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Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021 pour "La plus secrète mémoire des hommes"

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Mohamed-Mbougar-Sarr souhaitait "en savoir un peu plus sur ce que je faisais comme écrivain, faire retour sur le geste même de l'écriture, sur ce que cela engageait, ce que cela mettait en jeu", mais sans le faire de manière "savante, théorique".
Mohamed-Mbougar-Sarr souhaitait "en savoir un peu plus sur ce que je faisais comme écrivain, faire retour sur le geste même de l'écriture, sur ce que cela engageait, ce que cela mettait en jeu", mais sans le faire de manière "savante, théorique".
© AFP - BERTRAND GUAY

Revenue à Drouant, l'Académie a fait du romancier sénégalais Mohamed Mbougar Sarr un des plus jeunes Goncourt de l'histoire. Son quatrième roman, "La plus secrète mémoire des hommes", coédité par Philippe Rey et Jimsaan, mêle l'évocation du Malien Yambo Ouologuem à une réflexion sur la littérature.

C'est le sacre d'un auteur et d'éditeurs méconnus voire inconnus du grand public : Mohamed Mbougar Sarr a été distingué, à seulement 31 ans, pour son quatrième roman : La plus secrète mémoire des hommes, coédité par Philippe Rey et Jimsaan. Le premier écrivain d'Afrique subsaharienne ainsi récompensé a obtenu six voix au premier tour, a annoncé Philippe Claudel, le secrétaire général de l'Académie Goncourt. Déjà salué par la critique, le romancier sénégalais et ses éditeurs obtiennent le titre suprême après Hervé Le Tellier, dont le roman L'Anomalie (Gallimard) avait généré l'an dernier en librairie un engouement jamais vu depuis L'Amant, de Marguerite Duras en 1984. Écoutez sa première réaction recueillie par Benoît Grossin :

Mohamed Mbougar Sarr juste après sa distinction : "Je suis très très heureux, très reconnaissant et extrêmement touché. L'Académie Goncourt envoie un signal intéressant, important, à tout l'espace francophone. On renoue avec une tradition d'accueil."

2 min

Évidemment, c'est toujours difficile de dissocier un livre de l'auteur qui l'a écrit mais je pense qu'un prix Goncourt récompense d'abord un livre. Et c'est d'ailleurs l'un des thèmes de ce roman là : de dire, au fond, c'est l'oeuvre qui doit rester. L'Académie Goncourt envoie un signal intéressant, important, à tout l'espace francophone, notamment à l'Afrique. On renoue avec une tradition bien française d'accueil d'écrivains qui viennent de l'espace francophone. À partir de l'espace littéraire, on peut parler de l'espace plus politique. C'est extrêmement intéressant.

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La confirmation de nombreux prix et sélections

Ces plus de 450 pages entrent au panthéon de la littérature, après avoir déjà été retenues notamment dans les listes du Médicis, du Femina ou encore du Renaudot ! Le grand public découvre à peine Mohamed Mbougar Sarr quand la critique (8 des 14 critiques littéraires interviewés par Livres Hebdo) en faisait un favori du Goncourt. Ce fils de médecin, aîné d’une famille de sept garçons, a déjà collectionné les prix depuis son Sénégal natal : de philosophie, d'histoire, de la jeune écriture francophone, du roman métis ou encore prix Littérature-Monde – Étonnants Voyageurs pour Silence du chœur (Éditions présence africaine, 2017). Meilleur élève des classes de Terminale au Concours général de 2009, passé en classes préparatoires littéraires au lycée Pierre-d'Ailly de Compiègne, avant de poursuivre son cursus à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS).

