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Misia Sert, égérie "Belle Epoque" aux mémoires réinventés

Par
Portrait de Misia Sert (Jeune femme au griffon) 1907, huile sur canvas
Portrait de Misia Sert (Jeune femme au griffon) 1907, huile sur canvas
© Getty - Pierre-Auguste Renoir

“Reine de Paris” de la Belle époque aux Années Folles, Misia Sert gouvernait le milieu artistique de son temps. Amie de Proust, Chanel, Mallarmé… Elle se raconte dans une autobiographie quelque peu amputée et arrangée, tombée dans le domaine public cette année. Mais alors, qui est vraiment Misia ?

Autrice d’aucune œuvre personnelle, elle fut pourtant au centre du monde littéraire et artistique parisien du premier XXe siècle. Mécène avertie, Misia Sert flairait les talents comme personne et faisait la pluie et le beau temps auprès des créateurs de l’époque. Brillante, envoûtante, extravagante, visionnaire, séductrice… Les qualificatifs ne manquaient pas pour la désigner et il faut dire qu’elle leur fit honneur par la vie fantasque qu’elle menait. Soixante dix-huit années hors du commun narrées à de multiples reprises, des américains Arthur Gold et Robert Fizdale au début des années 1980, à l’antiquaire et amie de Karl Lagerfeld, Jo Frémontier, en 2012 : les récits sont nombreux pour déceler la vérité entre le mythe et la réalité… Mais à l’origine, il y eut Misia par Misia, des mémoires publiées en 1952, quelque peu arrangées et dictées à son secrétaire au crépuscule de sa vie, que l’on redécouvre cette année sur Gallica, le portail numérique de la BNF.

Des "lambeaux de mémoires" dont ressort un récit absolument fascinant, l'histoire d'une vie où se côtoient en quelques centaines de pages Debussy, Mallarmé, Apollinaire, Toulouse-Lautrec, Renoir, Odilon Redon, Vallotton... Des écrivains, des peintres, des musiciens de génie, qui ont fait de Misia Sert leur source d'inspiration et par là, une muse immortelle. Et si l'œuvre dans son entièreté reste contestable, la trame principale de Misia par Misia, pourtant à peine croyable, est par moments d'une véracité étonnante, tant elle raconte un destin hors du commun. Une existence au croisement de tant d'autres, dont les évènements que l'on vous rapportera ici ont été repris par ses biographes.

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La vie rêvée de Misia... par Misia

Misia allongée sur un divan (1910), Pierre Bonnard
Misia allongée sur un divan (1910), Pierre Bonnard
- Pierre Bonnard, Chrysler Museum of Art via Wikipedia

Misia… Voilà un nom qui a fait tourner les têtes des artistes de la Belle Époque à la fin des années 1930. "Récolteuse de génies", selon le diplomate et écrivain français Paul Morand, c’est de son enfance en un milieu hautement artistique que lui vient cette capacité à reconnaître les talents. 

  • Une naissance sous le signe du scandale

La vie fascinante de Misia Sert débute dans la douleur : "le drame de ma naissance devait profondément marquer mon destin", écrira-t-elle. Née le 30 mars 1872 à Saint-Pétersbourg, Sophie Olga Zénaïde Godebska, dite Misia, est le troisième enfant de Sophie Servais, fille d’un violoncelliste belge, et de Cyprien Godebska, un sculpteur d’origine polonaise. C'est une lettre anonyme qui est à l’origine du scandale. Sophie apprend par la missive que son époux vit une romance avec sa jeune tante Olga. À huit mois et demi de grossesse, elle traverse les deux mille kilomètres qui la séparent de Cyprien, installé à Saint-Pétersbourg. Arrivée dans la “Venise du nord”, mais n’osant plus s’immiscer entre les deux amants, la mère de Misia accouche seule puis s’éteint.

La petite est d’abord élevée par la maîtresse de son père avant de retrouver, durant un temps seulement, la chaleur du foyer de ses grand-parents à Halle, près de Bruxelles. Sa grand-mère avait déjà pour habitude d'y recevoir des artistes dont le pianiste Gabriel Fauré, qui enseigna la musique à Misia. Puis, ballotée d’une belle-mère à l’autre et reléguée dans son couvent du Sacré-Coeur, jamais la fillette ne retrouve la légèreté de ses premières années. Pour autant, elle reste immergée dans le milieu littéraire et artistique. À la fin des années 1880, c'est d'ailleurs par l'entremise de l'une de ses belles-mères, Matylda, qu'elle fait la connaissance de son premier mari ; Thadée Natanson, fondateur de la Revue blanche, alors véritable référence intellectuelle et créative.

