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"Moi, Président, je", ou comment les chefs d'Etat s'adressent à "vous", "nous"

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Emmanuel Macron à la tribune des Nations unies, en septembre 2018. Ses discours sont marqués par un "nous" encore plus présent que du temps de François Hollande. Dans la lignée des présidents américains.
Emmanuel Macron à la tribune des Nations unies, en septembre 2018. Ses discours sont marqués par un "nous" encore plus présent que du temps de François Hollande. Dans la lignée des présidents américains.
© AFP - Spencer Platt / Getty images north America

Entretien. "Je vous ai compris." "Moi, Président, je" "Françaises, Français, nous voilà ensemble au rendez-vous de notre pays et de notre avenir." Comment, depuis de Gaulle, nos Présidents usent-ils de pronoms personnels dans leurs discours ? Une analyse informatique universitaire a étudié cette spécificité.

Certaines adresses présidentielles au peuple français sont restées dans les mémoires par leur emploi de pronoms personnels. François Hollande en campagne et son "Moi, Président, je", Charles de Gaulle et son "Je vous ai compris", ou François Mitterrand et son "Mes chers compatriotes, je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas".

Depuis trois ans, deux chercheurs, Jacques Savoy, de l’Université de Neuchâtel, et Dominique Labbé, de l'Université Grenoble Alpes, étudient ces discours de Présidents de la Ve République et depuis une dizaine d'années ceux de tous les présidents américains. Une étude facilitée par des textes libres de droits, facilement disponibles sur internet et qui permettent d'analyser l'évolution d'une personne ou d'une présidence dans des contextes extrêmement similaires. Les deux universitaires ont ainsi retenu l'ensemble des discours sur l'état de l'Union des présidents américains depuis George Washington. Chaque année, le Président des Etats-Unis présente ainsi devant le Congrès sa vision du monde, sa politique étrangère, son agenda politique et les lois qu'il souhaite. Concernant les Français, ils ont retenu tous les discours à disposition sur le site de l'Elysée ou celui de Vie publique.

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Ces textes ont été transcrits et leur orthographe contrôlée pour éviter des contresens ou des ambiguïtés et parfaitement déterminer les parties du discours. Vérifier par exemple que "je suis" affirme bien le verbe être et pas le verbe suivre; ou que "les pays de l'Est" se réfèrent à une donnée géographique. L'usage des mots et leur fréquence, ainsi que les thèmes récurrents ont alors pu être étudiés.

Jacques Savoy, professeur en informatique, spécialisé dans la linguistique computationnelle, revient en particulier sur l'emploi des pronoms personnels.

Je, nous, vous. Quels enseignements tirez-vous des pronoms personnels utilisés par nos dirigeants ? 

Nous nous sommes rendu compte que les présidents américains avaient une forte propension depuis Ronald Reagan à utiliser le nous. Le nous est suremployé par les présidents contemporains. Il a l'avantage d'être ambigu. Lorsqu'un président américain dit "Nous allons faire telle ou telle chose", vous ne savez pas si le "nous" correspond au président tout seul. 

Est-ce un "nous" de royauté ? Peut-être pas pour Trump, peut-être pas pour Obama non plus. 

Le "nous" est ambigu parce qu'il peut être "nous et mon gouvernement", "moi et le Parlement". Mais le "nous" peut aussi être une adresse directe au peuple : moi, le président, et vous, le peuple américain, nous allons construire un mur pour résoudre le problème de l'immigration. 

Cette tendance, que nous observons depuis de nombreuses présidences aux Etats-Unis, apparaît maintenant en France. Le "nous" devient un peu surreprésenté : un tout petit peu chez François Hollande, mais très nettement chez Emmanuel Macron. Et je pense que cela va rester. Emmanuel Macron le privilégie, à mon avis en essayant d'établir un lien entre lui et l'auditeur, tandis que le "je" disparaît en partie. Le "je" était le mot, le pronom surreprésenté lors des deux mandats de François Mitterrand, ainsi que sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

À lire : Les mots de Donald Trump

François Hollande s'est singularisé par son anaphore "Moi, Président..., moi, Président...". Quelle place ont ce "moi" et ce "je" dans les discours présidentiels ?