Mohamed Mbougar Sarr dans Les Matins de France Culture du 2 novembre 2021

12 min

J'avais envie d'en savoir un peu plus sur ce que je faisais comme écrivain. J'avais envie d'une certaine manière de faire retour, d'avoir une sorte de mouvement réflexif sur le geste même de l'écriture, sur ce que cela engageait, ce que cela mettait en jeu. Mais je ne voulais pas le faire d'une manière un peu savante, un peu aride, théorique, sous le mode académique. Je voulais vraiment éprouver ce que la littérature avait comme sens au contact de la vie et de l'Histoire. Mohamed Mbougar Sarr__, dans Les Matins de France Culture

27 min

Une étourdissante réflexion sur l'art d'écrire

Prodige des mots, Mohamed Mbougar Sarr mène dans La plus secrète mémoire des hommes une double quête. Celle de son alter ego, le jeune écrivain Diégane Latyr Faye, envoûté par Le labyrinthe de l'inhumain, le livre mythique de T.C. Elimane, un mystérieux auteur africain qualifié en son temps de "Rimbaud nègre". Façon pour Mbougar Sarr de rendre hommage à l'auteur malien Yambo Ouologuem, prix Renaudot accusé de plagiat et tombé dans l'oubli, à qui il dédie son oeuvre.  

Mais ce roman très dense déploie aussi une étourdissante réflexion sur l'art d'écrire, au fil de différents exercices de style : journal, récit, notes. Une écriture face à la vie, baignée dans la sensualité, l'introspection et des zestes de drôleries. Le vocable souvent de très haute tenue frôle parfois l'emphase, mais "sur le chemin du livre essentiel", comme on le lit. Ou, comme le glisse l'un des personnages : "Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est".  

Dans un voyage de Paris à Amsterdam, de Buenos Aires à Dakar, le XXe siècle défile : le colonialisme, la Shoah, mais surtout ce continent commun de la littérature qui tient tant à Mohamed Mbougar Sarr. Lui qui lit tous les jours et pour qui "la lecture est à tout moment une exigence, un refuge, une interrogation". De reconnaître une "immense dette à tous ses professeurs et maîtres à l'école".

Son titre, La plus secrète mémoire des hommes, qui sacre aussi des éditeurs méconnus, ne vient-il pas encourager cette communauté littéraire, directement inspiré d'une phrase de l'auteur chilien Roberto Bolaño, salué en préambule ?

32 min

Un Goncourt à valeur de "signal pour tous les jeunes Africains" 

Pour Felwine Sarr, son coéditeur depuis déjà son précédent roman (De purs hommes, en 2018), "Cela ouvre un espace et envoie un signal à tous les jeunes Africains pour leur dire que cette langue, cet espace est le leur et qu'ils peuvent faire habiter leurs imaginaires de la manière la plus belle, la plus sensible, la plus exigeante. Et que rien ne leur est interdit".

Felwine Sarr : "C'est un jackpot qui va permettre de vendre beaucoup de livres et d'éditer d'autres auteurs mais ce n'est pas le plus important. C'est surtout que le texte de Mohamed soit reconnu à sa juste valeur et que la littérature ait gagné."

3 min

Ce prix Goncourt a un retentissement énorme au Sénégal. Son président Macky Sall salue "une magnifique consécration qui illustre la tradition d'excellence des hommes et femmes de lettres sénégalais".

Le reportage d'Omar Ouahmane à la Maison des écrivains de Dakar

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L'autre coéditeur de Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey, se réjouit de cette consécration : "Un Goncourt au bout de dix-neuf ans (d'existence), c'est absolument énorme pour un éditeur ! Je suis fou de joie. Au-delà de l'aspect commercial, c'est une reconnaissance du milieu littéraire très forte pour une maison indépendante. Le livre a fait son chemin seul. Je n'ai pas d'influence, je suis un petit éditeur. Et c'est la littérature qui est récompensée véritablement." Philippe Rey, qui vient pour la première fois de sa vie d'éditeur d'ordonner le tirage de 300 000 exemplaires supplémentaires, précise que "C'est un livre que j'ai pu publier avec beaucoup de tranquillité et de sérénité parce que j'étais indépendant. L'auteur a mis trois ans à l'écrire. C'était un long travail et je pense que j'aurais peut-être été plus impatient si j'avais été dans une autre configuration capitalistique.

Philippe Rey : "C'est le couronnement de l'indépendance, cela va renforcer mon indépendance. Et la critique a vraiment fait son travail de manière magistrale."

7 min

Avant de rappeler et de souligner le talent de Mohamed Mbougar Sarr : "Un très très grand écrivain qui n'a pas fini de nous étonner. Je ne sais pas si je serai encore de ce monde quand il aura encore une autre consécration suprême un jour mais je suis sûr qu'elle arrivera."

29 min

Avec la collaboration de Pauline Petit