  • "Misia l'Inspiratrice"

Tant sa vie amoureuse que les personnalités qui gravitent autour de Misia contribuent à faire de son existence effrénée un rêve de démesure et d’excentricité. Source d’inspiration d’un grand nombre de peintres, musiciens et écrivains, elle se maria à trois reprises, à des hommes remarquables. À Thadée Natanson (1893) donc, qui lui ouvrit les portes de son cercle littéraire ; à Alfred Edwards (1905), héritier d’une immense fortune et patron de la presse parisienne ; et au peintre catalan José Maria Sert (1920) qu'elle épousa après douze ans de vie commune et qui lui donnera son nom pour la postérité. 

Misia Natanson photographiée par Edouard Vuillard
Misia Natanson photographiée par Edouard Vuillard
© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

“Il y a toutes les femmes dans Misia” selon son amie Gabrielle Chanel. L’écrivain Marcel Proust en fait un “monument d’histoire”, “placée dans l’axe du goût français comme l’aiguille de Louxor dans l’axe des Champs-Élysées”, tandis que pour le compositeur français Erik Satie, elle n’est rien de moins qu’une “magicienne”. C’est peut dire que Misia Sert suscitait l’admiration de ses contemporains qui ne manquaient cependant pas de remarquer la moue capricieuse et le petit air suffisant qu’elle arborait parfois. “Snobinette” - comme la surnommaient ses amis de la Revue blanche - se réjouissait d’être entourée d’artistes qu’elle recevait avec fierté dans son salon parisien ou dans sa résidence de Valvins où elle élut domicile à la toute fin des années 1890 avec Thadée Natanson, son premier époux. 

Rue Saint-Florentin, nous nous installâmes dans un appartement qui ne tarda pas à devenir le centre de la Revue Blanche, fondée par Thadée et son frère Alexandre. C'est ainsi que je me trouvai naturellement entourée de Mallarmé, Paul Valéry, Lautrec, Vuillard, Bonnard (de ces trois derniers tout le monde se moquait alors, en accrochant leurs tableaux à l'envers), Léon Blum, Félix Fénéon, Ghéon qui m'exaspérait avec ses javions, Tristan Bernard, Jules Renard, dont la femme faisait le ménage, Henri de Régnier, le charmant Mirbeau avec sa femme, — l'héroïne du Calvaire — Jarry, La Jeunesse, Coolus, Debussy (marié à une petite chèvre toute noire et toute mince), Vollard, la ravissante Colette avec son visage triangulaire et taille de guêpe tellement serrée qu'elle avait une silhouette d'écolière. Et son mari, Willy, que nous appelions son professeur, dont je comprenais mal les histoires trop crues. Extrait de Misia par Misia.

Elle connut tout le monde et tout le monde la connaissait. Tant et si bien que sa maison de Valvins, en Seine-et-Marne, en était presque trop étroite…

La maison de Valvins devenait un peu petite pour le nombre de mes "vernisseurs", c'était l'adjectif dont Valloton qualifiait mes amis artistes. Extrait de Misia par Misia.

Elle raconte qu'à chaque nouvel an, son voisin d’alors, qui n’était autre que le poète Stéphane Mallarmé, lui apportait un pâté de foie gras accompagné d’un poème sur un éventail, dont un “qui ne (l)’a jamais quittée” :   

Aile que du papier reploie / Bats toute si t’initia / Naguère à l’orage et la joie / De son piano Misia S.M.

Seul ce quatrain a été retrouvé car Misia avec la négligence de sa jeunesse ne se souciait guère de conserver toutes les œuvres de renom qui lui parvenaient et dont elle était l’objet. Des productions dont elle semblerait presque blasée !

Les foies gras étaient dévorés, quant aux quatrains, ils ont disparu… comme tant de belles choses faites pour moi ou qui m'ont passé entre les mains. Je ne puis arriver à avoir le moindre remords de ce que quantité de beaux vers se soient perdus, des dizaines de dessins de Toulouse-Lautrec, faits sur mes menus, aient été balayés dans ma salle à manger avec les miettes du dîner de la veille, ni de ce que l'on ne retrouva jamais dans quel tiroir j'ai enfoui ce sonnet de Verlaine où il m'expliquait pourquoi j'étais rose... Tout cela m'arrivait comme des bouquets de fleurs, j'avais vingt ans…Extrait de Misia par Misia.

