Mnouchkine, Py, Beyoncé, Ribes... pourquoi les artistes s'engagent (encore)

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Mnouchkine, Py, Beyoncé, Ribes... pourquoi les artistes s'engagent (encore)

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Beyonce chantant l'hymne national à l'investiture présidentielle de Barack Obama en 2013.
Beyonce chantant l'hymne national à l'investiture présidentielle de Barack Obama en 2013.
© AFP - Alex Wong

INTERVIEW. Chercheuse en science politique, Bleuwenn Lechaux décrypte l'histoire de l'engagement des artistes en politique pour éclairer le lien qui lie la classe politique et les mondes de l'art. Une interview ponctuée d'archives radiophoniques convoquant Duras et Mitterrand, Malraux ou la création d'Orsay.

L’engagement politique des artistes s’est il imposé tôt dans l’histoire ?

Bleuwenn Lechaux : "Artiste" et "engagement" sont deux termes qui paraissent accolés comme une évidence. Je travaille sur la comparaison France / Etats-Unis et dans mes travaux, je remonte aux années 60. Les années 60 aux Etats-Unis témoignent d'un engagement très important, comme ce sera le cas en France après 1968. Les historiens montrent que c'est quelque chose que l'on observe depuis très longtemps. Francis Haskell, dans son essai De l'art et du goût, montre qu'en 1848 la question était déjà là. Il y a constamment des attentes normatives quant à la façon dont un artiste se doit d’exercer des responsabilités.

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"Attente normative", c'est-à-dire que ça "fait bien", que c'est "bien vu", pour parler trivialement ?

Bleuwenn Lechaux : C'est bien vu, mais cela suscite aussi des injonctions contradictoires. Je l'ai repéré aux Etats-Unis aussi bien qu'en France : il existe une injonction contradictoire. On attend d'un artiste qu'il s'engage, comme le traduisent les pétitions, les sollicitations des partis politiques ou le mouvement de philanthropie aux Etats-Unis. Comme s’il y avait une norme à s’engager, comme si c'était une bizarrerie de ne pas avoir d’opinion. Mais le paradoxe est que cette intervention peut aussi se voir délégitimer lorsqu’on dit qu’un artiste dépasse son strict domaine de compétence. Dans son Plaidoyer pour les intellectuels, Sartre définissait déjà l'intellectuel comme quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Dès l'affaire Dreyfus, on voit des artistes outrepasser leur domaine de compétence pour intervenir. Mais il existe un autre paradoxe : l'artiste est invité à intervenir mais peut être suspecté, en tant qu'artiste, de servir une cause en se servant. C'est un reproche très courant pour des artistes en ascension dans leur carrière. Le chercheur Jean-Gabriel Contamain s’intéresse par exemple au mouvement pétitionnaire de cinéastes contre les lois Debré de 1997 et montre qu'on peut reprocher à ces artistes d'occulter la cause, de faire leur publicité. Les artistes s’efforcent donc de prêter leur nom sans pour autant le vendre…

La déclaration de Villeurbanne, en 1968.
La déclaration de Villeurbanne, en 1968.
© Sipa

Vous citez l'affaire Dreyfus et Sartre... c'est-à-dire que les artistes se considèrent ou sont considérés comme des intellectuels ?

Bleuwenn Lechaux : En sciences sociales, on a l'habitude de partir de la définition que donnent les acteurs eux-mêmes... Mon enquête de terrain, sur plusieurs années en France et aux Etats-Unis montre que certains comédiens ou comédiennes ne se définissent pas forcément comme des intellectuels mais que les auteurs dramatiques ou des metteurs en scène, oui, ou le seront pas d'autres. C'est le cas par exemple dans le monde du théâtre...

Vous avez justement fait votre thèse sur le monde du théâtre. Est-ce un univers spécifique au plan de la sociologie politique ?

Bleuwenn Lechaux : Le théâtre est plus confidentiel que le cinéma, il échappe davantage aux logiques marchandes et a un ancrage local fort, une interaction directe avec spectateurs. Donc on touche moins de monde mais le théâtre est supposé bénéficier d'une relation incarnée et privilégiée avec le public, permettant d'instiller des idées. Si bien que les artistes de théâtre sont sollicités pour s'engager malgré ce caractère confidentiel. Les mobilisations sont nombreuses dans l'histoire du théâtre, en mai 68 et dans les mois qui suivent avec l'occupation du Théâtre de l'Odéon, la contestation du festival In à Avignon, la création du Off, la déclaration de Villeurbanne par Jean Vilar et l'émergence de la notion de "non public"... Avec les mobilisations des années 90 et 2000, on voit par exemple Olivier Py, Ariane Mnouchkine, François Tanguy, Maguy Marin et Emmanuel de Véricourt, alors directeur du Théâtre national de Bretagne, prolonger leur "Déclaration d'Avignon" de 1995 sur l'intervention armée dans les enclaves de Zepa et Srebrenica par une grève de la faim. Puis se mobiliser pour les sans-papiers à la Cartoucherie à Vincennes, derrière Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil.

