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Michel Bouquet, une vie de théâtre (1925-2022)

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Michel Bouquet en 2016, alors âgé de 90 ans
Michel Bouquet en 2016, alors âgé de 90 ans
© AFP - Joël Saget

Michel Bouquet est mort ce mercredi à l’âge de 96 ans, a annoncé son service de presse à l'AFP. Profondément habité par son art, c’est un grand comédien qui s’en va, laissant derrière lui une impressionnante carrière cinématographique, mais surtout théâtrale.

De ses 96 années de vie, il en aura passé 75 sur scène. Monstre sacré de la comédie, impressionnant de par son talent, sa voix et son charisme, Michel Bouquet a marqué nombre de ses contemporains et était un habitué des studios de France Culture. Son service de presse a annoncé à l'AFP son décès ce mercredi dans un hôpital parisien. Retour sur une vie théâtrale, dans tous les sens du terme.

"Je n'ai pas eu de père à proprement parler"

Michel Bouquet naît en 1925, dans le XIVe arrondissement de Paris. D’une mère modiste et d’un père officier, il vit de 7 à 14 ans "dans une pension très dure, c'était très curieux, on se déshabillait par exemple au claquement de mains" avec ses trois frères à Vaujours, en Seine-et-Oise (devenue Seine-et-Marne en 1964). Dans Le réveil culturel, en 2019, il se souvient : "Je n’ai rien appris du tout. J’étais un très mauvais élève parce que j’étais complètement indifférent. Pas rebelle : ailleurs. J’étais toujours au piquet, tête baissée dans le préau. J’ai passé sept ans de pension à voir les gens se taper dessus, se molester, se tyranniser… et je me disais : je suis mieux en étant là, tranquille dans mon coin."

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Michel Bouquet et Florence Aubray récompensés du prix des jeunes acteurs (25 000 francs chacun) au r
Michel Bouquet et Florence Aubray récompensés du prix des jeunes acteurs (25 000 francs chacun) au r
© Getty - Keystone-France

Avoir grandi dans l’entre-deux-guerres ne sera pas sans conséquence sur les rapports familiaux du jeune Michel. En 2001, dans A voix nue, il discute avec le comédien Charles Berling du rapport au père. "Mon père était usé par la guerre de 14-18. Il ne parlait pour ainsi dire jamais. Il commençait à devenir merveilleux à partir du moment où il retrouvait un vieux copain de régiment, où ils se mettaient à évoquer cette "foutue guerre de 14" avec, tout à coup, des anecdotes curieuses, des franches rigolades, et ils se mettaient à boire un coup tous ensemble. Là, il devenait vivant. Mais tout de suite, en revenant à la vie normale, il redevenait ce mur impénétrable."

"Il ne disait pas trois mots ! Même pas forcément 'bonjour', rien. Je comprenais que cet homme avait des tourments terribles. Il en avait tellement vu de toutes les couleurs qu’il n’en était même plus vivant."

La Seconde Guerre mondiale scellera définitivement l’éloignement du paternel. "En 39, il retombe dans une autre guerre : il se trouve quatre ans en Poméranie dans un Oflag [Offizier-Lager, camps réservés aux officiers faits prisonniers de guerre, ndlr]. Il est revenu encore plus muet. Cet homme était brisé, donc il n’était pas là comme père ", explique-t-il, toujours à Charles Berling en 2001 sur France Culture. "Quand il est revenu, j’étais déjà acteur, je jouais déjà Anouilh à l’Atelier. Il a vu la représentation, il n’a pas dit un mot. Il me disait "tu gagnes bien ta vie, c’est bien". C’est tout. Ça s’est arrêté là. Je veux dire par-là que je n’ai pas eu de père à proprement parler. Mais je n’ai pas vraiment souffert de manque, car je savais qu’il était là, même s’il était loin."

A voix nue, Michel Bouquet et Charles Berling - diffusion du 20/01/2001

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Maurice Escande et la révélation du théâtre

Dans l'émission "Au cours de ces instants" en 1967, déjà sur nos ondes, il racontait ses premiers petits métiers, à commencer par la pâtisserie, et sa découverte du théâtre grâce à sa mère qui l'emmenait à l'Opéra comique, à la Comédie-Française ou dans d'autres théâtres : "Tous ces gens me paraissaient véritablement le rêve mais je ne pensais pas du tout devenir comédien. Je pensais simplement que c'était un endroit où je serais heureux. Mais je pensais tout aussi bien à être balayeur du plateau ou peut-être plus tard machiniste ou n'importe quoi, mais je ne pensais pas spécialement à ça". Et de préciser : "Cela s'est déclenché petit à petit, tout à fait secrètement, je n'en ai parlé à personne. Et un jour, j'ai appris deux, trois textes pour moi, dans ma chambre, et je me les suis récités."

