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Michel Goya : "Militairement, le Hamas monte en gamme depuis 2010"

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2015 : des hommes armés palestiniens masqués des brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, tiennent des armes lors d'une marche militaire.
2015 : des hommes armés palestiniens masqués des brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, tiennent des armes lors d'une marche militaire.
© Getty - Nidal Alwaheidi / Pacific Press / LightRocket

Entretien. Dans sa nouvelle confrontation avec l’État hébreu, le Hamas a montré qu'il possédait un stock important de roquettes qui lui permet de frapper le territoire israélien en profondeur. Une montée en puissance que décrypte Michel Goya, ancien colonel d'infanterie de marine et analyste militaire.

Depuis le début des hostilités, le 10 mai dernier, 213 Palestiniens ont été tués à Gaza, dont au moins 61 enfants, et plus de 1 440 blessés, selon un bilan palestinien. En Israël, douze personnes ont été tuées, dont un enfant, et 294 blessées après des tirs de roquettes. L'État hébreu a dénoncé le tir de plus de 3 450 roquettes depuis Gaza en sa direction, dont certaines n'ont pas atteint le territoire israélien tandis que d'autres ont été détruites par le système de défense antiaérienne Dôme de Fer. Alors que les deux camps restent officiellement sourds aux inquiétudes de la communauté internationale, entretien avec Michel Goya, ancien colonel d'infanterie de marine et analyste militaire.

L'Invité(e) des Matins
40 min

Par rapport à la précédente guerre de 2014 entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza, quelles évolutions notez-vous ?

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Fondamentalement, il n’y a pas de grandes évolutions. Depuis que le Hamas a pris le pouvoir à Gaza, il y a eu une première guerre en 2008-2009, une seconde plus courte en 2012, et une troisième en 2014 qui a été beaucoup plus violente. Ensuite, il y a eu une période de calme. 

On assiste aujourd’hui à un nouvel affrontement qui ressemble aux précédents. Pour une bonne raison : les marges de manœuvre de part et d’autre sont très limitées. D’un point de vue militaire, c’est une situation bloquée. Malgré tout, on a assisté à une montée en puissance progressive du Hamas qui s’est perfectionné. Depuis 2010, il y a une montée en gamme tactique du mouvement palestinien.

Mais en même temps, le Hamas est bloqué et ne peut pas envahir Israël ! Israël est protégé par une barrière physique qui empêche les incursions terrestres et par une barrière anti-aérienne qui empêche en grande partie les frappes aériennes.

Côté Hamas, comment faire la guerre à Israël et imposer sa volonté par les armes ? C’est compliqué. Il reste l’emploi de la troisième dimension : soit il essaie de faire des raids par des tunnels, par des ULM, tout est possible pour franchir la barrière, soit il envoie des roquettes ou des missiles.

De l’autre côté, c’est aussi la même chose. C’est comme si il y avait deux forteresses accolées. Pour les Israéliens, la question est la même : comment imposer sa volonté au Hamas ? Pénétrer dans Gaza et entreprendre une opération terrestre, c’est possible mais difficile, de plus en plus meurtrier pour les forces israéliennes. On est arrivé à une situation où deux armées se font face et envoient des projectiles qui tombent essentiellement sur les civils.

Affaires étrangères
58 min

Sauf que l’armement du Hamas est plus conséquent et plus sophistiqué. Cela change un peu l’équation militaire...

C’est toujours le jeu du projectile et de la cuirasse. L’arsenal du Hamas, comme celui du Hezbollah libanais d’ailleurs, s’est accru en qualité et en quantité. Les deux aspects sont importants. Les roquettes frappent de plus en plus en loin, et éventuellement de plus en plus fort.

Le Hamas est aujourd’hui capable de frapper sur une grande partie du territoire israélien, et sur des objectifs sensibles. Soit la population directement, mais aussi des aéroports, des centres industriels, etc.