Diriez-vous que le monde du théâtre est plus engagé que d'autres disciplines artistiques ?

Bleuwenn Lechaux : Pas forcément mais le monde du théâtre compte sur son ancrage local pour pouvoir agir. Il n'y a pas cette médiation directe avec le public dans l’art contemporain, par exemple. Sans oublier que la politisation peut aussi passer par le contenu artistique lui-même, et pas forcément des déclarations. Au théâtre, la "physicalité" du lieu est très importante : ce sont souvent des lieux de vie aussi. Il y a une condensation temporelle et spatiale très fortes pour les artistes. Pour certains comédiens ou metteurs en scène que j'ai rencontrés, ces lieux ont vraiment représenté des moteurs de mobilisation.

Par capillarité ?

Bleuwenn Lechaux : Il faudrait avoir une analyse plus fine et multiple qui prenne aussi en compte la socialisation politique des artistes avant mais oui, j’y crois : il y a un façonnage professionnel de l’engagement. Quand vous êtes à Avignon, et que d’autres s’engagent, il y a un façonnage. La déclaration d'Avignon pour la Bosnie raconte cela.

Au-delà de cet élan, parfois contagieux, qui pousse ces artistes au soutien, l'engagement marche-t-il aussi dans l’autre sens ? Les formations politiques les sollicitent-elles explicitement ?

Bleuwenn Lechaux : Ca fonctionne dans les deux sens, et oui, certains partis politiques sollicitent des artistes qu’ils savent sensibles à leur cause. Certaines personnalités du théâtre sont parfois membres de ce parti, comme par exemple Bernard Sobel vis-à-vis du Parti Communiste. Parfois, ce sont simplement des sympathisants connus, du Parti communiste et du parti socialiste. Et puis il y a des personnalités culturelles qui ne sont pas sympathisants mais à qui il arrive d'apporter leur soutien d’un nom dans le cadre d’une campagne ponctuelle. Il y a un continuum chez certaines personnalités connues pour être engagées pour tel ou tel type de cause. Ce sont de bons "candidats" pour être soutien politique. Quand j’avais rencontré Jean-Michel Ribes, qui dirige le Théâtre du Rond point, il avait évoqué la nécessité de choisir son camp en 2007 (et il avait choisi Ségolène Royal) parce qu’il estimait que il ne pouvait pas soutenir une personne, Nicolas Sarkozy en l’occurrence, qui pour lui “avait donné à la vulgarité ses lettres de noblesse”. Il m’a dit :

“J’ai envie que la personne qui dirige l’Etat soit quelqu’un qui ait lu des livres que je n’ai pas lus.”

C'est un marché explicite ?

Bleuwenn Lechaux : Souvent, les artistes disent soutenir un candidat quand leurs valeurs fondamentales sont bafouées, quand ils estiment la culture mise en péril. Ce que je voudrais souligner, c’est qu’à chaque fois ils vont revendiquer leur indépendance. En entretien, leur engagement est souvent présenté comme “dicté par des circonstances”. Toujours cette idée qu’il faut être détaché, autonome.par rapport aux partis politiques. Ils soulignent cette non-affiliation partisane. C’est d’ailleurs ce qui peut servir les partis politiques car cette non-affiliation peut accroître le crédit des partis qu’ils soutiennent. Ces partis peuvent en effet être vus comme étant d’autant plus attractifs crédibles qu’ils ne sont pas soutenus mécaniquement par leurs membres. Il y a toujours cette revendication d’autonomie, d’indépendance.

En toile de fond, le rejet des "années stal" et des artistes officiels du Parti communiste ?

Bleuwenn Lechaux : Ce qui est sur c’est qu’il y a eu une professionnalisation croissante et une autonomisation croissante des mondes de l’art. Or se voir affilier à un parti politique ou directement à un candidat ou à certaines causes peut être un stigmate. Le parti communiste est l’exemple idéal-typique. Les artistes cherchent donc à se détacher, tout en défendant des valeurs humanistes. L'engagement peut être suspect et il est rattaché en effet à une période de l’histoire, plus rouge, et celle du Parti communiste.

L'histoire de l’engagement est-elle une histoire de la gauche ? Ou est-ce un cliché ? Les auditeurs pourront redécouvrir une émission sur André Malraux, fondateur des Maisons de la Culture et à l'origine, dans un gouvernement de droite, du ministère de la Culture...

