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Michel Tournier : "Chacun doit écrire son Robinson Crusoé"

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Michel Tournier en 1994
Michel Tournier en 1994
© Maxppp - Francis Apesteguy

Archives. Michel Tournier est mort le 18 janvier. En 1967, "Vendredi ou les limbes du Pacifique" l'avait fait reconnaître comme écrivain majeur. L'écrivain était venu parler sur France Culture de la figure de Robinson et de la manière dont le récit initial de Defoe avait initié de nombreux écrits.

Il est mort le 18 janvier 2016 à l’âge de 91 ans. Au moment de la publication de son premier roman, Vendredi ou les limbes du Pacifique, qui fut un immense succès, Tournier était venu parler sur France Culture de la figure de Robinson et de la manière dont le récit initial de Defoe avait irrigué bien des pensées, et initié bien d'autres écrits.

Auteur de neuf romans pour adultes et enfants ainsi que de quelques contes et nouvelles, Michel Tournier avait reçu le prix Goncourt à l’unanimité pour Le Roi des aulnes en 1970. Trois ans plus tôt, son premier roman, Vendredi ou les Limbes du Pacifique , pour lequel il s'était vu remettre le Prix de l’Académie française, avait suffit à lancer sa carrière d’auteur. Le succès fut tel qu’il réécrivit le récit pour les enfants en 1971, sous le titre Vendredi ou la vie sauvage .

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Michel Tournier avait été invité sur France Culture le 11 juillet 1967 pour parler de ce roman, qui venait de paraître. Mais finalement, loin de sacrifier à la simple autopromotion de son livre, c’est l’histoire du véritable Robinson, un timonier écossais, un "dur ", que raconte l’écrivain dans cette émission. Avant de nous éclairer sur la manière dont les penseurs et écrivains des siècles suivants se sont emparés de ce récit : Rousseau, Jules Verne, Supervielle, Saint-John Perse, Giraudoux…

C’est ça qui est incroyable dans le personnage de Robinson Crusoé, c’est qu’il parle à tous les hommes, quel que soit le point de vue sous lequel on l’observe : il y a le technicien et l’administrateur, il y a le colonisateur puis le poète, l’homme de l’île déserte, le philosophe de la solitude et il y a le lecteur de la Bible.

Michel Tournier

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L'homme à l'origine du mythe de Robinson était écossais et s'appelait Alexander Selkirk. C'était "un homme très simple, très frustre ", qui, au XVIIIe siècle, était timonier sur l’un des bateaux du navigateur William Dampier. Chef d’une mutinerie matée, il est débarqué sur une terre désertée du Pacifique avec un tout petit bagage vital. Il y reste près de cinq ans, le temps d’oublier le langage humain, puis est récupéré, par un fabuleux hasard, par le même Wiliam Dampier. Son histoire fascine et fait le tour de l’Europe.

Robinson Crusoé, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde. ( …) Chacun se sent sur une île déserte, même dans un HLM.

Michel Tournier

C’est alors, relate Michel Tournier, qu’un "écrivain famélique ", Daniel Defoe, décide de s’en emparer en l’embellissant et en la transposant dans les Caraïbes : en 1720, paraissent Les aventures extraordinaires de Robinson Crusoé sous la forme d’un feuilleton. Le succès est retentissant : "Il faut essayer de comprendre ce succès, car il n’est pas évident. N’oublions pas qu’il a paru en 1720. Or, en 1720, on est très loin du mythe du bon sauvage que Jean-Jacques Rousseau lancera quarante ans plus tard, le mythe de la société mauvaise, de l’homme qui doit trouver son salut en retournant à la nature vierge. Tout ça est très éloigné de l’époque. On pourrait parler d’une espèce d’anticipation assez géniale. "

Robinson Crusoé, illustration de 1920
Robinson Crusoé, illustration de 1920

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau s’enthousiasme pour ce livre. S’ensuit la parution de plusieurs "robinsonnades" : Paul Et Virginie , de Bernardin de Saint-Pierre (1788), Le Robinson suisse , de Johann David Wyss (1812), Emma ou Le Robinson des demoiselles , par « Madame Woillez » (1835). Et puis Jules Verne bien sûr, avec son* Île mystérieuse* (1875), sur laquelle cinq personnages débarquent, dénués de tout : "C’est une espèce d’apothéose de la technique et de l’ingéniosité, c’est vraiment Robinson Crusoé battu à plate couture. Ça c’est le côté bricoleur, ingénieur de Robinson Crusoé. Plus tard on s’attachera davantage au poète, à la poésie de l’homme sur une île déserte."

Et effectivement, c’est bien cette dimension philosophique et sociologique de l’homme affranchi de la civilisation, qui nourrit ensuite l'oeuvre d'autres auteurs : Saint-John Perse (Images à Crusoé , 1904), Supervielle (Robinson , comédie en trois actes, 1948), ou encore Giraudoux avec Suzanne et le Pacifique (1921), une œuvre qui a particulièrement frappé Michel Tournier.A quand la prochaine réécriture ?

Au mois d'avril 2015, Christophe Ono-Dit-Biot avait rencontré chez lui, en vallée de Chevreuse, le célèbre auteur du Roi des Aulnes.

Emission spéciale Michel Tournier

58 min