Et, ce qui est peut-être encore plus important que le rayon d’action, c’est que le Hamas a de plus en plus de munitions. En 2014, il a utilisé en 45 jours de conflit 4 500 roquettes, c’est-à-dire 100 roquettes par jour. 

Dans cette crise, le Hamas a tiré 3 000 roquettes en une semaine de combat ! C’est la seule façon de transpercer le bouclier défensif israélien, le fameux "dôme de fer". Celui-ci est capable d’intercepter 90% des projectiles, mais 10% peuvent passer.

Et puis le stock de missiles du "dôme de fer" n’est pas non plus inépuisable. Accessoirement, cela coûte très cher. Intercepter une roquette par ce système, c’est environ 40 000 euros le missile, parfois, il en faut deux.

Portée des missiles du Hamas
Portée des missiles du Hamas
© AFP - Gal Roma, Jean-Michel Cornu
Journal de 7 h
13 min

On a l’impression que l’armée israélienne hésite à engager une opération terrestre dans Gaza...

Oui, elle hésite parce que la vraie surprise de la précédente guerre de 2014, ce n’était pas les roquettes du Hamas, mais qu’il disposait d’une bonne infanterie.

Ses hommes se battaient bien, de manière professionnelle, avec toutes les compétences, sachant bien utiliser le terrain, organisant des embuscades, et avec un matériel tout à fait performant, notamment des missiles anti chars modernes ou des fusils de tireur d’élite à grande distance.

Dans cette campagne de 2014, les Israéliens avaient lancé des raids terrestres à l’intérieur de Gaza pour détruire des sites de lancement, des entrées de tunnels, etc. Ils se sont sentis obligés de pénétrer dans la ville de Gaza et ils ont perdu 66 soldats. C’est plus que la France au Sahel en huit ans !

Comme à la frontière israélo-libanaise au nord, il y a une sorte d’équilibre de la force qui se met en place ?

Oui, c’est une forme de dissuasion mutuelle. Ce qui est paradoxal, c’est qu’il y a dissuasion entre les armées, car si le Hamas ou le Hezbollah vont à la rencontre des forces terrestres israéliennes à découvert, ils vont se faire étriller.

Inversement, si les Israéliens pénètrent dans des zones défendues par le Hamas ou le Hezbollah, ça va être dur pour eux. De part et d’autre, on hésite. Donc, il ne reste plus que les roquettes et les missiles. Et rien ne s’y oppose : les Israéliens peuvent frapper quasiment en toute impunité sur tout le territoire de Gaza et les Palestiniens peuvent lancer leurs roquettes sur Israël.

Ce qui signifie que ce sont les civils qui paient le prix fort par rapport aux soldats israéliens et aux combattants du Hamas...

Exactement. C’est une guerre où se sont les civils qui sont touchés majoritairement. C’est un phénomène que l’on retrouve sur d’autres champs de bataille. A force de préserver la vie des soldats, le risque se déporte sur les civils. Soit directement parce qu’il est plus facile de frapper sur des zones urbaines plutôt que de s’attaquer aux forces adverses, soir parce que le conflit dure et donc au bout d’un moment, le nombre de victimes civiles augmente.

Le problème, c’est d’obtenir ce qu’on appelle chez les militaires "un effet stratégique", autrement dit : comment gagne-t-on ?

Les buts de guerre des Israéliens ne sont pas forcément clairs...

Oui et non. D’un point de vue militaire, il y a deux modes opératoires. Le premier, c’est l’opération de conquête ou en séquence. Ce sont des opérations que l’on peut suivre sur la carte. On avance et à la fin, on plante le drapeau de la victoire, comme à Berlin en 1945.

Le deuxième mode, c’est la pression. On bombarde, on fait des raids, on n’occupe pas le terrain, on pilonne l’adversaire, en espérant qu’à un moment, émerge quelque chose, une capitulation, une destruction, mais c’est beaucoup plus flou en réalité. La fin est moins nette. C’est ce qui s’est passé lors de la précédente guerre de 2014.