Misia au piano (1897), Henri de Toulouse-Lautrec
Misia au piano (1897), Henri de Toulouse-Lautrec
- Henri de Toulouse-Lautrec, Musée des beaux-arts de Berne, via commons.wikimedia

Pianiste douée, élève de Gabriel Fauré qui déplora son premier mariage, elle enseigna mais ne fut jamais ni compositrice ni interprète. Non Misia ne crée pas, mais suscite la création, elle se montre peu inspirée mais n’en est pas moins "l’inspiratrice" ... Celle d’une cinquantaine de tableaux et dessins de Toulouse-Lautrec, de Jean Cocteau, d'un Édouard Vuillard fou amoureux, de Félix Vallotton mais surtout d'Auguste Renoir… Pour qui elle posa des heures durant. Des séances qu’elle raconte avec force détails et dont on retient les caprices de l’artiste : 

Renoir me parlait de la Commune. C'était son thème favori. Pendant des heures il pouvait, bout à bout, évoquer ses souvenirs de cette époque qui lui tenait à cœur. Puis, tout à coup, s'arrêtant de peindre, il me suppliait d'ouvrir un peu plus mon décolleté. “Plus bas, plus bas je vous prie, insistait-il. Pourquoi mon Dieu ! ne laissez-vous pas voir vos seins ? … C’est criminel !” Je le vis, plusieurs fois, sur le point de pleurer à propos de mes refus. Personne mieux que lui ne sut apprécier le grain d’une peau ni lui donner, en peinture, cette transparence de la perle fine. Après sa mort, je me suis souvent reproché de ne pas le laisser voir ce qu’il voulait. Extrait de Misia par Misia.

Et la pudeur de son modèle n’était pas la seule source d’agacement du peintre …

Renoir ne tolérait aucune interruption. S'il me fallait absolument recevoir quelqu'un au cours d'une de ces matinées qui lui étaient consacrées, il faisait rouler son fauteuil dans un coin éloigné de la pièce où il restait à bouder sans desserrer les lèvres jusqu'au départ de l'intrus. L’évolution de la jeune peinture l’intéressait chaque année davantage. Bonnard et Vuillard étaient devenus ses amis. Mais le seul nom de Picasso le faisait sauter en l'air. Extrait de Misia par Misia.

Cette proximité n'est pas le seul apanage de Renoir, aussi Misia "taquinai(t) Marcel Proust sur l'importance extrême qu'il attachait à de menus incidents mondains" et entretenait "une profonde amitié" avec l'impresario de ballets russes Serge de Diaghilev, auquel elle consacre tout un chapitre. La vie de Misia Sert tient ainsi presque du palmarès. Régnant sur les mondanités de son époque depuis sa place de muse, courant les théâtres, les concerts et les ballets, prêtant son visage aux toiles des plus grands maîtres… Elle n’eut de cesse de vivre sous la lumière. Pourtant, à lire ses mémoires, une part d’obscurité demeure et une facette de son histoire s'en trouve occultée. 

À réécouter : Le secret de Misia Sert

Ce que Misia ne nous dit pas...

Misia au théâtre (1895), Henri de Toulouse-Lautrec
Misia au théâtre (1895), Henri de Toulouse-Lautrec
- Henri de Toulouse-Lautrec, The Metropolitan Museum of Art via Wikipedia

Si l'autobiographie de Misia nous livre un récit romancé de sa vie c'est surtout parce que son auteur, bien plus que d'en enjoliver certains éléments s'est permis d'en supprimer des pans entiers... Aussi, l'âge même de notre protagoniste s'en est trouvé falsifié. Témoignant dans le documentaire consacré à Misia Sert et diffusé sur l'antenne de France Culture le 18 août 2011, "Misia Sert, la "dévoreuse de génies", le compositeur et romancier David Lamaze souligne ainsi : 

On a su par les biographes de Misia que dans son autobiographie, elle a cherché à maquiller trois ans de sa vie. Elle maquille d'ailleurs son passeport en se faisant naître dix ans plus tard que sa date légale de naissance en 1872 et l'une des parties manquantes de la vie de Misia, c'est avant son premier mariage. Que se passe-t-il là ? Il y a énormément de suppositions possibles... 

  • Maurice et Misia ?