Il est assez intéressant de constater que les usages des pronoms "je" et "nous" peuvent changer. Lorsque vous êtes en campagne, vous avez un modèle différent, paterne, qui change lorsque vous êtes en fonction, à la présidence ou comme Premier ministre. En France comme aux Etats-Unis, le "je" est extrêmement important pendant la campagne électorale : tous les candidats doivent mettre en avant leur personne. "J'ai la solution, votez pour moi, je propose un programme raisonnable", ou "Je vais résoudre ce problème", etc. Le "je" était le mot le plus fréquent de Trump, d'après nos analyses, alors qu'en anglais le mot le plus fréquent est l'article "the". Idem en France.

A l'inverse, lorsque je suis au gouvernement aux Etats-Unis, le "nous" prend le dessus. L'exemple de Trump est très classique : au moment où il est arrivé à la Maison Blanche, le "nous" a pris le dessus et le "je" a nettement disparu. A contrario, en France, Mitterrand a gardé le "je" extrêmement fréquemment, surreprésenté au cours de ses deux mandats. Tout comme Sarkozy. En revanche, on a souvent critiqué de Gaulle en disant qu'il était une personne utilisant beaucoup le "je", ce n'est pas le cas, comparé aux autres présidents. On le compare en fait avec ce qui se passait pendant la IVe République. Entre le régime présidentiel actuel et la IVe République, le président a davantage de pouvoir et de présence sur la scène, donc le "je" est apparu comme relativement fréquent. Mais si vous comparez de Gaulle à ses successeurs, il est finalement un de ceux avec le "je" le plus bas.

Le "nous" et le "je" sont au même niveau chez de Gaulle, qui utilise plus le "il", en personnalisant moins son propos. Et de Gaulle utilise relativement peu de pronoms dans ses discours, comparé à ceux qui l'ont suivi, par exemple Sarkozy, Hollande ou Macron. 

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L'usage du "je" par François Mitterrand correspondrait au Président "monarque" souvent évoqué au sujet de la Ve République ?

Mitterrand est très caractéristique pour cette tendance. C'est le Président qui emploie le plus le "je". Les taux tournent à 2 ou 2,5% de ses mots. C'est énorme car en, français les mots les plus fréquents, peu porteurs de sens, sont "le", "la", "les", "de", "dans", du", etc. Ces "je", "moi" donnent l'impression, bien sûr, d'une présidence royale, etc. On a aussi accusé parfois Barack Obama du même phénomène, cette présidence impériale avec un "je" relativement important. Mais dans le détail des statistiques, son "je" est un tout petit peu plus fréquent mais pas autant que le "nous", récurrent au fil de ses mandats.

Pour Emmanuel Macron, le "je" est à 1,4%, François Hollande à 1,2% et 1,8% chez Nicolas Sarkozy. Mais nous avons relevé seulement 0,9% d’occurrences chez de Gaulle.

En savoir plus : Parler-vrai et langue de bois : même combat ?

Dans son emploi du "nous", Emmanuel Macron s'est-il justement inspiré d'Obama ? Avec une américanisation du discours présidentiel ?

Je serais tenté de le dire. Depuis François Hollande, vous avez cette idée de communication de la Présidence qui prend en compte le besoin d'établir un lien avec l'auditeur et qui utilise plus fréquemment le "nous" pour impliquer l'auditeur dans son offre politique. 

On pourrait estimer que, pour un politicien, inclure le public dans son offre politique fait qu'il sera moins tenu de remplir cette offre. Car les citoyens en font partie. C'est un peu un moyen de se détacher de l'offre que l'on va faire. "Ce n'est pas entièrement ma faute si cela n'aboutit pas. Nous avons essayé de résoudre ce problème de cette manière, nous ne sommes pas arrivés à le résoudre." La responsabilité s'avère diluée dans ce "nous". 

Et le "vous" a-t-il une existence particulière ? 

