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Mireille Knoll : les "marches blanches", manifestations de l'émotion

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Scène de la marche blanche à Bruxelles le 20 octobre 1996 en protestation contre l'Affaire Dutroux.
Scène de la marche blanche à Bruxelles le 20 octobre 1996 en protestation contre l'Affaire Dutroux.
© AFP - CORR / BELGA

L'émotion comme plus petit dénominateur commun permet de fédérer large à l'occasion de marches blanches qui se sont imposées massivement depuis leur apparition, tardive, avec l'affaire Dutroux, en 1996.

"Une marche blanche n'est pas une réunion politique", a rétorqué en substance le fils de Mireille Knoll, alors que le CRIF déclarait persona non grata Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis à la marche blanche organisée ce 28 mars à 18 h 30, place de la Nation en souvenir de la vieille dame juive assassinée chez elle. "Nous appelons tout le monde, je dis bien tout le monde, sans exception à participer à la marche. Le Crif fait de la politique et moi, j'ouvre mon cœur", répondra dans le détail Daniel Knoll sur BFMTV et RMC. L’œcuménisme politique, religieux et sociétal, qui permet de communier autour de l'émotion comme plus petit dénominateur commun, est en fait inscrite dans l'ADN des marches blanches, et surlignée par la pratique.

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La toute première manifestation que l'on nommera "marche blanche" arrive tard puisqu'elle remonte à 1996. Rendez-vous est donné dans les rues de Bruxelles, le 20 octobre, pour répondre à l'émotion suscitée par les crimes du pédophile Marc Dutroux, découverts peu avant. Entre 400 000 et 600 000 personnes (selon les estimations) convergent, souvent vêtues de blanc. Le blanc, expliquait en 2014 dans la revue Cités le philosophe Christian Godin dans un des rares articles sur les marches blanches, symbolise alors "à la fois la neutralité, l’innocence et la paix" : "Les organisateurs veillèrent à ce que toute récupération politique fût empêchée.

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Cette exigence de neutralité s'incarne aussi en creux, dans l'absence affichée de slogans et de banderoles : en 1996, pour marcher contre Dutroux, les organisateurs avaient demandé aux marcheurs de garder le silence. Quand on regarde les photos d'archives de l'époque, on distingue quelques crucifix, et des panneaux "Stop pédophilie". Pourtant, en guise de message, les participants avaient été priés de tenir des ballons blancs tout au plus, et aucune affiche. Ce sont ces signes muets qui définissent la marche blanche et se substituent au discours, volontairement absent. Dans cette absence, se dessine aussi en creux, souvent, une réserve voire un désaveu des pouvoirs publics, ou de la justice. C'était déjà le cas dans le cortège suite à l'affaire Dutroux. Pour Godin, cet apolitisme trahirait même un populisme :

Les marches blanches sont une manifestation populiste de rue, et c’est pourquoi, derrière les figures mythiques de la victime et de l’assassin, qui semblent ne renvoyer qu’à une scène imaginaire, nous avons bien affaire ici à un fait politique et social, symptomatique des malaises et du mal-être de notre société.

Les organisateurs de cette toute première "marche blanche" en Belgique ne choisiront pas eux-mêmes le terme : ce sont les médias belges qui forgeront l'expression. Laquelle s'imposera rapidement dans le registre médiatique, employée depuis l'affaire Dutroux à chaque fois qu'une marche silencieuse est organisée après la mort d’une victime de fait divers. Car cette pratique qui se structure sur le tard s'installe rapidement dans la société : depuis 1996, plusieurs marches, souvent plus modestes ou moins médiatisées, sont organisées chaque week-end, relève le même Christian Godin.

Prière laïque

Il y a bien sûr une dimension de communion dans cette démonstration de recueillement, qui n'est pas sans évoquer les temps de prière dans les lieux de culte. Mais si la marche blanche s'est imposée comme pratique, c'est justement parce qu'elle se substitue à la pratique cultuelle. C'est une commémoration laïque, voire athée, ouverte au plus grand nombre. Le rite a changé, et s'est déplacé, mais la marche blanche, comme la messe par exemple, est une expérience partagée dont on valorise le fait qu'elle gomme les différences de genre, d'âge ou de classes sociales.

Attention toutefois : derrière cet idéal de communion dans l'affect, apparaissent des. Ainsi, Christian Godin souligne que la participation réelle écorne la représentation consensuelle :

Significativement, ces marches sont blanches aussi du point de vue ethnique. Même lorsque les immigrés et descendants d’immigrés de couleur ne sont pas impliqués dans ces drames qui suscitent autant d’émotion, ils sont presque totalement absents des manifestations faites en hommage à des enfants blancs. Dans la foule de 3 000 à 4 000 personnes, qui a marché dans les rues de Marignane, en août 2013, pour rendre hommage à un homme de 61 ans tué pour avoir voulu s’opposer à deux malfrats venus cambrioler un bureau de tabac, il n’y avait que des Blancs, alors que la population de la ville comprend une forte proportion de personnes d’origine étrangère.

En 2012, dans l'émission "Les Pieds sur terre" Inès Léraud racontait dans un documentaire comment, pour la première fois, à Noisy-le-Grand, les Roms osaient sortir ensemble dans les rues de leur ville pour une marche blanche. Peu avant, Ionut, un jeune Rom de 15 ans, avait été fauché sur la nationale par un automobiliste.

Marche blanche pour Ionut, le 28/11/2012 dans "Les Pieds sur terre"

27 min

Quand on fouille dans les archives de l'AFP, on découvre qu'environ 200 personnes avaient participé à cette marche blanche, dont, au complet, le camp Rom de Champs-sur-Marne, où vivait l'adolescent. "Mais aussi quelques amis français", précisent les médias dans les rares comptes-rendus de l'époque.

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Unanimisme polémique

Lorsque Godin publiait son article, en 2014, il notait qu'aucune de ces marches blanches n'avait encore été organisée à Paris. La marche blanche restait encore plutôt une pratique de petites villes où l'on se réchauffe dans une certaine familiarité, un vécu partagé. Le 11 janvier 2015, lorsque sera organisée en janvier la gigantesque manifestation dans les rues de Paris en mémoire des victimes des attentats djihadistes à Charlie Hebdo, Montrouge et dans l'Hypercasher, on utilisera aussi le terme "marche blanche". Dans l'article qu'il y dans la revue Lignes, en octobre 2015, Jean-Loup Amselle notera d'ailleurs : "Je l’emploie ici dans un sens plus large pour caractériser la manifestation du 11 janvier de protestation contre le terrorisme, dont l’efficacité a été d’autant plus grande que ses objectifs étaient mal définis." Et Amselle de conclure :

On est en droit de se demander si cette sorte de "marche blanche" est bien la réponse adéquate aux principaux enjeux de la France contemporaine ou si elle n’a pas eu pour effet, en fustigeant un ennemi extérieur mal défini, de masquer les démons intérieurs de tous ordres qui freinent une prise de conscience véritablement politique à même de venir à bout de la crise économique, sociale et surtout morale qui affecte le pays.

Dans le même numéro de Lignes, Jean-Luc Nancy soulignait quant aux polémiques sur cette marche du 11 janvier 2015 :

Rien n’est plus commun que la discorde. La manifestation de millions de gens sonnés, indignés, effrayés, révoltés, qui en général répondaient plus à la stupeur et au désarroi qu’aux appels du pouvoir, a aussitôt – le jour même – été dénoncée comme opération de propagande ou bien comme unanimisme crédule.

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