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Michel Pletschette : "Il y a une forte tradition de la chose militaire en épidémiologie"

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Un soldat thaïlandais portant un équipement de protection individuelle (EPI) désinfecte une école pour lutter contre la propagation du coronavirus Covid-19 à Bangkok le 28 janvier 2021, avant la réouverture de l'école le 1er février.
Un soldat thaïlandais portant un équipement de protection individuelle (EPI) désinfecte une école pour lutter contre la propagation du coronavirus Covid-19 à Bangkok le 28 janvier 2021, avant la réouverture de l'école le 1er février.
© AFP - Mladen ANTONOV / AFP

Coronavirus : une conversation mondiale. Depuis le début de la crise sanitaire, les armées sont mobilisées pour répondre à des besoins divers. Au point de personnifier le Covid-19 tel un "ennemi" à part entière ? L'épidémiologiste luxembourgeois, Michel Pletschette, pose quelques limites.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets   d’une crise mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale entamée le 30 mars, continue de s'étoffer. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat  proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les  bouleversements actuels.

Michel Pletschette est médecin spécialisé en maladies infectieuses et en épidémiologie. Il est  ancien chef de clinique de l'École de Médecine de Hanovre et enseigne à l'Université de Munich. 

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Le Covid-19 a percé notre organisation mondiale en s’attaquant à l’une de ses caractéristiques principales, la mobilité des populations. En se logeant dans la définition même de la mondialisation, peut-on dire que cette pandémie a trouvé la faiblesse ultime pour combattre nos sociétés ?

Oui et non. Les épidémies se transportent toujours en fonction des conditions de mobilité : l’exemple de la peste au Moyen-Âge est parlant. Le développement de routes commerciales qui était probablement le facteur déterminant de la mobilité de l’époque a créé des opportunités de diffusion de nombreuses maladies contre lesquelles des mesures adéquates en proportion furent adoptées comme la quarantaine et la création de « lazarets » dans la République de Venise.  D’autres formes de mobilité comme celles des armées ont aussi compté dans la diffusion du choléra en Europe vers 1848, apporté par les troupes du Tsar venus réprimer le « printemps des peuples ».

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la rapidité de diffusion : de mois, nous sommes passés à une propagation d’un continent à l’autre en jours, si ce n’est en heures.  Les mesures de contention n’ont pas suivi, ni en efficacité, ni en ampleur, ni par rapport au trop lent processus décisionnel à la base de ces contre-mesures.

C’est en effet cette accélération qui constitue la faille dont on pourrait parler : en 2003, la diffusion du SRAS de la Chine continentale vers Hong Kong ou Toronto se fait par un ou deux individus, des super-transmetteurs à l’origine d’épidémies locales importantes. En 2014/2015 la dissémination du virus Ébola en Afrique à partir de la Guinée est le fait que quelques malades qui se réfugient dans un hôpital de l’autre côté de la frontière au Sierra Leone etc.  Un seul patient arrivé au Texas crée l’émoi aux États-Unis suivi d’une mobilisation gigantesque de fonds et des ressources humaines.

En 2020, ce sont des milliers de voyageurs qui ramènent le virus d’abord en Italie puis en Europe, des touristes, mais surtout des agents commerciaux ayant bouclé leurs commandes au sein de PME chinoises.  

Les réponses en Europe ont été absentes, mal coordonnées et retardées. A la différence des pays asiatiques voisins de la Chine qui ont gardé une mémoire très vive de leur expérience de 2003.

Hors de l’Asie cependant, personne ne s’est vraiment intéressé sur ce qui se déroulait à Wuhan, à part les journalistes. L’éditeur du « Lancet «, Richard Horton se demande dans son livre sur la pandémie que faisaient les attachés sanitaires, ou autres, des différentes missions diplomatiques. N’avaient-ils pas les formations nécessaires pour reconnaître l’importance de ce qui se déroulait sur le pas de leurs portes et de le reporter à leurs capitales ? Comment se fait-il que personne n’est parvenu à échanger efficacement avec les autorités chinoises ou la société civile et les milieux scientifiques pourtant relativement accessibles ? L’OMS rechigne à accepter le principe de la suspension des vols et voyages, obnubilée par ses propres doctrines d’interprétation du Règlement Sanitaire International, pourtant mis à jour en 2005 après le SRAS. La faille se trouve donc à 1% dans l’explosion de la mobilité mais à 99% dans notre impréparation structurelle et de fait permanente. La pandémie a mis rien d’autre en évidence.