1967 : M. Bouquet raconte ses premiers métiers, pâtissier notamment, et sa découverte du théâtre

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Sa mère lui donne sa "vocation d’acteur", confie-t-il. Michel Bouquet parle d’elle comme de "l’exemple, le refuge", une personne "fascinée par le théâtre sans avoir aucune éducation d’art", décédée à l’âge de 101 ans en 2001. C’est d’ailleurs, quelque part, grâce à sa mère que Michel rencontre son destin, à 17 ans. "À 11 heures du matin, ma mère m’avait dit d’aller à la messe. À la place, je suis allé rue de Rivoli, chez Maurice Escande", raconte-t-il dans Tout arrive, en 2006.

Chez Maurice Escande, sociétaire de la Comédie-Française, le jeune Michel monte, descend, puis remonte les escaliers six fois de suite avant de trouver le courage de vaincre sa timidité. Il sonne et récite à Escande un poème d’Alfred de Musset. Le comédien l’invite alors à l’accompagner au théâtre Edouard-VII, où il doit donner un cours à de jeunes comédiens, et dit à Michel de s’installer au fond. À la fin du cours, Escande le fait monter sur scène. "Mes jambes se sont mises à trembler, c’était épouvantable. Et j’ai commencé à dire "La nuit de décembre" de Musset."

"Les élèves commençaient à mettre leur pardessus et bavarder entre eux. Escande s’est levé, il a senti ma détresse et a dit : 'Au lieu de penser à partir comme vous le faites, vous feriez mieux de prendre une leçon.' C’est la phrase qui m’a le plus marqué, parce que je me suis dit : "Quelle responsabilité me tombe sur les épaules !'"

En 2019, 77 ans après, Michel Bouquet compare encore cette rencontre à une "révélation", un "miracle", "le fait d’avoir sonné à la bonne porte". "Entre 11 heures du matin et une heure de l’après-midi, mon destin était scellé." Il garde un regret, immense, toujours vivace plus d’un demi-siècle après. "Je ne lui ai jamais dit merci", dit-il d’une voix émue, toujours dans Tout arrive.

Michel Bouquet dans "Le roi se meurt" d'Eugène Ionesco, en 2005
Michel Bouquet dans "Le roi se meurt" d'Eugène Ionesco, en 2005
© AFP - Frank Perry

Le début d'une carrière qui durera 75 ans

Maurice Escande sera donc le premier grand nom d’une longue série de rencontres jalonnant la carrière de Michel Bouquet. Il joue sa première pièce, "Première Étape" de Paul Géraldy en 1944. Vient ensuite la rencontre avec Albert Camus, qu’il raconte ainsi dans l’émission Tout arrive : "Je sortais de l’Odéon, et sur le parvis du théâtre, Camus était là. Il a dit : "Écoutez, si vous êtes libre, on va créer "Caligula" ; jouez donc cette pièce !" J’ai répondu que je ne pouvais pas, parce que je devais jouer en novembre au Palace. Alors il m’a dit : "Cela ne fait rien : moi, je créé la pièce fin août, vous jouerez 30 jours, ensuite vous partirez là où le devoir vous appelle. Mais je tiens beaucoup à ce que vous y participiez." Et ce fut un moment très fort." Michel Bouquet interprète Scipion, dans "Caligula", en 1945, avant de rencontrer un nouveau mentor : Jean Anouilh.

Ensemble, ils montent six pièces de théâtre, et Bouquet devient le héros masculin d’Anouilh. Leur relation est tumultueuse : "J’avais des rapports de fils ingrat à père indigne avec lui", s’amuse-t-il dans Tout arrive, en 2006. "J’ai beaucoup appris de mon métier avec lui."

"Au moment de 'Roméo et Jeannette', il me disait toujours : 'Michel, pourquoi vous allez si vite sur les tirades ?' Je lui ai répondu : 'Écoutez, dans votre théâtre, il y a 50 images par idée ; si je m’arrête sur chaque image, au moment où l’idée arrivera, les gens dormiront'. Il n’est pas revenu pendant huit jours."

Michel Bouquet en garde le souvenir d'un homme "d'une exigence folle, terrifiante", comme il le confie dans cette anecdote autour de "Pauvre Bitos ou le dîner de têtes", joué en 1956 et 1957 à Paris. "J’ai beaucoup appris de mon métier avec lui."

"Anouilh m'a appris cette discipline d'être absolument fidèle à la pensée de l'auteur"

51 sec

Michel Bouquet enchaîne les représentations : il joue Shakespeare, Diderot, Ionesco, Pinter, Beckett et bien sûr Molière, à qui il voue une admiration sans bornes. Sur les quelque 80 pièces qu'il interprète, citons, pour ses représentations les plus saluées : En attendant Godot (1978), Le malade imaginaire (1987), L'Avare (1987) par Pierre Franck, ci-dessous en extrait, Le roi se meurt (1994), Les Côtelettes (1997), A torts et à raison (2015).

En parallèle des planches, Bouquet est aussi acteur de cinéma : il joue dans son premier film, Monsieur Vincent de Maurice Cloche, en 1947. Il devient une figure de la Nouvelle Vague en jouant chez Truffaut et Chabrol : La mariée était en noir (1967) et La sirène du Mississipi (1969) pour Truffaut, Poulet au vinaigre (1987) ou La femme infidèle (1969) pour Chabrol. De ce dernier tournage, il garde d'ailleurs un savoureux souvenir : la colère du réalisateur en réalisant que Bouquet est incapable de conduire une voiture , même pour la plus simple des manœuvres. " Cela relève du handicap irrémédiable : je n'ai aucun réflexe ", confesse-t-il à Charles Berling en 2001 sur France Culture.

