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Mireille Darc, femme-sujet

Par
Mireille Darc
Mireille Darc
© Maxppp - Keystone Pictures USA

Disparition. Mireille Darc, l'égérie du réalisateur Georges Lautner, est morte ce lundi 28 août. Comme les personnages qu'elle incarnait, la comédienne était une femme libre, l'antithèse de la femme-objet. En 2013, elle racontait son parcours sur France Culture, le rire toujours au bord des lèvres.

La comédienne Mireille Darc est morte ce lundi 28 août à l'âge de 79 ans. Blonde sexy du cinéma des années 60-70, elle n'en était pas moins, comme les personnages à qui elle prêtait ses traits, une femme libre, bien loin de la femme-objet. D'ailleurs, née "Mireille Aigroz", c'est en référence à Jeanne d'Arc qu'elle avait choisi son pseudonyme. Celle qui avait tourné dans une cinquantaine de longs-métrages, dont treize avec Georges Lautner, qui était notamment connue pour son rôle dans Le Grand blond avec une chaussure noire (1972), était revenue sur son parcours (ses débuts, et ses grands films) au micro de France Culture en novembre 2013.

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Enfant légèrement dyslexique, mais passionnée de poésie, Mireille Darc a grandi à Toulon dans une famille pauvre, sans véritable accès à la culture. L'une des raisons qui l'a poussée à s'inscrire au conservatoire de sa ville, après avoir arrêté ses études à 15 ans dans l'intention de se consacrer à la danse : “Parce que justement vous cherchez à apprendre, comme vous n’apprenez pas chez vous. Et l’école était un peu réduite pour moi, je ne me sentais pas acceptée… le conservatoire d’art dramatique de Toulon est une porte ouverte sur le savoir…”, confiait-elle ainsi à Matthieu Conquet dans Le Rendez-vous du 22 novembre 2013. C'était à l'occasion de la sortie de sa biographie en images, Une femme libre (parue en novembre 2013 chez Flammarion et co-signée par Richard Melloul) :

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Mireille Darc revient sur son parcours dans Le Rendez-vous, 22 novembre 2013

17 min

Elle se souvenait de ses premières prises de parole au conservatoire, de la manière dont elle y apprenait à "déplier" son corps, et de son prix d'excellence, gagné avec une pièce de Bertold Brecht, et avec Bérénice de Racine.

L'apprentissage de l'"esthétique des corps"

À Paris, Mireille Darc suit ensuite les cours de Maurice Escande, qui lui fait découvrir sa silhouette, selon les propres mots de la comédienne.

Je me trouvais très grande, un peu maigre, un peu dégingandée, et quand vous êtes comme ça, en fait vous vous penchez en avant, vous n’osez pas vous présenter droite et conquérante. Et lui m’expliquait qu’il fallait arriver, et déjà être sûre de soi.

Il lui fait également travailler la portée de sa voix, dont on note d'ailleurs l'évolution au cours de sa carrière : “J’avais la voix un peu aigüe, et petit à petit, j’ai baissé ces tessitures, mais ça c’est aussi un travail.

Dans cette émission, Mireille Darc revenait sur certains de ses films, à commencer par Virginie, de Jean Boyer qui, en 1962 lui permet de continuer son apprentissage de l’”esthétique des corps” :

On est sur un bateau, le bateau s’appelle "Virginie" je crois. Donc on est en maillot de bain toute la journée, il faut faire attention à la manière dont on met ses jambes, dont on s’assied… moi j’avais tout à apprendre dans ce domaine. Le metteur en scène, Jean Boyer, était un vieux monsieur déjà, et il me disait : "Fais attention petite, fais attention. Sois très belle. Essaye d’être toujours à ton avantage."

L'émancipation : "D’un seul coup, j’arrivais, et je disais : 'Non, moi je suis comme un homme, je choisis, je fais ce que je veux, je rentre à l’heure que je veux.'"