En décodant l'une des partitions de Maurice Ravel, David Lamaze découvre avec stupeur la répétition de "Godebska", le nom de naissance de Misia. Apparaît alors l'hypothèse d'une liaison entre Misia et le compositeur français qui serait passée sous silence :

Nous avons une œuvre qui se dédie entièrement à une femme. Que s'est-il passé ? Je pense qu'y répondre ne sera jamais complètement possible. Le plus intéressant, c'est quand même de l'imaginer. Mais il y a de nombreux indices et il faut en trouver encore d'autres pour, je pense, faire des suppositions de ce qui a pu se passer entre Ravel et Misia. On ne savait rien de Ravel. On a dit tout et n'importe quoi pendant presque cent ans. Donc je pense que pour Misia, il faut faire la même chose. Je veux dire que les pistes sont énormes, car dans sa biographie, Ravel manque. David Lamaze

  • Coco et Misia
Misia et José Maria Sert avec Igor Stravinsky et Gabrielle Chanel à la Foire de Paris, 1920
Misia et José Maria Sert avec Igor Stravinsky et Gabrielle Chanel à la Foire de Paris, 1920
© Getty - Heritage Images

Si l'histoire entre Maurice Ravel et Misia Sert n'est pas confirmée, une autre, amicale et beaucoup plus importante dans la vie de la mécène, a elle totalement été effacée de son autobiographie. Il s'agit de sa grande amitié avec la couturière Coco Chanel. 

Misia Sert rencontre Gabrielle Chanel durant l’hiver 1917, dans l’appartement de l'actrice Cécile Sorel, au 7 quai Voltaire. Misia a quarante-sept ans et l’attirance est immédiate pour cette femme de trente-quatre ans à l’allure si différente des autres, ses vêtements simples et légers dénotant avec les lourdes fanfreluches en vogue à l'époque. Jo Frémontier, autrice de Misia l'Inspiratrice publié aux éditions Steidl (2012) raconte ainsi :

Lorsque Misia fait à Coco un compliment sur son manteau en velours rouge, celle-ci le met immédiatement sur ses épaules, et le lui offre. Misia n’accepte pas le cadeau, mais dès le lendemain, elle se rend dans la boutique de la couturière rue Cambon.

A Paris, Misia impose Chanel dans les dîners et la présente à tous les artistes, elle l’aide à se faire accepter. Chanel les aide financièrement car c’est la seule façon pour elle de s'intégrer à cet univers mondain. En effet, Gabrielle peine à se détacher de son image de simple couturière. Petite orpheline élevée par les sœurs d'Aubazine en Corrèze, elle partage cette enfance malheureuse dans un couvent avec Misia, en plus de son goût pour les ragots et un humour piquant. "J’étais attirée par son génie, son sarcasme et son tempérament destructeur", déclarait Gabrielle à propos de celle qu'elle se plaisait à surnommer "Madame Verdurinska" en référence au personnage proustien - Mme Verdurin - que la muse aurait inspiré. Et quand Coco Chanel perd son amant Arthur dit "Boy" Capel dans un accident de voiture, Misia l’emmène aussitôt à Venise et lui présente Serge de Diaghilev.

Dominique Marny, nièce de Jean Cocteau, définit ainsi la relation faite de virées échevelées et empreinte de frénésie qui lie les deux icônes :

Il y avait une espèce d'attirance, de jalousie, de compétitivité étrange. Mais est-ce que Coco Chanel aurait été Chanel s'il n'y avait pas eu Misia qui l'avait formée, qui lui avait inculqué le goût... Est ce que le décor dans lequel évoluait Chanel aurait été le même ? Je ne le crois pas.  

L'amitié entre les deux femmes est si forte que certains y voyaient même un amour saphique. Cet aspect est démenti par ses biographes mais un autre grand secret de la vie de Misia les liait

Il  y avait aussi la drogue, la drogue qu'elles partageaient. Parce que finalement, quand elles partaient en Suisse en général, elles partaient pour trouver ce qu'elles voulaient là-bas. Elle partaient toutes les deux. Et elles ont quand même partagé la cocaïne et la morphine à la fin de leur vie. Dominique Marny

Et c'est également ce goût pour la drogue qui rapproche dans ses dernières années Misia de son secrétaire Boulos Ristelhueber, chargé de lui administrer ses doses de morphine. Avec lui, Gabrielle Chanel est l'une des seules encore présente à accompagner la "Reine de Paris" dans son dernier voyage : 

