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Miguel Díaz-Canel, un nouveau président cubain dans l'ombre de Raúl Castro

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Miguel Díaz-Canel et Raúl Castro, le 8 octobre 2017, lors des commémorations du 50è anniversaire de la mort d'Ernesto "Che" Guevara à Santa-Clara (Cuba).
Miguel Díaz-Canel et Raúl Castro, le 8 octobre 2017, lors des commémorations du 50è anniversaire de la mort d'Ernesto "Che" Guevara à Santa-Clara (Cuba).
© AFP - Yamil Lage

Portrait. Les Cubains ont un nouveau président depuis ce jeudi. Il s'agit du bras droit de Raúl Castro : Miguel Díaz-Canel, 57 ans. Après six décennies, l'île cubaine tourne donc la page de l'ère Castro. En apparence tout du moins, puisque le nouveau président est en fait un proche du pouvoir castriste.

Pour la première fois depuis 1959 à Cuba, le président ne portera pas le nom de Castro. Après Fidel Castro, au pouvoir de 1959 à 2006, puis Raúl Castro, son frère cadet qui lui a succédé, c'est au tour de Miguel Díaz-Canel de prendre les rênes du pays. Le bras droit de Raúl Castro a été élu ce jeudi avec 99,83% des voix par l'Assemblée nationale : une élection sans suspense puisqu'il était le seul candidat à sa succession. La passation de pouvoir avait été annoncée dès 2013 : "Je vais démissionner. Je vais avoir 82 ans, j'ai le droit de me retirer. Vous ne croyez pas ?", avait lancé Raúl Castro, au moment d'entamer son deuxième et dernier mandat de cinq ans. Cette année-là, il a nommé Miguel Díaz-Canel premier vice-président des Conseils d'Etat et des ministres. Un choix qui, à l'époque, laissait déjà présager quel visage aurait le nouveau président cubain. Un choix qui a également pu surprendre puisque Miguel Díaz-Canel n'a pas connu la révolution cubaine : il est né en 1960 et vient de la société civile. Mais au-delà de ce changement générationnel, l'arrivée de ce nouveau président ne devrait entraîner aucune transformation en profondeur sur l'île. 

Un pur produit du castrisme

Miguel Díaz-Canel a gravi les échelons un à un au sein du parti communiste, avant d'accéder aux plus hautes marches du pouvoir. Une trajectoire discrète à un rythme lent, mais sans jamais s'écarter de la sphère dirigeante. Dans les années 80, le jeune ingénieur en électronique adhère à l'Union des Jeunes Communistes. En 1994, Miguel Díaz-Canel devient le premier secrétaire du parti communiste dans la province de Villa Clara, où il est né. Puis, dix ans plus tard, il occupe le même poste mais dans la province de Holguín, d'où sont originaires les frères Castro. Sa carrière politique s'accélère en 2009, quand il devient ministre de l'Education supérieure. Un profil de fidèle castriste qui fera dire à Raúl Castro au moment de le nommer premier vice-président en 2013 : "Ce n'est ni un parvenu ni un intrus". 

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Ce parcours sans faux pas a donc été récompensé. Mais il étonne certains analystes, comme Jorge Duany, directeur de l'Institut d'études cubaines à l'université internationale de Floride : "Il ne fait pas partie du leadership historique, ce groupe proche des deux frères Fidel et Raúl, lié à la révolution cubaine des années 50. L'autre chose qui surprend est que Díaz-Canel n'est pas une figure militaire. Il a fait son service militaire comme beaucoup de Cubains, mais il vient de la société civile". Pour la première fois depuis soixante ans, le président cubain ne portera pas l'uniforme militaire vert olive mais la guayabera, la chemise de coton populaire à Cuba.

Un pouvoir à deux têtes

Malgré ce nouveau visage à la tête du pays, les Cubains ne s'attendent pas à de grands changements. "Miguel Díaz-Canel est une figure qui n'a pas assez de charisme et de pouvoir pour entreprendre les changements dont la société cubaine a vraiment besoin", dénonce Waldo Fernández Cuenca, qui travaille pour le journal indépendant Diario de Cuba. Avant d'ajouter : "c'est un changement cosmétique". Car si Raúl Castro quitte effectivement son poste de chef d'Etat, il reste en fait premier secrétaire du parti communiste jusqu'en 2021.  

"La constitution mentionne que le parti communiste est l'organe directeur le plus haut dans la société cubaine. Donc si Raúl reste à la tête du parti communiste, il aura un rôle important dans les décisions qui seront prises", précise Jorge Duany, de l'Institut d'études cubaines à l'université internationale de Floride. Sous l'ère Castro, le chef d'Etat occupait également le poste de Premier secrétaire du parti communiste. "Le nouveau président va devoir négocier et partager ce pouvoir, qui, jusqu'à présent, était concentré dans les mains d'une seule personne", ajoute Jorge Duany. 