Si les Israéliens veulent obtenir la décision et vaincre le Hamas, ils doivent occuper Gaza. Mais occuper Gaza, c’est difficile, il faut sans doute accepter des centaines de morts de soldats et après qu’est-ce qu’on fait de Gaza ? On réoccupe ?

Au lieu d’avoir une solution définitive, c’est-à-dire la paix, on préfère la sécurité côté israélien. Donc, régulièrement l’armée israélienne va "tondre la pelouse" à Gaza selon l’expression terrible des généraux israéliens. Il s’agit de porter un coup sévère au Hamas, ensuite ça se calme, et on est tranquille pendant quelque temps.

Pendant longtemps, l’état-major israélien s’est focalisé sur le contrôle des points hauts, comme les collines de Cisjordanie ou le plateau du Golan syrien. Dans les combats contre le Hamas à Gaza, cette notion est moins pertinente ?

Oui parce qu’Israël ne craint plus d’offensive terrestre. C’est pour cela que l’armée israélienne a évacué le sud Liban en 2000 et la bande Gaza en 2005. Avec l’idée d’ériger un bouclier défensif et de contrôler à distance, grâce une force de frappe puissante.

En fait, c’est un mauvais calcul. Cela laisse le terrain libre à l’adversaire, qui s’installe, qui s’incruste, qui occupe le terrain, qui contrôle la population. On arrive aujourd’hui à une forme de neutralisation réciproque qui peut durer très longtemps.

Lorsque j’étais encore militaire d’active, j’avais participé à une délégation française en Israël en 2004 et nous avions rencontré l’état-major israélien. Des officiers nous avait dit : "Le problème palestinien est résolu parce qu’il n’y a plus d’attentat !" Les Israéliens avaient débuté la construction du mur de séparation avec la Cisjordanie occupée et la courbe des attentats s’était effondrée.

Et ces officiers ajoutaient à l’époque : "Notre vrai problème, c’est l’Iran", qu’ils placent dans le troisième cercle des menaces éloignées.

Quels pourraient-être les prochains développements en termes d’armement pour le Hamas ?

Chez le Hamas, on réfléchit pour contourner les supériorités israéliennes, comme le "dôme de fer" par exemple ou l’aviation. Il y a déjà des tentatives. Les Palestiniens peuvent utiliser des ballons transportant de l’explosif qui ne sont pas repérés par les radars. Il y a aussi l’option des drones à très basse altitude, qui existent déjà. Cela impose de nouveaux systèmes de défense côté israélien. Dans les armées modernes, il faut un système anti-drones.

Et puis, il y a quelque chose qui poserait beaucoup de problème aux Israéliens, ce sont des dispositifs qui pourraient contrer leur supériorité aérienne. Israël bénéficie d’une suprématie dans le ciel.

Mais l’industrie russe mais aussi chinoise peuvent commencer à diffuser et exporter des systèmes performants. Si une organisation comme le Hamas commence à se doter d’engins anti-aériens performants, là ça changera très largement la donne. Israël devrait alors s’adapter pour contrer cette menace.

C’est un casse-tête pour l’état-major israélien car le Hamas aujourd’hui est fort. C’est une armée de 40 000 combattants, dont une moitié de permanents professionnels bien équipés qui ont fait de Gaza un bastion. Ils disposent d’un réseau souterrain. Ils se sont adaptés à la puissance aérienne israélienne. Quand la menace vient du ciel, on s’enterre.

Peut-on dire que le Hamas est en passe de venir un nouveau Hezbollah au sud d'Israël ?

Oui, on entre dans la même catégorie. Le Hezbollah en 2006 a tenu tête à l’armée israélienne. Ce n’était jamais arrivé. Aucune armée arabe n’a jamais été capable de faire ce qu’a fait le Hezbollah en 2006.