Mais c'est véritablement Galia, réalisé par Lautner en 1965, qui représente un tournant dans sa carrière : elle y prête ses traits à une femme libre, avec une dimension dramatique, et le film a eu une forte résonance en France et à l'étranger :

C’est un rôle qui m’a dépassée. […] Je revendiquais le droit au choix. En général, les filles étaient choisies par les hommes à cette époque-là. C’était plus le côté femme-objet. Et d’un seul coup, j’arrivais, et je disais : "Non, moi je suis comme un homme, je choisis, je fais ce que je veux, je rentre à l’heure que je veux", et ça, je pense que ça a touché toute une génération, parce que c’était l’ère du temps aussi… on sentait qu’on était à l’époque où on commençait à dire : “Faites l’amour, pas la guerre”, et le fait de cette liberté sexuelle aussi, a fait que toute une génération, d’un seul coup, s’est retrouvée avec des pensées de cet ordre-là.”

Elle confiait encore que ce rôle avait été une sorte de révélation, puisqu'il était "l’exact reflet d’elle même".

Quand je suis sortie de Galia, d’un seul coup, j’ai vu tellement de Mireille Darc dans la rue. À Paris, mais je suis allée à New York c’était pareil, je suis allée à Londres, c’était pareil… C’est très impressionnant de voir que les gens vous copient, s’habillent comme vous. À cette époque-là j’étais habillée par Courrèges, il y avait des petits Courrèges partout, avec les bottes, les jupes courtes comme ça. Alors bien sûr, l’Angleterre commençait, avec Marie Quant, mais en France, on n’avait pas à rougir de ce qu’on faisait aussi. C’est quand même assez étonnant, du jour au lendemain, de se retrouver avec plein de petites sœurs.

Elle confiait encore à propos de ce film qu'initialement, le scénariste Vahé Katcha l’avait écrit pour Bardot, qui l’avait refusé. Lorsqu'elle se l'est vu proposer, Mireille Darc dit n'avoir pas hésité une seconde : “Je me suis dit : ‘C’est fabuleux, si j’arrive à tourner ça, je donne quelque chose de moi aujourd’hui', c’est à dire que je n’avais pas besoin d’avoir une poitrine volumineuse, j’avais besoin d’être moi-même, c’est tout.'"

Fatiguée des "gaudrioles" de Lautner et de son scénariste attitré, Audiard, Mireille Darc fait une fois appel à la Nouvelle vague, en demandant à un producteur s'il pouvait lui décrocher un film avec Godard : "Après, je suis revenue avec eux, avec beaucoup de joie d’être de nouveau avec eux.” Elle tourne ainsi Week-end, en 1967 :

[Godard] voulait un peu marquer l’époque. On était en 1968, on commençait à avoir des week-end un peu longs, avec des embouteillages terribles, les gens un peu plus agressifs… donc voilà, il avait envie de faire voir un couple un peu bourge, avec Jean Yanne, et il essayait un peu de nous détruire gentiment, pas méchamment… Le tournage m’a plu parce qu’il y eu des jours extraordinaires ou d’un seul coup, on faisait des plans fabuleux que je n’avais pas l’habitude de faire. […] Il y a le fameux embouteillage qui a mis deux ou trois jours à mettre en place et qui a été tourné dans un long travelling comme ça où il a tourné dans une journée.”

Enfin, Mireille Darc se souvenait avoir collaboré à l'écriture des films, avec Lautner et Audiard - peu réputé pour écrire des rôles pour les femmes -. Notamment pour La Grande sauterelle (1967).

Il ne faut pas confondre écriture et dialogue. L’écriture… j’écrivais des scènes, ça se passait au Liban, et j’écrivais des scènes, mettons le long de la route, avec une lumière d’une certaine manière, c’est à dire que je lui décrivais un peu l’atmosphère que je souhaitais qu’il y ait. Cette collaboration, on l’a eue dans tous les films, presque. Parce que quand je rentrais dans un décor, Lautner disait : “Il faut que tu te sentes bien, il faut que tu te sentes chez toi !”, donc je remettais en place plein de choses pour être complètement en harmonie. Et avec Audiard, c’était la même chose. Je lisais une scène, et je lui disais : "Excuse-moi, mais ce mot-là, je ne sais même pas ce que ça veut dire.’”

Pour terminer cette émission, Matthieu Conquet faisait remarquer à Mireille Darc qu'elle appartenait à une famille de cinéma, la comédie, dont elle n’avait pas réussi à s’extraire.

Chaque réalisateur avait un peu ses actrices. Sautet, c’était Schneider, Deneuve, Téchiné et les autres… et moi j’étais dans la comédie. Et en fait, aujourd’hui, je suis tellement heureuse d’avoir fait partie de cette famille. On était un cinéma à part.”