Misères et splendeurs dela bonne

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Misères et splendeurs de la bonne

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Avec dix nominations aux Oscars, le film "Roma" place le personnage de bonne au centre de l'intrigue. Une démarche loin des clichés véhiculés sur ce personnage au fil des siècles.

Dans son film Roma, Alfonso Cuarón magnifie une servante mexicaine, à l’encontre des représentations habituelles de la bonne.

La servante qui fait rire 

Historiquement  la bonne est un personnage secondaire, comique et populaire. Une figure héritée de la Commedia dell'arte avec le personnage de Colombine. Chez Molière, les personnages de servantes sont souvent malignes mais avec une fonction comique.

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Quand elle n’est pas comique, la bonne est dévouée à ses maîtres, effacée et peu significative. 

C’est un personnage qu’on ne voit pas parce qu’au fond, on dit qu'une bonne qui est bonne, c’est celle qu’on ne voit pas.        
Albert Dichy, directeur littéraire à l'IMEC

Durant la seconde moitié du XIXe sièclle, le personnage de Germinie Lacerteux dans le roman éponyme des frères Goncourt fait de la bonne une protagoniste à part entière pour la première fois. Le roman, adapté au théâtre, est inspiré de la double vie que menait leur bonne.

Nous nous sommes demandé si ce qu’on appelle "les basses classes" n’avait pas droit au Roman ; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l’interdit littéraire et des dédains d’auteurs qui ont fait jusqu’ici le silence sur l’âme et le cœur qu’il peut avoir.        
Edmond et Jules de Goncourt, 1864

Le fantasme de la bonne sexy

Au tournant du XXe siècle, la bonne devient un personnage érotisé, comme dans Journal d’une femme de chambre d'Octave Mirbeau. Un roman adapté au théâtre et au cinéma plusieurs fois notamment par Luis Buñuel, Jean Renoir et plus récemment en 2015 par Benoît Jacquot.

La bonne est dans un rapport de proximité. Elle est aussi un objet fantasmatique, il y a toute une imagerie érotique de la bonne.        
Albert Dichy, directeur littéraire à l'IMEC

La femme dangereuse

Si la figure de la bonne maléfique existe déjà, c’est en 1947, lors de la première représentation des Bonnes, que Jean Genet sublime ce personnage devenu iconique. Même le rôle de Madame est un faire-valoir des bonnes. Dans la pièce de Genet, les deux bonnes, qui sont sœurs, entretiennent une relation ambiguë avec leur maîtresse, dont elles miment la mort.

Pour la première fois, une fois que le rideau est tombé il n’y a aucun applaudissement dans la salle. Parce qu’au fond la salle est pleine de “madames”, il n’y a pas une seule bonne dans la salle.      
Albert Dichy, directeur littéraire à l'IMEC

Malgré ses débuts difficiles, la pièce est un immense succès. Elle est jouée des centaines de fois dans plusieurs pays et ce encore aujourd'hui, bien que la profession de bonne soit en déclin.

C’est un personnage socialement abandonné la bonne parce qu’elle est trop proche de ses maîtres et elle n’est pas inscrite dans des luttes syndicales ou dans un groupe. Elles sont l'altérité la plus proche de la bourgeoisie.      
Albert Dichy, directeur littéraire à l'IMEC

Proche des plus riches, le bonne est aussi un personnage suspect, capable de violence. Des femmes de chambres, Gustave Flaubert écrivait déjà dans son Dictionnaire des idées reçues :

- Plus jolies que leur maîtresse      
- Connaissent tous leurs secrets et les trahissent

En 1995, dans La Cérémonie de Claude Chabrol, la bonne est aussi un personnage violent qui trahit ses maîtres. 

Genet veut la faire voir, il veut faire voir ceux qu’on ne voit pas, ça sera le mouvement général de son œuvre. Et faire voir les bonnes, c’est les faire voir dans leur révolte. Au fond les bonnes sont un petit peu dans cette perception du monde, elles sont un peu un rebut de la société. Là brusquement, à travers le meurtre, à travers la folie, à travers la révolte, elles retrouvent leur dignité.      
Albert Dichy, directeur littéraire à l'IMEC