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Moi, Juliette Alpha... Une policière raconte son quotidien

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Juliette Alpha a aujourd'hui plus de 11 600 abonnés à son compte Twitter, où elle se présente comme "flic de terrain ou poulette qui court après les méchants. J'essaye de Garder la Paix (et mon calme)"."
Juliette Alpha a aujourd'hui plus de 11 600 abonnés à son compte Twitter, où elle se présente comme "flic de terrain ou poulette qui court après les méchants. J'essaye de Garder la Paix (et mon calme)"."
© Radio France - Pierre-Antoine Lefort

Entretien. Juliette Alpha (pseudonyme) est gardien de la paix en poste en police-secours à Paris depuis près de cinq ans. Jusqu'ici très active et remarquée sur les réseaux sociaux, la policière publie un livre pour raconter le quotidien de ses interventions, loin des clichés.

C'est une parole rare que livre "Vis ma vie de flic", qui vient d'être publié chez Hugo Doc. Celle de Juliette Alpha, gardienne de la paix en police-secours dans un arrondissement de Paris depuis cinq ans. Très présente sur Twitter, où elle est suivie par plus de 11 600 personnes, celle qui s'y décrit comme "flic de terrain ou poulette qui court après les méchants" livre le récit de ses missions et de certaines de ses interventions. Un jeu d'équilibriste entre le devoir de réserve de tout membre des forces de l'ordre et son attachement à sa liberté de ton. Entretien avec celle qui avait rejoint l'association MPC, mobilisation des policiers en colère, créée fin 2016. 

Juliette Alpha s'est confiée à Pierre-Antoine Lefort

3 min

D'où vous est venue l'idée d'écrire "Vis ma vie de flic" ?

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A l'origine, c'est un texte que j'ai publié sur Twitter, le 3 décembre 2018 : il relate ma journée du 1er décembre 2018 avec mes collègues de BAC, Brigade anti-criminalité, service dans lequel j'étais détachée à ce moment-là. Il raconte toute la journée de manifestation, comment on l'a vécue, comment on l'a perçue et ce qu'on a pu subir pendant presque quatorze heures. Concrètement, nous n'étions pas prévus sur le dispositif ce jour là. Sauf que très vite, l'Arc de triomphe a été un peu saccagé, les collègues ont été pris à partie très tôt le matin et ils ont demandé du renfort et du renfort d'équipes civiles. Nous nous sommes retrouvés à une trentaine de "baqueux" de tout Paris sur le secteur. Sauf que nous n'avions pas le matos nécessaire parce que le matériel de maintien de l'ordre, dans les commissariats, est du matériel collectif, donc à disposition de tous les effectifs.

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Quand je suis rentrée de cette journée, après 22 heures, j'avais besoin, je pense, d'en parler et de dire "voilà ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons reçu". C'était un exercice un peu cathartique et un exutoire et j'ai mis à peu près deux jours à pondre le texte parce qu'il fallait le temps que je digère. Il fallait le temps que le processus se fasse et que j'arrive à mettre les mots dessus, tout simplement. 

J'ai publié ce texte sur Twitter avec beaucoup de retours très positifs : des collègues qui s'y retrouvaient, des civils et des citoyens qui me disaient : "Je ne pensais pas que ça se passait comme cela de votre côté."

Suite à cela, j'ai été contacté par la maison d'édition Hugo Doc qui m'a proposé de faire un livre. Après plusieurs rendez vous, j'ai fini par accepter. J'ai rencontré mon co-auteur, Mathieu Zagrodski (NDLR : chercheur spécialisé des questions de sécurité publique), qui m'a beaucoup aidé dans l'élaboration du livre. 

Pourquoi avoir ressenti le besoin d'évoquer ce rôle de police-secours d'abord sur les réseaux sociaux, puis dans ce livre ? 

Cela me fait du bien d'en parler parce que cela montre une autre image aussi de la police. La police-secours est avant tout une police de l'humain. Dans les médias, on montre beaucoup les policiers qui cassent des portes à 6 heures le matin, les reportages un peu choc qui font réagir. Ils mettent des étoiles dans les yeux de beaucoup de gens mais ce n'est pas cela le quotidien de la police : c'est beaucoup de social, beaucoup d'écoute, beaucoup de médiation. Et je trouvais vraiment nécessaire de le montrer.

Vous dites que la police-secours est une sorte de couteau suisse.   

Quand on ne sait pas qui envoyer, c'est la police-secours, puisque vous savez à peu près faire face à tout. Vous êtes capable de gérer du tapage entre voisins le samedi matin jusqu'à être primo intervenant sur un individu retranché à domicile en attendant l'arrivée des services spécialisés comme la BRI, par exemple. 

C'est vraiment une police de tous les jours, celle qui vous accompagne au quotidien sans que vous en rendiez compte.

Au milieu de ça, vous intervenez aussi sur les différends conjugaux ou familiaux, ou auprès des commerçants lors des vols à l'étalage. Si vous tombez sur un flagrant délit, vous intervenez aussi : que ce soit une transaction de stupéfiants, que ce soit un vol de véhicule en cours. Parfois, vous tombez sur une belle affaire, un recel de vol. 