Bleuwenn Lechaux : En sciences sociales, on aime déconstruire les idées reçues. Et Vincent Dubois, sociologue et politiste, questionne par exemple l’idée que la culture serait un thématique de gauche. Il montre que le budget consacré à la culture par les municipalités de droite est tout aussi important que le budget consacré par les municipalités de gauche. Et ministère de la culture a été créé par un gouvernement de droite. Peut être que ce qui change dans le détail c’est le type d’institutions et les pratiques culturelles qui sont financés. Aux Etats-Unis, un auteur dramatique que j’avais rencontré m'a dit qu’un des plus gros financeurs du Metropolitan opera à New-York était un milliardaire d’extrême-droite, financier du Tea party. Il existe donc des exceptions mais c’est vrai qu’en France, la culture est à gauche un thème privilégié. La culture s'inscrit sur les programmes politiques du Parti communiste, puis du Parti socialiste, de manière plus précoce et aussi plus étoffée. sur les programmes politiques est plus précoce et plus étoffée en France. Elle advient à droite, mais plus tardivement et de façon moins étoffée. Un des signes objectif de l’intérêt fort des partis politiques de gauche pour la culture, et en particulier le théâtre que j’ai étudié, c'est leur participation aux débats publics au Festival d’Avignon à travers leur participation aux débats politiques sur la place de la culture, sur le militantisme, le théâtre dans la cité, etc.

La droite s'investit-elle vers d'autres types de disciplines artistiques, et peut-être une culture plus populaire ? Ou est-ce là encore un cliché ?

Bleuwenn Lechaux : Ces catégories posent la question de ce que seraient la "haute culture" et la "basse culture", ou même "la gauche" et "la droite", qui sont cependant des catégories utilisées par les artistes eux-mêmes. Il y a peut-être des institutions plus conservatrices que d’autres mais parfois c'est le contenu-même des oeuvres théâtrales que les artistes citent comme "politique"

Pour les partis, l'engagement des artiste est-il efficace ? La stratégie était-elle plus intéressante hier qu'elle ne l'est aujourd'hui ?

Bleuwenn Lechaux : Je n’ai pas la mesure exacte de l’évolution historique mais je note que c’est toujours le cas. L'engagement ne va pas forcément decrescendo mais il change de nature. Du fait de changements dans le monde du divertissement, mais aussi dans les partis politiques eux-mêmes. Le PCF a par exemple moins de réception et aujourd’hui on se réclamerait beaucoup moins du Parti communiste comme le faisait un Bernard Sobel par exemple. L'engagement change aussi de nature : avec la professionnalisation, certains jeunes metteurs en scène vont d’abord privilégier l’engagement sur scène, plutôt que hors scène.

Parce que cet engagement peut être vécu comme discréditant dans une carrière artistique ?

Bleuwenn Lechaux : Oui, en effet mais je voudrais quand même souligner que certains artistes ne se posent pas forcément la question de savoir si un engagement politique est légitime. A Saint-Denis, la compagnie "Jolie Môme" soutient par exemple de façon courageuse et systématique les combats de la gauche radicale. La troupe est présente avec son drapeau rouge dans les manifs, dans les grèves.

François Mitterrand et Marguerite Duras, complices.
François Mitterrand et Marguerite Duras, complices.
© Sipa

La voix des artistes porte-t-elle autant aujourd'hui qu'hier ?

Bleuwenn Lechaux : On ne sait pas si c’est leur voix à eux ou un ensemble de processus qui concourt au changement… mais ce qui m'intéresse c'est qu'on fait quand-même appel à eux. Donc qu'on suppose, dans les partis, le caractère performatif du prêt de leur nom pour des causes. On suppose que le fait qu'un artiste s’engage va changer des choses. C'est le cas en France en particulier, moins aux Etats-Unis. Pierre Bourdieu parle d’illusio spécifique qui consiste à croire que le jeu en vaut la chandelle. Que l’intervention d’artistes dans le débat public peut influer sur le débat politique.

Les auditeurs ont l'occasion, au détour de cette nuit spéciale consacré au lien entre mondes de l'art et classe politique, de (re)découvrir un échange à bâtons rompus entre Marguerite Duras et François Mitterrand ou cette autre archive d'une conférence sur Baudelaire donnée par Georges Pompidou qui fait le déplacement dans un colloque à Nice... alors qu'il est Premier ministre. Le constat que les temps ont changé semble s'imposer à nous, même lorsqu'on veut éviter le bashing de la classe politique. Citer une oeuvre, une lecture du moment, relève davantage d'un dispositif de comm' aujourd'hui.... l'inverse est-il vrai du côté des artistes ?

Bleuwenn Lechaux : On n’est pas dans la même configuration qu'en 1968. Néanmoins cet engagement est toujours présent même s’il est moins visible. Je pense par exemple au contenu de pièces féministes ou à l'engagement humanitaire, altermondialiste etc. Justement lorsque les valeurs sont en danger, il y a une forte mobilisation. Ca avait été le cas par exemple en 2002, avec les manifestations d'entre-deux tours contre Jean-Marie Le Pen. Je crois que la mobilisation est toujours là, présente en lame de fond. En 2002, en 2007, plusieurs des metteurs en scène que j'ai rencontrés en entretien ont soutenu Lionel Jospin ou Ségolène Royal et ce n'est pourtant pas si éloigné de nous. A Avignon pour la dernière édition 2016, Olivier Py a donné une teinte fortement politique au Festival. L'idée de l’engagement est toujours présente même si elle n'est pas toujours autant repérable qu’à un certain moment de l’histoire.

A découvrir : toute la programmation des archives de la Nuit spéciale Artistes et politique - Le goût de l'Elysée

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