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Migrants : après l'incendie de Lesbos, comment garder espoir ?

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Des enfants réfugiés se baignent près du nouveau camp provisoire de Lesbos. Près de 800 personnes, sur les milliers qui ont dû fuir le feu ont été déplacés sur un site temporaire.
Des enfants réfugiés se baignent près du nouveau camp provisoire de Lesbos. Près de 800 personnes, sur les milliers qui ont dû fuir le feu ont été déplacés sur un site temporaire.
© AFP - Angelos Tzortzinis

Le monde dans le viseur. Dix jours après l'incendie qui a détruit le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, en Grèce, la majorité des réfugiés refuse d'intégrer le camp d'hébergement provisoire, de peur d'être renvoyés dans l'oubli. Une image, cependant, permet d'espérer : celle d'enfants migrants qui jouent dans l'eau.

Des enfants qui plongent dans l'eau dans la lumière rasante d'une fin de journée. Une image à la lecture quasi universelle : sur tous les rivages du monde, ce spectacle renvoie à l'insouciance de l'enfance, la chaleur de l'été. Puis l'œil se déplace vers la légende : on y lit le lieu de la prise de vue : Lesbos, Grèce. Sa date : le 15 septembre 2020. Et ce texte : "Migrants et réfugiés se baignent près du nouveau camp provisoire sur l'île de Lesbos. Près de 800 personnes, sur les milliers qui ont dû fuir le feu qui a détruit le plus grand camp de migrants d'Europe, ont été déplacés sur un site temporaire."

Pour Dimitri Beck, directeur de la photographie du magazine Polka :

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C'est l'image d'un moment de légèreté. On entend l'eau, les rires. Puis on lit les éléments de contexte et d'un coup, tout change. On regarde autrement. On rentre dans un autre niveau de lecture.

Ce cliché du photographe grec de l'AFP Angelos Tzortzinis est issu d'une série réalisée à la suite de l'incendie, dans la nuit du 8 au 9 septembre, du camp de Moria, le plus grand camp d'Europe, ouvert il y a cinq ans au pic de la crise migratoire. 

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Sélectionné par l'agence de presse dans les "Topshots", ses images "essentielles", ce cliché intrigue, perturbe même, tant il contraste avec les images plus attendues et vues dans la couverture médiatique de la crise migratoire. 

Un moment suspendu, une seconde de lumière, dans un désespoir dont témoigne avec insistance, depuis plusieurs années, le travail du photographe. "Travaillant pour une grande agence de presse, il couvre ce drame depuis longtemps. On imagine qu'en capturant cet instant, il se nettoie lui-même de tout ce qu'il voit et vit à Lesbos en documentant la violence quotidienne des conditions de vie des réfugiés", ajoute Dimitri Beck.

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40 % des réfugiés sont des mineurs

Le camp de Moria, dont l'état sordide a été régulièrement dénoncé par les ONG, a été entièrement détruit par les flammes, laissant sans abri ses 12 000 occupants qui y logeaient dans des conditions insalubres. La plupart dorment sur le bitume, les trottoirs, dans les champs ou des bâtiments abandonnés. 

Ils refusent de se rendre dans le nouveau camp monté à quelques encablures des ruines de Moria, craignant de ne plus pouvoir quitter l'île une fois à l'intérieur.

Selon les autorités grecques, l'incendie a été prémédité. Six jeunes migrants afghans ont été arrêtés, dont quatre ont été mis en examen pour incendie volontaire.  

Poussés par l'épuisement d'une semaine à la rue sous un soleil de plomb, sans sanitaires, un mouvement a fini par s'amorcer vers le nouveau camp, où plusieurs centaines de migrants se sont installés mercredi, selon des humanitaires. 

L'objectif de ce nouveau camp – "provisoire", ont promis les autorités – est que les réfugiés "puissent progressivement, et dans le calme, quitter l'île pour Athènes" ou "être réinstallés ailleurs", explique Philippe Leclerc, le représentant en Grèce du Haut commissariat de l'ONU aux Réfugiés en Grèce.

Le Temps du débat
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Une lecture de l'image en deux temps

"La photo s'inscrit dans une dynamique : la ligne de ce ponton, qui part de la droite, avec ce mouvement décomposé en cinq temps, comme un rappel des photographies d' Eadweard Muybridge, explique Dimitri Beck. Le groupe d'enfants en bas, puis celui qui court, celui qui a les bras ouverts, prêt à sauter, celui qui se penche, puis celui qui est suspendu au bord de l'eau, moment décisif."

La véritable lecture de l'image se fait en s'approchant, dit-il encore. "Là, on réalise qu'on n'est pas sur la Riviera."

La plateforme est faite de barres métalliques rouillées, abîmées. Une cheminée d'usine fume à l'arrière. La petite fille assise sur le ponton est intégralement habillée. L'enfant au premier plan a improvisé une bouée en mettant des bouteilles d'eau vides dans son caleçon.

Quand on arrive à Lesbos, ce qui frappe, c'est la jeunesse, le nombre d'enfants. 40 % des réfugiés sont des mineurs.

Le Reportage de la rédaction
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Marie-Pierre Vérot, grand reporter à la Rédaction Internationale de Radio-France , qui s'y est rendue à plusieurs reprises, poursuit : 

Chaque voyage est pire que le précédent. C'est une fabrique de désespoir. J'y ai rencontré des enfants qui ont essayé de se tuer, des enfants qui se mutilent. Je vois la misère, le désespoir. Cette photo me renvoie au décalage terrible, ce télescopage que je ressens dans cette île, avec ce décor paisible, la beauté des paysages, la lumière et la violence inouïe que vivent les réfugiés. C'est un instant d'une grande fragilité, on vole un moment au malheur et cela donne de l'espoir.

Le risque évidemment, tempère-t-elle, c'est que cette image – témoin d'un instant fugace et important – soit "mal interprétée".

Crainte partagée par Dimitri Beck, qui souligne "l'importance et la responsabilité de contextualisation des éditeurs photos au moment de la diffusion" pour ne pas que passe un message erroné. 

Cette image, insiste-t-il, s'inscrit dans le fil d'un récit, une chaîne globale du traitement d'une actualité où tout est important :

Les 23h59 terribles d'un jour dans la vie des réfugiés de Lesbos et cette minute où ces enfants, qui ont peut-être pleuré quelques heures plus tôt, qui vivent dans des conditions atroces, redeviennent des enfants comme les autres.

Les éléments de contexte permettent d'éviter que ce qui se passe à Moria ne soit ramené qu'à cette image, résume-t-il, alors que cette photographie porte en fait un espoir dans une situation désespérée. 

Précision d'importance au moment où les acteurs politiques – en premier lieu l'Union européenne – sont interpellés pour faire changer les conditions d'accueil des réfugiés. 

"Ces gens ont été parqués à Lesbos. On les a mis là pour ne plus les voir. L'incendie du camp les remet dans la visibilité. Cela nous renvoie à notre responsabilité d'Européens", reprend Marie-Pierre Vérot. 

"Dans ce contexte, cette image montre la capacité incroyable de résilience de ces enfants qui ont vécu des choses terribles, Ils sont arrivés là par la mer Egée, depuis la Turquie. Des traversées traumatisantes, de nuit souvent. Ils ont vu parfois des gens, ou leurs parents mourir. Là où de nombreux adultes confient qu'ils ne sont même plus capables de regarder la mer, tant ça leur est douloureux, ces enfants montrent leur capacité à être dans l'instant. Cette énergie et cette positivité doit être perçue comme une force précieuse.__" 

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