Peinture d'Amedeo Modigliani
Peinture d'Amedeo Modigliani

Les secrets de Modigliani

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Modigliani décrypté par la science

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On a souvent associé à Modigliani un trait impulsif, à l’image de son caractère éruptif. Ses œuvres renferment pourtant une technicité et une finesse jusqu’ici ignorées…

Son alcoolisme, sa tuberculose, ses accès de fureur, ses nus, le suicide de sa femme… On connaît très bien la vie de Modigliani, mais de son travail, sa technique, ses inspirations on ne savait rien. Grâce à des radiographies, cartographies, fluorescences aux rayons X, coupes stratigraphiques, Modigliani a enfin été observé et décrypté.  

Radiographie du tableau "Antonia".
Radiographie du tableau "Antonia".
- C2RMF

Des peintures cachées 

La découverte la plus fascinante est l’existence de peintures cachées, sous le tiers des tableaux étudiés. Un signe de persévérance et de réinvention qu’on ne connaissait pas chez Modigliani. 

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Il était de notoriété publique que le peintre, par souci d’argent, réutilisait parfois certaines de ses œuvres pour en composer de nouvelles. Dans le portrait Paul Guillaume Novo Pilota on retrouve deux tableaux sous-jacents.

"Mais on a aussi prouvé avec cette étude que finalement, les compositions sous-jacentes, il s’en sert sur les compositions finales. Ce qui pourrait être une faiblesse, c'est en fait une force pour certains, comme sur Antonia, il y a au moins six compositions sous-jacentes. Même quand il se met des barrières ou des difficultés comme celle-ci, il tourne la toile, il va parfois redessiner sur quelque chose de repeint", développe Marie-Amélie Senot, attachée de conservation au LaM.

Dans le portrait de Viking Eggeling, un arbre se cache sous la composition principale. Une découverte intrigante puisque Modigliani ne peignait pas encore de paysages à cette époque… Plus qu’un essai raté, c’est l’aveu d’un désir de s’essayer à autre chose. 

La découverte de tableaux sous-jacents permet aussi de percer un autre de ses secrets : il dessine et pense son œuvre sur une feuille à part mais au moment de peindre, Amedeo pose ses couleurs directement. 

Un coloriste hors pair

Alors que les peintres de l’avant-garde se vantent d’utiliser les couleurs à la sortie du tube, Modigliani semble aller à contre-courant, il effectue un vrai travail de coloriste en amont. 

Visible à l'œil nu, son travail des teintes a toujours impressionné, on peut aujourd’hui le confirmer : Modigliani allait jusqu’à mélanger 10 pigments pour obtenir un noir parfait. Il les enrichit aussi pour des effets de matière, de profondeur et de luminosité. 

"Ce  qu'on a pu voir par les examens et notamment par l'analyse des coupes stratigraphiques, sur certaines coupes, dans certaines couches picturales, il y avait jusqu'à 10 matières colorantes. On voit qu’il cherche vraiment à adapter aussi bien la matière, donc la consistance, mais également la tonalité à ce qu'il souhaite. Il n'est pas du tout impulsif, il y a vraiment une recherche, de la couleur, de la technique. C'est un technicien qui maîtrise vraiment bien la technique de la peinture", ajoute Anaïs Genty-Vincent, docteure en chimie des matériaux. 

Loin de l’impulsivité qui lui est parfois associée, cette obsession de la couleur confirme le profil d’un peintre réfléchi, méticuleux, techniciste.

Une peinture inspirée par la sculpture

Sculpture de Modigliani
Sculpture de Modigliani
© AFP

Au milieu de sa carrière de peintre, Modigliani se tourne vers la sculpture. Amoureux de la pierre depuis des années, il veut s’essayer à cet art majeur. Il sculpte plusieurs visages de femmes et imagine un projet autour de ce qu’il appelait des “colonnes de tendresse”. 

Cette période de sa vie, de 1909 à 1914, l’analyse scientifique nous le prouve, a durablement marqué son approche de la peinture. Les coupes stratigraphiques montrent des tableaux composés par couche, avec l’idée d’un socle, comme en sculpture. Ses traits pour dessiner les visages sont bruts, comme découpés dans la pierre. 

À réécouter : L’art et la manière
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"Il garde des notions de sculpture dans sa peinture, puisqu'on voit qu'à cette époque-là, la matière elle est assez épaisse, il a tendance à sculpter un petit peu la matière. Par exemple, les cheveux du Nu assis à la chemise qui est conservé au LaM, ils sont gravés avec l'autre extrémité du pinceau. Sa technique évolue au fil du temps, on a tendance un petit peu à dire que Modigliani a fait des portraits toute sa vie, que c'est un peu toujours le même, mais non, ce n'est pas vrai. Les portraits du début sont très différents des portraits de la fin, ce n'est pas du tout la même technique. C'est une technique en évolution", décrit Anaïs Genty-Vincent.

Femmes, hommes, enfants, il s’applique au fil des années à transposer leurs âmes en peinture. D’abord par des aplats de couleurs, puis, peu à peu, par une finesse des traits et des contours de visages. Des détails qui mettent à mal les rumeurs d’un peintre qui travaillait à la va-vite, sans personnalité. 

"Au-delà des chiffres que peuvent faire ses peintures au-delà de la nébuleuse, il y a un artiste qui a beaucoup de choses à nous dire et qu'il faut regarder précisément", conclut Marie-Amélie Senot.

À voir : Exposition “Les Secrets de Modigliani”, prochainement au LaM 

À lire : “Trois secrets de Modigliani”, Magazine “L’Œil”, numéro février 2021