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Migrants, réfugiés à Moria : "Construire un nouveau camp n'a aucun sens"

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"Même cette catastrophe n'a rien changé" Sayed Nasir Haidary réfugié afghan après l'incendie de Moria
"Même cette catastrophe n'a rien changé" Sayed Nasir Haidary réfugié afghan après l'incendie de Moria
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Entretien. Sayed Nasir Haidary est un réfugié afghan du camp de Moria. En mars 2020, je l'avais croisé dans un camp surpeuplé, cherchant un abri pour sa femme enceinte. Très inquiet et dans l'urgence, il m'avait frappé par ses propos plein d'humanité. Après l'incendie, je l'ai retrouvé. Il partage son regard.

L'Europe se déchire sur l'accueil des migrants depuis cinq ans. Autant de temps que les camps de fortune sont autant de preuves de l'incapacité de l'Union de définir une politique commune face à un défi pourtant brûlant. L’incendie du camp de Moria sur l’île de Lesbos a conduit la Commission européenne à accélérer la présentation, ce mercredi, de son Pacte sur l'asile et la migration. Il prévoit de réformer la politique migratoire de l’Union. Pour sortir de l’impasse créée par le refus de plusieurs pays (notamment ceux dit de Visegrad, Hongrie en tête, ou encore l’Autriche) d’accueillir des migrants ou réfugiés, la Commission européenne renonce aux quotas obligatoires de migrants mais propose que ceux qui n’accueillent pas participent au renvoi des déboutés de l’asile vers leur pays d’origine. Le Pacte muscle aussi les frontières extérieures de l’Union européenne. Les Etats vont maintenant devoir discuter de ces propositions. Regard d’un réfugié afghan, Sayed Nasir Haidary, sur cette politique européenne défaillante.

Nous vous avions rencontré en mars dernier dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos, en Grèce. Nous vous y retrouvons dans une maison avec votre famille. Quel changement en quelques mois…

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C’est un long voyage qui nous a emmenés jusqu’ici. Bien sûr, le voyage d’Afghanistan en Iran, puis en Turquie et de Turquie à Lesbos où nous sommes arrivés après avoir traversé la mer Égée en novembre 2019. Mais les quatre mois où nous sommes restés à Moria, entre notre arrivée et l’obtention d’un titre de réfugié en mars 2020, ces quatre mois furent un véritable "voyage" eux aussi. Lorsque j’y pense, j’ai le sentiment que nous sommes restés là au moins un an. Chaque jour passait avec une telle lenteur ! Et les conditions de vie étaient vraiment, vraiment horribles dans le camp. Mais nous avons survécu. Nous avons tout essayé, nous avons frappé à toutes les portes et nous en sommes sortis. 

Le 28 mars, nous avons obtenu nos papiers et avons été transférés dans un logement non loin de l’aéroport, c’est là que ma femme a accouché. Puis nous avons été envoyés à Athènes. Mais je ne pouvais rester sans rien faire à recevoir une allocation de réfugié. Une ONG qui travaille avec les enfants cherchait un médiateur à Lesbos. J’avais déjà fait du bénévolat pour elle lorsque j’étais dans le camp de Moria et je les ai contactés. Et me voilà de retour ici. 

Je suis dans cette position privilégiée où je peux aider. Vous savez, je connais la profondeur du désastre ici. Je l’ai éprouvée dans ma chair et mes os. Et il y a tellement à faire ! 

Il faut se retrousser les manches et y aller, faire ce vous pouvez juste pour sauver une vie.

Avec sa famille sur l'île de Lesbos en septembre 2020
Avec sa famille sur l'île de Lesbos en septembre 2020
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Comment qualifieriez-vous la situation pour les demandeurs d’asile sur l’île ?

La situation aujourd’hui sur l’île de Lesbos reste une tragédie. Moria en soi était une tragédie. Les gens lui ont donné tellement de noms. Certains parlaient d’une bombe à retardement. Quand j’y suis arrivé, il y avait 20 000 personnes ! Mais même 10 000, s’il y avait 10 000 personnes. Parquer 10 000 personnes dans 5 kilomètres carrés, en soi, c’est tragique. Et cette "bombe" a aujourd’hui explosé. Mais rien n’a changé.

Que voulez-vous dire ?

Ce que l’on voit, c’est que 

même après une telle catastrophe les Etats pensent toujours de la même manière ! 

Il faut enfermer ces gens, restreindre leur liberté de mouvement, les mettre dans des camps. Mais pour combien de temps encore ? Quel est votre but ? Que voulez-vous au bout du compte ? 

Si vous ne voulez pas d’eux, il serait moins coûteux de les déporter dans leur pays.

Je me fais l’avocat du diable, mais si vous ne les voulez pas, si vous ne souhaitez pas les intégrer et si vous les mettez dans un camp encore et encore… Tout cela a un coût, alors prenez plutôt cet argent et libérez ces gens d’une telle folie. Dites-leur : "Nous ne voulons plus de vous. Nous ne sommes pas cette Europe que vous pensiez, nous ne sommes pas un lieu sûr. Nous ne vous aimons pas, vous devez rentrer chez vous." Et renvoyez-les au lieu de les soumettre à une telle torture. C’est la moindre des choses, la moindres des honnêtetés que vous puissiez avoir vis-à-vis de vous-mêmes. 

