adapter les contenus à l'évolution des connaissances scientifiques.

Ces œuvres proprement scientifiques, micrographies de virus et autres imageries de séquences ARN de milliers nucléotides, ne sont par ailleurs pas dénuées d'esthétique. Elles inspirent les artistes qui leur consacrent des statues, comme le fait la "sculptrice de microbiologie" britannique Luke Jerram, ou tentent de matérialiser la viralité, à l'instar de l'artiste contemporaine Shu Lea Cheang et ses images d'humanoïdes contrôlés par les industries biotechnologiques, présentées dans l'exposition "Virus en devenir" au Musée Départemental des Arts Asiatiques de Nice. Un ultime et inévitable aller-retour entre arts et sciences. Reste à savoir si le public a, lui aussi, encore envie de voir des virus en allant au musée...

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