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Vous êtes vraiment multitâches et c'est ce qui amène toute la richesse de la police-secours et qui fait que c'est le service, selon moi, le plus enrichissant quand vous débutez dans la police. C'est vraiment une police de tous les jours, celle qui vous accompagne au quotidien sans que vous en rendiez compte. Elle veille sur vous, patrouille jour et nuit, et ne compte pas ses heures. C'est aussi une police de passionnés, difficile physiquement mentalement et moralement. 

Dans votre livre, vous évoquez la "misère sociale" à laquelle vous êtes souvent confrontée : une victime de violences conjugales qui vient enfin porter plainte après plusieurs interventions à son domicile, les hospitalisations d'office de personnes déséquilibrées, ou encore la découverte de votre premier cadavre. 

Il est intervenu très vite à mon arrivée à Paris. J'étais stagiaire depuis quelques jours, quelques semaines, et nous avons été appelés pour une découverte de cadavre à domicile. 

C'est vraiment une des missions principales de la police-secours. C'est à nous de faire les premières constatations et de faire nos comptes rendus auprès de l'officier de police judiciaire qui, ensuite, fera les comptes rendus auprès du parquet afin de dépêcher les pompes funèbres. 

Mon premier cadavre, c'était assez spécial parce que c'était un monsieur qui vivait dans un petit appartement qui ressemblait à une cabine de bateau très exigu, cela devait faire cinq mètres carrés : c'est choquant dans le sens où on se rend compte de la misère dans laquelle vivent des gens en plein Paris. Ce monsieur, en fort surpoids, était dans un lit en hauteur, comme une couchette au dessus du petit coin cuisine. On a dû aider les pompes funèbres pour descendre le corps. 

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Ce sont des visions très compliquées pour des jeunes gens : on a entre 20 et 30 ans, pour la plupart, dans les brigades de police-secours. Cela reste très marquant et cela montre vraiment que la police-secours, comme le rapporte Jean-Michel Fauvergue (NDLR : ancien patron du RAID et député LREM), nous sommes "les éboueurs de la société". 

Ces images restent dans nos têtes. Les policiers de police-secours sont des éponges. Ils absorbent tous les malheurs, toutes les émotions des gens. Parfois, l'éponge, elle, déborde, et cela peut amener à des chutes de moral et aussi des burn out. Il est important de mettre à l'honneur ces hommes et ces femmes.

Dans ce livre, vous avez une certaine liberté de ton et vous n'épargnez pas l'institution : vous dénoncez par exemple le manque de moyens dans les commissariats. 

Le manque de moyens n'est pas une nouveauté. Des policiers et des syndicats en parlent depuis plusieurs années. L'institution en est consciente, il y a un retard assez monumental à rattraper. Petit à petit, on commence à recevoir des véhicules qui remplacent nos vieux Kangoo et nos vieux Berlingo qui ont plus de cent mille bornes au compteur.

Concrètement, au quotidien, vous retrouvez des ordinateurs qui plantent, des imprimantes qui tombent en panne. Du coup, il faut faire six étages pour aller chercher votre PV que vous avez mis une heure et demie à taper parce que le logiciel bugue. 

Nous travaillons avec tous les jours, cela devient une routine et on ne remarque cela même plus. Ce sont plutôt les plaignants ou les gens qui viennent qui pointent du doigt l'obsolescence de nos matériels : ils nous disent "mais comment faites-vous ?" Cela fait partie du quotidien. Vous avez un tel engagement quand vous êtes dans la police que dans tous les cas, vaille que vaille, on fera toujours notre boulot et on essaiera toujours de pallier ces manques. 

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Entre à la liberté de parole et le devoir de réserve que les policiers doivent observer, c'est un jeu d'équilibriste. 

C'est effectivement un jeu de contre-balancier difficile. Mais au final, cela permet une certaine maîtrise et cela donne un certain recul sur l'écriture. Cela évite d'écrire avec ses émotions et d'avoir trop de sentiments extrêmes et passionnés qui pourraient prendre le dessus sur l'écriture. 

J'ai aussi compris que la pédagogie avait une place très importante dans la communication, notamment de la police, et je me suis rendue compte que c'est ce que j'essaie de faire en fait, depuis plus d'un an et demi avec mon compte Twitter. Donc, c'est une belle continuité.

Vous signez "Vis ma vie de flic" sous pseudo, comme sur les réseaux sociaux. Pour quelles raisons ? 

C'est surtout pour protéger mes proches et ma famille. Je ne veux absolument pas leur faire courir de risques parce que j'ai fait le choix d'écrire un livre et de dire que j'étais flic. Ils n'ont pas à porter le poids de mon métier. 

L'administration sait parfaitement qui je suis, sait parfaitement que j'écris ce livre et connait mon identité et mon service. Il n'y a aucun problème à ce sujet. Quand j'ai fini d'écrire le livre, j'ai fait mon rapport administratif et j'ai dit "Je suis Juliette Alpha, j'ai écrit un livre. Il sortira le 30 janvier. Voici la copie des épreuves."

La hiérarchie vous a demandé de changer des choses ? 

Rien du tout. On ne m'a rien demandé. C'est un livre qui a vraiment été écrit en toute liberté. Je n'ai changé aucun mot, aucune phrase, aucun chapitre. Je n'ai rien enlevé. J'ai abordé tous les sujets de manière libre, avec une forte réflexion. 

Du coup, ça m'a permis de les aborder sans sortir de mon devoir de réserve et tout en disant ce que je pensais. 

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