Miguel Díaz-Canel n'a pas assez de charisme et de pouvoir pour entreprendre les changements dont la société cubaine a vraiment besoin    
Waldo Fernández Cuenca, journaliste au Diario de Cuba

Un président plus libéral en apparence

Difficile de percer la personnalité de Miguel Díaz-Canel, une "figure énigmatique" selon Jorge Duany de l'Institut des études cubaines à l'université de Floride. "Il est apparu peu de fois en public depuis qu'il a été nommé premier vice-président. Il n’a pas souvent pris part aux événements importants organisés à Cuba ou à l'extérieur du pays. Et quand il l'a fait, il a été très discret dans ses prises de position", souligne-t-il. Miguel Díaz-Canel va-t-il suivre à la lettre l'héritage castriste, ou sera-t-il le président de l'ouverture démocratique ? Comme l'analyse Vincent Bloch, qui vient de publier La Lutte. Cuba après l'effondrement de l'URSS, le successeur de Raúl Castro n'a donné "aucun signe de volonté d'ouverture". "Même s’il avait des signes d’ouverture démocratique, il ne pourrait pas se risquer à les montrer publiquement. Pendant les trois dernières années qui viennent de s'écouler, c'était un grand risque à prendre, dont la conséquence aurait été d’être écarté du processus de succession. Il est donc très difficile de savoir ce que pense intimement Miguel Díaz-Canel", affirme le sociologue.

Pour savoir ce que pourrait être la présidence de ce père de deux fils issus d'un premier mariage, il faut donc creuser sa biographie peu fournie. En 2013, il est par exemple intervenu en faveur du blog La Joven Cuba, à la fois proche de la Révolution et critique du pouvoir. "Des critiques lancées par les blogueurs dérangeaient le gouvernement et le site était sous la menace d'une fermeture. Díaz-Canel a servi d’intermédiaire et le blog a pu continuer à publier avec l’autorisation du gouvernement cubain", retrace Jorge Duany, qui a reçu un des blogueurs à l'Université internationale de Floride. Pour le directeur de l'Institut des études cubaines, il n'est pas question pour autant d'en faire un chantre de la liberté de la presse. L'année dernière, Miguel Díaz-Canel est sorti du devoir de réserve qu'il semblait jusque-là s'imposer en prenant position dans une vidéo qui a filtré sur les réseaux sociaux. "On Cuba est une plateforme digitale très agressive contre la Révolution et on va la fermer. Peu importe si cela crée un scandale : qu'on nous dise que c'est de la censure, ici tout le monde censure", peut-on l'entendre lancer dans la vidéo.

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"La vidéo a été filmée lors d'une réunion à huis clos avec les hauts dirigeants du parti. Cela n'a pas été prouvé, mais il se pourrait que la vidéo ait filtré de façon délibérée pour envoyer un message : Miguel Díaz-Canel est un homme de confiance, il est fidèle au parti et ne va pas rompre avec la ligne officielle du gouvernement", analyse Jorge Duany. Le nouveau président devrait donc s'inscrire dans la continuité de Raúl Castro. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #SomosContinuidad (Nous sommes la continuité), utilisé par les partisans du parti, est d'ailleurs très populaire. 

Autre sujet sur lequel Miguel Díaz-Canel s'est positionné : le droit des personnes homosexuelles. Selon les médias cubains, alors qu'il était à la tête du parti communiste dans la province de Villa Clara, il a autorisé la construction du centre culturel El Mejunje, considéré comme étant l'épicentre du mouvement LGBT dans la ville de Santa Clara. Une attitude de façade pour Waldo Fernández Cuenca, du journal Diario de Cuba. "S'il y a des changements, cela sera dans le secteur économique vu l'état de délabrement dans lequel il se trouve. Mais Miguel Díaz-Canel n'avancera pas dans le domaine des droits de l'homme et n'entreprendra pas non plus les transformations démocratiques nécessaires", avance le journaliste indépendant. 

Le directeur de l'Observatoire cubain des droits de l'homme, basé à Madrid en Espagne, n'est pas beaucoup plus optimiste au sujet du nouveau président. "Miguel Díaz-Canel ne sera ni meilleur ni pire que Castro, il va suivre ce que va lui dire Castro. Tant qu'il n'y a pas de réforme pour garantir les droits de l'homme, il n'y a pas d'espoir pour que ça change. Et vu le cadre dans lequel il évolue, c’est impossible qu’il initie un changement qui aille à l’encontre de l’ordre établi", projette Alejandro González Raga. Selon l' Observatoire cubain des droits de l'homme, 340 personnes ont été arrêtées de façon arbitraire à Cuba au mois de mars, soit plus de 800 arrestations depuis le début de l'année.

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