L'association du "je" et du "vous" est très présente chez François Mitterrand, et permet d'instaurer une certaine forme de dialogue : "je" vais faire ceci, "vous" allez faire ceci. Chez monsieur Macron, on n'a pas une idée très claire, rien de très marqué. Il reste assez faible dans les "vous", 0,6%, ce que l'on retrouve chez d'autres Présidents, comme par exemple Chirac ou Pompidou. Il n'essaie pas d'établir un dialogue. Le discours d'Emmanuel Macron est davantage pédagogique. Dans les deux premières années de sa présidence, il est en tout cas très orienté vers le futur, l'emploi des verbes au futur est très fréquent chez Macron. Avec "Nous allons faire", le "nous" est présent et dans le futur. Il y a cette idée d'expliquer ce que nous ferons, ce qui est assez raisonnable puisqu'il est au début de son mandat. On a l'image de quelqu'un qui croit beaucoup de choses aussi et dit par exemple "Nous croyons que ceci va fonctionner". Et je me demande si "nous croyons", a-t-on vraiment besoin de le justifier ? Il présente un programme futur en oubliant l'impact des événements actuels. Il délègue peut-être ceci au Premier ministre.

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Ce verbe croire est significatif de la présidence Macron ?

Oui. Mais le verbe surreprésenté est "devoir", qui indiquerait une obligation morale ou légale. Et la volonté avec vouloir, "Nous voulons", etc. 

En revanche, on observe une baisse des possibilités : les verbes "pouvoir" et "falloir" diminuent très nettement sous cette présidence. La machine retrouve assez facilement "refonder", "mener". Emmanuel Macron parle de "conduire" une politique, une action, "porter" une réforme, des projets, une autre méthode, des axes structurants. Avec les formules "Il est indispensable", "La France a besoin". 

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Et avec des discours de plus en plus fréquents

C'est vrai. "Gouverner, c'est parler", affirment certains politologues américains. Le Président est là pour présenter, discuter, expliquer les choses. Si vous comparez de Gaulle à Macron ou Hollande, les derniers Présidents doivent prononcer à peu près un discours par jour. Alors que M. de Gaulle en avait beaucoup moins : il parlait peut-être une fois par semaine ou tous les 4, 5 jours. 

Emmanuel Macron atteint 200 discours par an. Hollande en avait 310. Sarkozy est à 215, Mitterrand lors de son premier mandat 227 discours par an. Et le deuxième mandat de M. Chirac était à 234. Emmanuel Macron est un peu en retrait mais comparé à une présidence comme celle de Valéry Giscard d'Estaing, on a des chiffres dix fois inférieurs, avec à l'époque une trentaine, une quarantaine de discours par an.

Ce même phénomène se retrouve aux Etats-Unis, depuis plus longtemps avec d'abord Jimmy Carter. Il prononçait un discours par jour. Maintenant, avec Trump, on se retrouve avec un discours et demi, deux discours par jour. Vous avez une accélération du besoin d'explications demandées au chef de l'exécutif. 

Vous relevez enfin la longueur des phrases de chacun. 

Oui, et le Président Macron se distingue très nettement des autres Présidents français parce qu'il s'exprime avec une longueur de phrase extrêmement importante. La longueur moyenne de ses phrases est de 34 mots. Par comparaison, Obama avait 22 mots. Donald Trump, lors de son élection présidentielle, était à 13 mots. Nicolas Sarkozy se trouvait avec 20 mots dans ses phrases. 

Monsieur Trump, avec ses 13 mots, est très direct. "La solution est extrêmement simple : stopper l'immigration, on va construire un mur.", point final. Lorsque votre phrase s'allonge, vous essayez d'exprimer parfois des doutes, des nuances dans votre réflexion. Et dans le cas de monsieur Macron, on voit très nettement qu'il construit une phrase, puis ajoute un "et". Il construit une deuxième phrase avec un autre "et", etc. Cela rallonge extrêmement son discours et le rend peu compréhensible à mon avis pour l'auditeur. Il s'agit davantage d'un discours écrit, et lorsqu'on le dit, l'auditeur se perd dans ces très, très longues phrases. Sans oublier des "ou bien", "en même temps". Et il adore ce genre de phrase extrêmement longue dans ses discours. On a même noté des phrases caractéristiques à plus de 200 mots ! Comment voulez vous qu'un auditeur ne perde pas le fil ? L'attention est perdue, ce qui rend peut-être la présidence actuelle peu compréhensible par les citoyens.

En savoir plus : La politique des mots clés

A lire en complément :

- Macron , un président incompris, par Jacques Savoy, en novembre dernier. Le Temps

- Cécile Alduy : « L’euphémisation permanente est un point essentiel de la sémantique macronienne », décembre 2017. L'Humanité

- Le discours inaugural de Trump analysé par ordinateur, par Jacques Savoy, en février 2017. Le Temps