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Michel Rocard : "Le repli sur notre hexagone, on le retrouve dans les problèmes de langue"

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Michel Rocard lors d'une conférence, en 2013.
Michel Rocard lors d'une conférence, en 2013.
© Maxppp - La Dépêche du Midi

2000. Le débat sur la réforme de l'orthographe n'en finit plus : il a maintenant 26 ans. Instituée en 1990 par Michel Rocard, la réforme avait déjà fait couler beaucoup d'encre rouge. En 2000, dans "Les Chemins de la connaissance", l'ancien Premier ministre revenait sur cette situation jugée "ubuesque".

"La bataille ubuesque et dépourvue de tout rapport avec la réalité des enjeux qui s’est déroulée à cette occasion reste l’un de mes plus pittoresques souvenir politique", écrivait déjà l'ancien premier ministre Michel Rocard dans son ouvrage "Le français, langue des droits de l'Homme" , à propos du débat sur la réforme orthographique de 1990...  celle-là même qui est à nouveau débattue ces derniers jours. A l'époque, le Premier ministre de François Mitterrand avait créé le Conseil supérieur de la langue française afin de réfléchir à des "aménagements orthographiques". Déjà, les critiques avaient été féroces, comme il le racontait en en 2000 au cours de l'émission "Les Chemins de la connaissance" : "Je maintiens qu’on a jamais tant ri. La masse d’âneries qui a été publiée est extraordinaire. Mais tout le monde s’y est mis, et la plupart des gens qui s’y sont mis n’ont pas pris la peine de lire la liste des rectifications proposées."

Réécoutez l'intervention de Michel Rocard, dans l'émission "Les Chemins de la connaissance" :

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Michel Rocard sur la réforme de l'orthographe

15 min

Ces débats dits "ubuesques" ont repris de plus belle ce mois-ci : de nombreux éditeurs ont annoncé leur intention de mettre à jour leurs manuels scolaires en y appliquant ces règles orthographiques. La classe politique, à gauche comme à droite, a rapidement fustigé cette "nouvelle" réforme, quand il ne s'agit finalement que de faire appliquer des règles édictées il y a 26 ans.

En 1990, les propositions de rectifications orthographiques soumises par le Conseil supérieur de la langue française avaient pourtant été validées sans aucune difficulté, à la fois par le Conseil international de la langue française et par l'Académie française. En 2008, un Bulletin officiel de l'Education nationale avait achevé de valider la réforme, sans que quiconque ne s'en inquiète.

"A cause de ses bizarreries orthographiques, le français est épouvantablement coûteux et très difficile à traiter par l’informatique, rappelait Michel Rocard en 2000. Pour moi c’était une situation dramatique, j’étais un premier ministre nommé, certes, mais pas très soutenu et plutôt objet de méfiance de son président de la République (François Mitterrand, ndlr). L’idée de toucher à tout ça était redoutable, à tous égards."

Michel Rocard, en 2010.
Michel Rocard, en 2010.
© Reuters - Pascal Rossignol

Ce combat est un très vieux combat. Déjà Ronsard, Etienne Dolet, Lafontaine, Montesquieu, Marivaux, d’immenses écrivains et pas tous récents, D’Alembert, Voltaire, plus récemment Firmin Didot avaient mené ce combat. Alors on savait tout ça, mais on savait aussi, et je l’avais appris avec stupéfaction, que l’organe progressiste, le révolutionnaire chevelu là, c’est l’Académie française. Elle a passé tout son temps, au XIXe et au XXe siècle, à accumuler les projets de réforme vengeurs, et il y en a eu quelques uns de beaucoup plus amples que ce que nous avons faits qui ont tous été recalés.

Face à la levée de boucliers, l'Académie française a rétorqué que la réforme n'était pas de son fait.  Dans une interview publiée dans les colonnes du Figaro, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française, affirme ainsi n’avoir "pas compris les raisons qui expliquent l’exhumation d’une réforme de l’orthographe élaborée il y a un quart de siècle et où l’Académie française n’a eu aucune part, à l’inverse de ce que l’on a voulu faire croire".

Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l'Académie française à l'époque de la réforme, affirmait en 1994 : "Le plus divertissant, c’est que toutes les modifications proposées avaient été approuvées en 1905 par un avis de l’académie mais jamais appliquées". En 2000, Michel Rocard témoignait ainsi au micro de Jacques Munier :

On retrouve là un aspect de notre pays qui régit bien d’autres aspects de la vie publique qui est le regard hexagonal des Français sur eux mêmes,  [...] Ce repli sur notre hexagone on le retrouve dans les problèmes de langue. Ce n’est pas un hasard si c’est lui qui a occasionné toutes ces colères et tous ces refus devant le projet de rectification orthographique alors que les hommes qui l’ont voulu, et moi le premier, l’ont voulu pour des raisons de rayonnement international du français et de la France dans le monde.

A lire aussi sur le site du Nouvel Obs : "Orthographe, pourquoi les femmes sont meilleures que les hommes"