Sur le plan épidémiologique, à quels endroits ce virus peut être considéré comme un « ennemi parfait » de notre civilisation ? (variant plus létal et plus contagieux, camouflage par sa capacité à se transporter de manière aérienne, ciblage des populations les plus vulnérables…) En comparaison, par exemple, avec les stratégies d’autres épidémies…

En sortant de la base biologique de notre connaissance des virus et en acceptant alors de les personnifier afin de les comparer : il est un fait que le SARS Cov-2 remplit bien son rôle de point de vue bio-téléologique, il infecte une proportion croissante de sa population-hôte sans l’annihiler complètement, il a brouillé ou fait brouiller les pistes de son origine, ce qui rend difficile son élimination à la source. Il frappe nos sociétés dans un moment où elles ne sont pas capables de proposer une réponse pour le contenir car ce virus confond par sa létalité perçue au début comme faible sinon ambiguë.

A la différence du virus influenza, le SARS Cov-2 est mal connu et donc peu redouté au moment de son apparition. Depuis plus de 400 ans , à chaque saison, l’influenza infecte tout le monde rapidement mais doit vite s’adapter à l’immunité de groupe croissante. Il mute souvent et devient plus ou moins inoffensif entre deux formes pandémiques. De même, les virus des fièvres hémorragiques comme Marburg ou Ébola frappent vite et fort mais leurs éclosions sont souvent abortives, même si la mobilité territoriale et l’urbanisation des sociétés en Afrique leur viennent de plus en plus souvent en aide à leur amplification, comme ce fut le cas en 2014-2015. 

Au contraire de la fièvre jaune, le SARS Cov-2 n’a besoin d’aucun vecteur sauf l’homme lui-même. Le manque de contention à grande échelle permet d’envisager sa transformation endémique à niveau d’abord élevé, ce qui est un succès indéniable pour son génome du point de vue darwinien. 

Contre lui se dresse, toujours dans le contexte de cette forme de pensée, sa faible variabilité génétique. Malgré la grande attention portée en ce moment à ses variants, sa variabilité est la plus faible de tous les virus de sa famille et minuscule par rapport à l’hépatite C ou même Ébola.  Ses capacités d’adaptation paraissent donc limitées pour le moment mais il faudra comprendre encore mieux le fonctionnement de son génome et la fréquence de ses mutations fallacieuses. Écologiquement, cependant, les coronavirus s’adaptent bien, trouvant un équilibre entre leur reproduction et la destruction de leur hôte, même si nous ignorons le temps qu’ils mettent pour cela. 

Quelles sont les avantages et les limites dans la personnification de ce virus comme un « ennemi », c’est-à-dire comme un adversaire militaire, pour les populations qui en sont victimes ?

La déclaration de guerre n’a pas été suivie d’un ordre de mobilisation générale et on a vu une prolifération des états-majors sur les plateaux de télévision. Je pense que la comparaison relève plus ou moins du fantasme : même s’il y a une forte tradition et une grande contribution de la chose militaire en épidémiologie (le colonel Gorgas éliminant la fièvre jaune dans le canal de Panama), le contrôle d’une épidémie passa d’abord par la mobilisation des communautés sociales. Les mesures de santé publiques doivent être transportées de bas en haut, donc au contraire de toute structure hiérarchique militaire ou de l’action qu’on pourrait en attendre.  L’emploi de ce langage guerrier est ensuite périlleux : l’action de santé publique instiguée d’en haut est perçue comme liberticide, arbitraire, antisociale. La métaphore est de fait plus symbolique qu’efficace.

Ensuite, on peut s’interroger sur les effets néfastes de l’usage fait de la notion de sécurité sanitaire au vu de notre état chronique d’impréparation et d’indécision. A un certain moment, la pensée dominante venant des épidémiologistes américains voulait profiter de la manne militaire pour refinancer les systèmes de santé publique, sur le plan technologique notamment. Mais c’est le contraire qui se produisit : le militaire cannibalisant la santé publique in fine. En effet, le complexe médico -industriel ne s’intéresse pas à la prévention et sa logique est différente du complexe militaro-industriel qui agit sur les décisions d’investissements important et à moyen terme en matière de défense. 

Où en serions-nous avec la COVID si l’augmentation des budgets militaires en Europe, imposée par l’administration Tromp, aurait été dévolue aux systèmes de santé afin de les rendre résilients ?

La pandémie a pu réunir les scientifiques du monde entier. Comment cette mobilisation transforme-t-elle le fonctionnement normal de la communauté ? 

Cette mobilisation est beaucoup moins importante qu’elle ne le fut  par le passé, face au SRAS, ou au SIDA notamment. Certes, les différents groupes appelés théoriquement à collaborer ne se connaissent pas encore très bien. La mobilisation est surtout verticale et intense à travers tous les pays et peu au-delà et les moyens encore trop distribués selon le principe de l’arrosage général suivi du goutte-à-goutte.  La transformation sera plutôt ce que l’on a vu pour le VIH, hélas, très lente et, au départ, peu productive. On est surtout surpris par l’absence de collaboration structurée avec les chercheurs en Chine, bien que ceux-ci aient été les plus prolixes, surtout au début. Les leçons à tirer dépendent encore de très nombreuses inconnues au niveau de la nécessaire réforme de l’architecture mondiale de la santé publique.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.