Le Reportage de la rédaction
4 min

Quelle serait la solution ?

Pas un nouveau camp ! Déjà, il y aurait beaucoup à faire pour le rendre vivable (NDLR : un nouveau camp a été érigé dans un ancien champ de tir sur l’île de Lesbos pour abriter les réfugiés du camp de Moria). Pas de douche, pas d’hygiène, pas de protection contre le soleil ou les intempéries, il n’y a pas un seul arbre ! Seulement une toile de tente sous laquelle sont logées plusieurs familles. Et des barbelés tout autour. Il faudrait donc beaucoup investir pour le rendre ne serait-ce que vivable. Mais cette idée de construire un nouveau Moria, d’investir beaucoup de temps, d’argent, d’énergie n’a aucun sens. 

Un hélicoptère de l'armée grecque transporte le président du Conseil européen Charles Michel au-dessus du nouveau camp de tentes, le 15 septembre 2020
Un hélicoptère de l'armée grecque transporte le président du Conseil européen Charles Michel au-dessus du nouveau camp de tentes, le 15 septembre 2020
© AFP - Dimitris Tosidis

Vous pourriez investir les mêmes ressources pour apporter une meilleure réponse. Il y a par exemple de nombreuses maisons vides sur l’île et ailleurs en Grèce. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés pourrait aider de grosses ONG aussi, et l’Union européenne. Louez ces maisons, mettez-y ces gens, mettez-les au sein de la société. 

Croyez-moi, une bonne part d’entre eux sont pleins de talents et de ressources. Donnez-leur un toit et vous verrez, ils feront leur chemin, ils s’intégreront, même ici en Grèce et je sais à quel point ce n’est pas facile. Il suffit de leur ouvrir les bras. Ce n’est pas être grand clerc que de dire cela, c’est juste une question de bon sens. 

Donnez-leur une maison et ils se comporteront comme des êtres humains. Mais si vous les mettez de nouveau en cage, dans des camps, bien sûr qu’ils réagiront, c’est humain.

Je vous assure, prenez la personne la plus civilisée qui soit, de n’importe quelle région du monde, mettez la dans un camp comme Moria et après trois mois, regardez ce qu’elle est devenue, comment elle se comporte. 

Le camp de Moria en mars 2020
Le camp de Moria en mars 2020
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Je vous le répète, ne jugez pas ces gens, donnez-leur une chance. Une fois que vous leur aurez donné cette chance, si vous les traitez comme des êtres humains et qu’ils se comportent mal, alors oui, vous aurez le droit de les juger. Mais si vous leur retirez chacun de leurs droits, si vous les traitez comme des animaux et que vous vous attendez à ce qu’ils se comportent comme des humains, je ne sais dans quel monde vous vivez.

Em mars 2020 devant le camp de Moria
Em mars 2020 devant le camp de Moria
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Les dirigeants européens discutent à partir de ce mercredi d’un nouveau pacte pour l’asile et l’immigration et veulent une meilleure solidarité… Qu’en attendez-vous ?

Il faudrait qu’ils se focalisent sur les démarches pour obtenir l’asile, afin qu’elles soient traitées de manière plus fluide et plus rapide. Il faudrait que les demandeurs d’asile aient accès aux services administratifs et légaux avec moins de bureaucratie. Un processus d’intégration des réfugiés dans la société qui soit rapide, clair et bien organisé est un autre aspect clé qui devrait être une priorité de ce nouveau pacte. Vous savez, pour résoudre une crise de dette ampleur, il faut beaucoup de travail, un vrai engagement, un dévouement de tous les instants et aussi beaucoup de volonté. Et cela, je n’en vois guère le signe. 

Dans le camp de Moria en mars 2020
Dans le camp de Moria en mars 2020
© Radio France - Marie-Pierre Vérot

Comment est-ce que vous vous projetez, vous, votre famille ?

Pour le dire en un mot, je suis un optimiste. Je cherche tout ce qui est possible pour survivre. J’ai eu mon quota de désastres dans mon pays et j’essaie de saisir chaque opportunité pour survivre. Ça, c’est mon premier principe. Et je suis sûr que c’est ce qui guide chacun ici. Bien sûr, quand je regarde la réaction du gouvernement grec et celle de l’Union européenne, je n’ai guère d’espoir. Mais pourtant, il faut continuer à s’accrocher, nous devons continuer à les interpeller, nous devons leur parler, nous devons établir un niveau de confiance entre nous et eux. Commencer par leur dire : "Nous sommes des personnes, écoutez-nous, parlez-nous et peut-être vous reconnaîtrez-vous en nous". C’est pour cela que, même si nous avons été tant de fois déçus, nous gardons l’espoir. 

Je ne veux pas être trop négatif. Vous savez ces réfugiés, s’ils ne se sont pas tués en chemin, s’ils ne se suicident pas ici, cela veut dire qu’ils espèrent encore. Ils espèrent avoir un avenir. Ne décevez pas cet espoir, montrez-leur qu’ils ne se fourvoient pas quand ils y croient encore.

Une famille de réfugiés afghans campe dans la rue sur l'île de Lesbos après l'incendie du camp de Moria le 11 septembre 2020
Une famille de réfugiés afghans campe dans la rue sur l'île de Lesbos après l'incendie du camp de Moria le 11 septembre 2020
© Radio France - Marie-Pierre Vérot
Le Temps du débat
50 min