Misia meurt dans la nuit du 15 octobre 1950. Chanel se précipite au 252 rue de Rivoli, dans l'appartement de Sert que Misia a réintégré. Elle veut que son amie soit magnifique. Elle applique des compresses chaudes sur son visage, la maquille, l'habille d'une robe blanche et dépose un bouquet de roses sur son corps décharné par la drogue. Jo Frémontier

À réécouter : La vie et le style de Chanel

Le dernier confident de Misia Sert

Misia à sa coiffeuse (1898), Félix Vallotton
Misia à sa coiffeuse (1898), Félix Vallotton
- Félix Vallotton, Musée d'Orsay, via Wikipédia http://www.abcgallery.com/

Je voudrais laisser une trace de ces années tourbillonnantes… Il s’agit de laisser une belle image de moi, cela sera mon testament, le seul. Ma vie en plusieurs chapitres. Ce sera "Misia par Misia", que je vais écrire avec ta plume. Misia Sert sur un texte original de Jean Héraud, Sur les docks, "Misia Sert, la dévoreuse de génies"

Pendant une grande partie de sa vie, Misia éblouissait. Cette existence hors-normes, sous la lumière, voilà la seule image à retenir ! Or dans ses dernières années lorsqu'elle entreprend d’écrire ses mémoires, Misia Sert muse et mécène, amie des peintres et des écrivains, inséparable de la couturière Coco Chanel, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sous morphine depuis que le grand amour de sa vie, son dernier époux, le peintre catalan José Maria Sert, lui a préféré une jeune princesse géorgienne (un drame qui inspira même à Jean Cocteau, ami du couple, sa pièce Les Monstres sacrés en 1940), on la retrouve dans l'après-guerre diminuée physiquement et presque aveugle.

Et avec la mort de José Maria en 1945, les choses empirent. Isabelle Dauge-Godebski, la fille du petit-neveu de Misia, raconte la fin de vie de sa grand-tante en ces termes : "Elle était seule. Elle était malheureuse, Sert mort. Presque aveugle, ce n'était plus vraiment elle."

Aussi seule qu’elle était, d’aucuns s'étonnèrent de la proximité qui liait Misia Sert à son secrétaire, un personnage étrange, peu apprécié, que le dramaturge Jean Cocteau lui-même surnommait "les cendres du duc de Reichstadt" : Boulos Ristelhueber. Celui-là même qui la fournissait en morphine... Boulos Ristelhueber donc, l'un des derniers amis de Misia, sans doute le plus fidèle d'entre eux, et à qui la muse déchue fit le choix de confier ses mémoires. Ainsi, ce serait lui le véritable auteur de l'autobiographie ! 

Pourtant, l'être est quasiment fantomatique. On le décrit même comme insignifiant :

Personne, ni Misia, ni moi, ne nous occupions de Boulos. Alors il était dans un coin, roulé en boule. On ne s'en occupait pas, on le laissait roulé en boule sur sa chaise. Ce n'était pas très difficile de comprendre que ce garçon était incrusté là, qu'il ne comptait pas dans la vie de Misia. Denise Viennet, assistante de Misia Sert

En boule dans un fauteuil, voilà ce qui semblait dépeindre celui qui non seulement écrira les mémoires de la grande Misia Sert, mais qui en plus emportera son héritage… ! Boulos Ristelhueber était négligeable, infirme, faible, et en cela, biographe peu fiable : à sa demande, c'est lui qui supprime le chapitre concernant Chanel. La nièce de Misia, Isabelle Dauge-Godebski, n’est pas plus flatteuse à son égard. Car selon elle, l’homme n’aurait pas plus de consistance qu’un spectre, un "ectoplasme", dit-elle. Elle raconte néanmoins comment il en vient à publier l'histoire de la "Reine de Paris"

Quand j’ai vu Boulos, j'étais petite. C'était une espèce d’ectoplasme effondré à ses pieds et enveloppé dans des couvertures écossaises. On ne savait pas trop si c'était un homme ou une femme, mais il était toujours là. Je ne connais personne qui a dit que c'était un garçon charmant. Ce n'était pas grand chose. C'était un tas, un tas au pied de Misia. Mais cet homme va capter son héritage.

Les amis qui ont lu les mémoires de Misia y ont trouvé plein de choses fausses ou tout simplement occultées. Ce sont des mémoires arrangées et je pense que Boulos a dû le faire parce que ce n’était pas terminé. Quand elle est morte, il a collectionné tout ça, arrangé tout ça et il l'a fait paraître après.

À réécouter : Misia Sert, la "dévoreuse de génie"