"Je suis parti en 1re et j'entendais la voiture qui faisait 'boum, boum' sur les autres voitures !"

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Jean Paul Belmondo, Michel Bouquet, Jean Rochefort et Bertrand Blier pour "Les Côtelettes" en 1997
Jean Paul Belmondo, Michel Bouquet, Jean Rochefort et Bertrand Blier pour "Les Côtelettes" en 1997
© Getty - Bertrand Rindoff Petroff

Il ne sait pas non plus nager cela ne l'empêchera pas de jouer dans plus de 60 films , récemment Comment j'ai tué mon père (2001) d'Anne Fontaine avec Charles Berling, pour lequel il reçoit le César du meilleur acteur ; Le promeneur du Champ-de-Mars (2005) de Robert Guédigian, pour lequel il reçoit aussi un César, Renoir (2012) de Gilles Bourdos, L'origine de la violence (2016) d'Elie Chouraqui et Villa Caprice de Bernard Stora avec Patrick Bruel et Niels Arestrup, dont la sortie fin 2020 a été entravée par la pandémie de Covid.

En 2019, à 93 ans, Michel Bouquet annonce qu'il ne remontera pas sur scène : il prend sa retraite après 75 ans de carrière. Sa dernière interprétation ? Un hommage à "un être parfait", dit-il dans Le réveil culturel, en mars 2019 : Jean de La Fontaine. Un audiolivre réalisé par Ulysse Di Grigorio, dans lequel il prête sa voix aux fables du génie du XVIIe siècle. En 2020, il n'est plus sur scène, mais monte une pièce dans laquelle Maxime d'Aboville joue le jeune Michel : Je ne suis pas Michel Bouquet.

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Michel Bouquet, "plus qu'un homme, un événement"

Michel Bouquet a marqué plusieurs générations de comédiens. Fabrice Luchini, lui remettant un Molière d'honneur en 2014, parle de cette référence en ces termes :

"Un homme qui a compté énormément dans ma vie, qui est plus qu'un homme d'ailleurs : un événement. Un événement qui nous donne à réfléchir sur la place de l'intelligence face au génie de l'auteur. Celui qui s'est méfié de son intelligence pour la mettre au service de Molière."

Cette conception de l'artiste s'effaçant devant l'auteur a, en effet, toujours régi la carrière de Michel Bouquet. Une conception qu'il doit à Jean Anouilh, comme il l'explique dans Tout arrive en 2006 : "Il m'a appris cette discipline d'être fidèle absolument à la pensée de l'auteur, et non pas à la mienne." Cette philosophie, Michel Bouquet la transmettra à ses élèves, dès lors qu'il sera nommé professeur au Conservatoire national supérieur d'art dramatique, en 1977. Ses leçons seront suivies par de jeunes acteurs devenus aujourd'hui incontournables de la scène française. Denis Podalydès, notamment, qui dit de Bouquet en 2021 sur France Culture :

"Il nous inculquait la dimension absolument sacrée et inaccessible des grands auteurs. Il essayait d'ailleurs de détruire dans notre esprit le culte du metteur en scène. C'était un personnage qu'on aimait craindre et voir à l'écran. J'ai aimé le craindre en tant que professeur, le voir en chair et en os, l'écouter."

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L'image de Michel Bouquet restera enfin celle d'un grand monsieur toujours humble malgré son talent. En 2001, il confie à Charles Berling (avec qui il décroche pourtant un César en 2002 pour Comment j'ai tué mon père ) ses faiblesses en matière de cinéma : " Je ne comprends pas le cinéma parce que je suis trop acteur de théâtre. Au cinéma, tu ne connais pas les plans, donc tu ne peux pas prévoir. Au théâtre, tu peux tout prévoir puisque tu es dans un cadre fixe. Au cinéma, il faut valser avec le cadre, et je fais cela avec beaucoup de difficultés. "

"Je ne comprends pas le cinéma parce que je suis trop acteur de théâtre."

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"Je pourrais sans doute faire d'énormes progrès, mais il faudrait que je tourne tout le temps avec les mêmes metteurs en scène : alors, là, peut-être arriverais-je à comprendre. Mais je ne fais pas souvent de cinéma, alors je suis un peu maladroit : soit j'en fais trop, soit je ne fais pas là où il faut faire… J'ai besoin d'un metteur en scène qui sache complètement ce qu'il veut avec moi."

Retrouvez toutes les émissions France Culture consacrées à Michel Bouquet sur cette page.

Michel Bouquet, lauréat du Molière d'honneur en 2014, et son épouse Juliette Carré
Michel Bouquet, lauréat du Molière d'honneur en 2014, et son épouse Juliette Carré
© Getty - Bertrand Rindoff Petroff